LB PORTRAIT DTIV HÉROS
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir. i,C0R9iEILLE, Le Cid, cat. in,sc. 6.
Mademoiselle de Rohan sortit du Palais- Royal bien moins oppressée que lorsqu'elle y était entrée. Une espérance douce brillait sur son avenir; il lui paraissait certain que
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la reine , le cardinal et monsieur le prince formaient un trio capable de lutter avec avantage contre la volonté du seul duc d'Orléans; mais la duchesse ne s'avouait pas que celui-ci paraissait à son cœur moins terrible que la redoutable douairière; que le premier pouvait être vaincu, mais elle, jamais; que son âme,endurcie à tous les malheurs de laguerre civile, ne s'adouciraitpas. On l'avait vue farouche, inexorable, implacable dans l'infortune autant que dans la prospérité; amis, ennemis, protestans, catholiques, ses parens, les étrangers, tous évitaient d'avoir à faire à elle; on l'aimait peu, on la craignait beaucoup. Contente de ce lot , elle ne s'en était jamais plaint.
Et ce serait contre ce caractère qu'il faudrait combattre; quelles armes employer?
La tendresse n'avait aucune prise sur elle; dédaigneuse de toute faiblesse, point accessible à la pitié, ses oreilles n'entendraient point les supplications, pas plus que ses yeux
ne verraient les larmes ; cependant il fallait ou l'affronter dans sa colère ou se soumettre à sa volonté. Mademoiselle de Rohan aimait avec trop d'ardeur pour prenire ce dernier parti ; ainsi , lorsque les bontés de la reine lui faisaient entrevoir le bonheur, l'image de sa mère se plaçait entre le bonheur et elle , comme une barrière que tous les efforts humains réunis ne franchiraient pas.
Ce fut avec l'esprit ainsi torturé que mademoiselle de Rohan se maintint pendant toute la route; elle se rappelait encore ce que la reine avait exigé d'elle et que j'ai négligé de rapporter dans le chapitre précédent, que les enfans qui naîtraient du mariage contracté avec monsieur de Chabot seraient élevés dans la religion cathoUque. La duchesse avait promis sans en envisager d'abord toutes les conséquences, égarée qu'elle était alors, et par le besoin de s'acquérir un secours puissant, et par l'excitation de sa tendresse; mais revenue à elle, ce fut avec une
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augmentation d'effroi qu'elle se ressouvint de cette condition impérieuse propre à augmenter la fureur de sa mère, qui certainement ne la lui pardonnerait pas non plus.
Toutes ces choses étaient propres a la faire refléchir et à achever de la désenchanter de cetles obtenues; une vive confusion de sa faiblesse, les reproches de sa conscience, les remords de son cœur la flagellaient vivement; sa position pénible ne pouvait ê^re aggravée, se disait-elle, et tout à coup ui^
nouvel élan de torture lui fut donné..
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Au moment où elle mit pied à terre et à la clarté des flambeaux de poing qui l'éclairaient, la nuit étant profonde, elle aperçut dans un coip de la cour une voiture drapée de. noir en si^ne de veuvage éternel, qu'elle reconnut pour celle de la duchesse sa mère.
Cette vue lui annonçant ce qui l'attendait, elle demeura anéantie sous l'horreur d'un tel poids, et tandis que le chevalier deKersan. debout à la portière, lui offrait l'appui de
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son bras pour descendre du carrosse, elle y était retenue à peu près inanimée et dans un état de torpeur dangereux.
« Qu'avez -VOUS, madame? dit enfin mademoiselle de Chabot, usant de son droit reconnu de favorite; vous sentez-vous malade? avez- VOUS besoin de secours?
« — Non, dit-elle, ils seraient inutiles ^ Cî^r ie vais mourir-
« — Au nom de Dieu, répondit la même, -t • . .
ne parlez pas ainsi. Oh! je vous en CQnjure,
revïjnez à vous. »
Et Marie, avec une douce familiarité, la
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serrait dans ses bras en pleurant, et mademoiselle de Polduc, tenant sa main glacée dans les siennes brûlantes, la couvrait de pleurs et de baisers.
« Ma mère, dit la duchesse d'une voix affaiblie... ma mère...
a — Attend madame la duchesse^ répondit froidement un page qui était là.
..^ «,-T- Conament me présenter devant elle?»
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murmura inintelligiblement pour les auditeurs mademoiselle de Rohan, au comble de la consternation et du désespoir; puis, se roidissant contre ce qui la frappait avec tant de violence:
« A quoi me sert, pensa- t-elle, de reculer celte rencontre terrible? l'éviterai-je toujours? non, certes; eh bien! courons audevant de mon trop funeste destin. »
Alors, avec cette énergie que souvent procure l'excès de l'infortune ou de l'épouvante, elle franchit résolument l'espace qui la séparait de la terre et monta l'escalier avec non moins de fermeté.
9 OÙ est madame ma mère? dit-elle au moment d'entrer au salon.
« — Là, répondit le valet qu'elle interrogeait, et cet homme désignait la pièce où elle allait pénétrer.
« — Mesdemoiselles, reprit la duchesse en se tournant vers ses compagnes, rentrez dans vos chambres et ne me suivez pas. Priez Dieu
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que je vous revoie; c*est une certitude que je ne peux garantir. »
Et s'élançant avec une vivacité nouvelle à tous ceux qui étaient présens, elle ouvrit elle-même la porte, la referma brusquement mais là finit son courage, surtout
lorsque la figure pâle de sa mère lui apparut; alors incapable d'aller plus avant, la jeune duchesse resta debout et médusée au milieu du salon.
Madame de Rohan se leva avec lenteur et solennité, vint à elle, et d'abord la regarda fixement sans prononcer aucune parole. Ni l'une ni l'autre ne songèrent à s'acquitter de ces devoirs que la bienséance impose. La mère, non mieux que îa fille, ne se saluèrent point; ce fut, d'un côté, une statue de douleur, de l'autre, une immobilité de colère et de haine.
Cette situation, toute pénible que réciproquement elle devait être, ne finit pas de sitôt. La duchesse Marguerite était attachée au