T. II, IG
plancher par un charme réel ; l'indignation de madame de Rohan se complaisait dans cette contemplation cruelle, qu'elle voyait déjà être un supplice pour celle qui la supportait. Enfin pourtant ses lèvres bleuâtres et agitées d'un léger mouvement convulsif s'entr'ouvrirent :
« Qui êtes-vous, dit-elle, pour osçr vous présenter devant moi? êtes-vous mademoiselle de Rohan ? non sans doute; la maîtresse de Chabot, à la bonne heure. Je me servirais d'un autre terme si Dieu ne me défendait de m'en souiller; votre approche est assez impure.... Ah! voilà donc où vous en êtes venue, et de cette hauteur où vos parens vous avaient élevée, il vous a pris fantaisie de plonger dans la boue infecte des passions ! comment vous y trouvez-vous?... Malheureuse, tu portes le nom de ton père, et ce nom ne t'a pas averti de ta folie et de ton déshonneur! »
Ce n'était pas avec une voix tonnante que
d'un héros. %^
la douairière parlait, mais avec un calme, une froideur de rage en contraste étrange avec lapreté de ses paroles; ses yeux en même temps lançaient des éclairs, sa figure se montrait décomposée, tout en elle respirait un désespoir frénétique dont les conséquences funestes ne pouvaient être appréciées. Sa fille, que tant de mépris achevait de confondre; retenait ses larmes, imposait silence à ses soupirs; elle se taisait encore, peut-être allait-elle répondre, lorsque la vieille duchesse poursuivant :
« Dis-moi, ne te sens-tu pas sous l'empire d'une obsession infernale? Non, l'état où tu te trouves n'est pas naturel; le malin esprit, dont tu ne t'es pas assez méfiée s'est emparé de ton intelligence. Aie recours à la prière pour le chasser; dis avec moi et avec ferveur :
Mon Dieu! garde ton servant En l'espoir de toi vivant.
Las de faire, te recorde
Faveur et miséricorde A moi qui tant humblement T'invoque journellement. »
Et mademoiselle de Rohan avait vu la douairière tomber à genoux, les mains jointes, et supplier le Seigneur avec cette chaleur que la prière demande, sans qu'elle, frappée de ce spectacle nouveau, pût Timiter; et toujours elle conservait sou insensibilité apparente.
La douairière, l'examinant , se mit à dire:
« Vraiment, l'incantation est forte : tu as fait plus que de te laisser surprendre; tu te seras volontairement vendue à ce lion rugissant qui rode sans cesse autour de nous poiu' nous dévorer. Confesse la vérité : tu as fait la promesse impie de changer la foi évangélique pour le mensonge romain... »
Mademoiselle de Koliau tressaillit.
« Ah ! j'ai deviné, »
Et ceci fut dit par un cri long, déchirant et de désespoir. La ilouairière, qui était en-
d'un he&os. 245
core agenouillée, se releva impétueusement, se recula de sa fille et courut à l'extrémité du salon tomber dans un fauteuil , en cachant son visage de manière à ce que ses yeux ne pussent V ir celle qu'elle appela une indigne réprouvée.
A cette action effrayante, la duchesse Marguerite, triomphant de son accablement, répondit :
« Madame, je suis sans doute bien coupable , mais vous outrez mon crime : il ne va pas à l'apostasie.
« — Ce n'est donc que contre ta mère que tu te tournes? mais ne sais-tu pas que c'est également contre Dieu, que Dieu m'a donné sur la terre le pouvoir de te lier et de te délier en son nom, que ma voix vaut contre toi un coup de foudre ? Qu'as-tu donc fait de ton instruction chrétienne? on perd donc toute mémoire lorsque l'on s'est abandonnée aux filets d'une indigne volupté?... Ma fille, crains-moi ; tu sais que je n'ai su transiger
,<^^ LE PORIRAIT
avec mes sentimens d'honneur et de religion; rappelle-t'en et frémis. Je suis ta mère , je l'avoue en rougissant; mais je suis aussi ton juge, et comme telle, te condamnerai au supplice éternel.
« — Vous serez donc sans pitié pour une créature infortunée , plus à plaindre néanmoins que coupable? vous ne voudrez point faire la part de la faiblesse humaine et celle du pouvoir qu'un mérite supérieur prend toujours?
« — Le ci-devant valet de Monsieur! le domestique actuel de monsieur le prince ! repartit la douairière avec le rire du mépris le plus senti ; vraiment, ou croirait à Penlendre, que la maison de Rohan n'a jamais jeu de pareils serviteurs. Mais chacun de tes pages soï)t aussi gentilshommes; en n'en a décapité encore aucun pour vol et fdouterie; chacun a aussi un mérite supérieur. Insensée, tu as refusé des personnes royales, et tu prendras un mari dans la domesticité, et tes
d'un U£ftOS ^47
enfans seront Chabot!... Le beau nom à prendre lorsque Pon quitte celui de Rohanî.. Tu ne le quitteras point j n'est-ce pas? ton écusson royal ne s'accolera pas à celui d'un simple gentilhomme? de quelle couronne le sommerais-tu? ce serait te dégrader. Toimême te souviens que pendant l'autre règne, le puissant cardinal, qui régnait alors audessus du roi, son esclave , imagina qu'il pouvait dégrader de noblesse les Rohan. Un arrêt fut rendu à cet effet contre ton père , contre ton oncle ; on dressa un échafaud où leur nom fut attaché ; la main impure du bourreau saisit les armoiries et les rompit à co-ups de levier de fer , puis il cria que les Rohan n'étaient plus que de vils roturiers. Cette sotte cérémonie amusa la foule assemblée, tant elle lui parut ridicule ; en effet, ma fdle , elle l'était : on n'avilit point des hommes qui commandent des armées ; on ne dégrade que les lâches, et pas les héros. Les miclcs des Rohan, X liermincà^ Bretagne,
25p8 le portrait]
les chaî?ies de Navarre ne perdirent rien de leur éclat à ce contact impur ; ton père , Benjamin de Soiibise, ton oncle, ne restèrent pas moins à la tête de la noblesse du royaume, qui leur témoigna autant de respect que ci-devant. Mais ce que ne purent faire et le grand cardinal, et le bourreau, et le roi de France , il dépend de toi de l'effectuer ; oui, pour accomplir cette œuvre affreuse, tu as plus de puissance que tous ceux-là ensemble : ce sont les vices , les actions basses du noble qui le dégradent uniquement.
Poursuis ce que tu as commencé, et tu accompliras cette terrible vengeance royale, et tes enfans seront véritablement sans écusson, puisque tu auras pollué le tien. »
Pendant ce propos, débité avec chaleur, enthousiasme et conviction, la douairière, animée d'un feu d'orgueil, s'était levée, redressant sa taille sèche et majestueuse; de vives couleurs remplaçaient sa pâleur liabiluelle, cl son indignation avait ranime son
d'un déros. 249
ancienne beauté ; chacun des mots qu'elle employait se présentait avec une double puissance de vérité et d'ironie ; on pouvait y reconnaître sa colère et sa conviction.
La duchesse Marguerite, frappée dans son amour- propre , humiliée aussi cruellement que possible , était entraînée parfois à admettre pour exact ce qui, au fond, était un sophisme; car, enfin, quelle que fût la grandeur des R.ohan, la maison de Chabot, quoique beaucoup moins illustre, n'était pas si inférieure , qu'une alliance contractée avec elle dût produire les effets signalés par une vanité aveugle. Ce fut ce que la duchesse osa dire, en ménageant ses expressions de manière à ne pas exaspérer l'emportement maternel ; elle tenta en vain de ramener la douairière vers un point de vue plus sage.
« Epouse qui tu Voudras, répliqua- t-elle, pourvu que sa naissance marche de pair avec la tienne, que tu puisses échanger sans honte ton nom contre celui de ton mari. Tu as pu
250 LE l'OftlHAIT
être la comtesse de Soissons , la bru du roi de Bohême ; un liéros , le duc de Saxe-Weymar, demanda ta main ; le prince de Savoie la sollicite, et ses parens régnent, et leur héritage peut un jour \eiiir à lui; et lu t'appelleras la Qiabot ! . . . Non, mon Dieu I retire à toi ta servante avant que ce nom odieux frappe mon oreille ; aussi bien me frapperat-il de mort.
« — Madame , dit alors la duchesse Marguerite, ce gentilhomme que votre colère traite avec tant de rigueur, a, par l'effet d'une délicatesse extrême , été au-devant de votre crainte : il renonce à son nom, il tient à honneur de porter le mien.
« — Vraiment, il consent à ce grand sacrifice! un Chabot daigne s'abaisser, pour vous plaire, jusqu'à couvrir sa nurlilé originelle du manteau royaldesRohanîOh! comme j'aurai à lui en rendre grâce! En effet, qu'a-t'il de mieux à faire que de disparaître ? il placera donc son ccussoii à la droite du vôtre? Un
DLN UÉKOS. 251
homme s'avilit ainsi ! . . . Quoi ! cela ne suffit pointpourvouséclairersurPindignitédecelte alliance î Je voulais pour vous un mari , et vous prendrez, du service de M. le prince, un domestique qui passera au vôtre , non pour habiter votre salle des pages^ mais pour
prendre place dans votre lit.
« — Pourquoi , madame , repartit la duchesse , persister à rabaisser ainsi M. de Chabot? Vous avez vingt fois, devant moi, proclamé l'antiquité de sa noblesse, la beauté de ses alliances; vous Pavez avoué pour notre parent, avez rendu justice à ses qualités, à sa bravoure, à son mérite. Il est une différence énorme, d'ailleurs, entre les gentilshommes qui s'attachent à la personne de nos princes et la multitude vulgaire de gens à leur solde. Vous le savez : la jeune noblesse de tous les temps a servi non-seulement chez des supérieurs, mais chez des égaux encore, et aujourd'hui vous en faites un crime à M. de Chabot...
« Taisez-vous , fille révoltée et raisonneuse. Pensez-vous prendre votre mère en faute, la mettre en contradiction avec elle» même? Je veux élever les Rohan , vous voulez les faire descendre; je suis tout amour pour eux , votre impiété à leur égard est affreuse. Que m'importe ce qu^est ou n'est pas l'homme qui vous a séduite ? ses torts envers nous sont immenses ; il m'est en horreur, et ma main se séchera avant de toucher dans la sienne. Vous vous flattez d'en faire un grand du royaume , de l'investir de la considération des Rohan : c'est une chimère dont vous serez détrompée. 11 a pris, pour monter, une mauvaise voie : la séduction ; il a trahi l'amitié, l'hospitalité, ma confiance, la vôtre. Toute la fortune , tout l'éclat qu'il vous devra ne le préserveront point d'une fin terrible , et ce sont ses pareils que le prophète avait en vue quand il disait :
J'ai vu l'inique enflé et craint au monde, Qui s'élendant , grand et bault verdissoit ,
d'un, HÉROS. 255
Comme un laurier qui en rameaux abonde. Puis .. repassant par où il llorissoit , N'y estoit plus et le chercha/ à force, Mais ne le sceu trouver en lieu qui soit,
« — J'espère en la justice de Dieu , dit mademoiselle de Rohan.
( N'attends rien de celle-là , ni de celle des hommes : le tonnerre de Pun, les railleries , le mépris dés autres , à la bonne heure ! »
On se tut un instant.... La douairière traversa le salon avec vitesse , vint à sa fille , la prit par la main, et se mettant à répandre des larmes, les premières, sans doute, qu'elle eût versées depuis la mort de son époux :
« Marguerite, dit-elle, tu portes mon nom, nom de chrétienne , j'ai celui de ton père ; voudras-tu les flétrir tous les deux et me contraindre à les abandonner?.... Ma fille, j'ai peut-être envers toi des torts ; entraînée par les intérêts majeurs de mes frères en religion , par les revers de ton illustre père , par tant de calamités comme on n'en éprou-
"^Bi^^
â54> r.E PORTIAIT
ve guère dans le monde , il se peut que distraite de mon amour de mère, je t'aie ravi des caresses auxquelles tu avais droit, que mon cœur, glacé par des catastrophes inouies, ne t'ait pas montré en doux épanchemens
la tendresse réelle qu'il te porte ; pardonne-
moi : je réparerai ma faute , je me consacrerai à ton bonheur ; tu retrouveras dans mes soins, dans mes embrasscmens , ce qui te manque, ce que tu cherches sans doute. Chère enfant, ne m'accuse pas, ne me punis pas surtout avec une rigueur sans pareille. Je suis vieille, et le suis plus encore de mes malheurs que de mon âge ; n'empoisonne pas mes derniers jours ; ne hâte pas leur fin , comme tu le feras en persistant dans ta passion insensée. Ah! ma fille, crains, en résistant à ta mère, que tes fds ne te résistent au temps à venir.
« — Eli ! madame, s'écria la jeune duchesse, en tombant à genoux devant celle qui, pour la première fois, lui parlait ainsi , que mes
n'inf HÉKOs. 255
larmes, que mon désespoir apparent vous donnent la mesure de celui qui dévore mon âme ; je voudrais mourir pour vous, et en même temps ne peux vaincre ma faiblesse. Oui, je suis obsédée , puisque je me trouve assez de force pour résister à vos volontés. Oh ! par pitié, condescendez en partie à mes instances , ne me repoussez pas de vous ; peut-être que celui que j'aime, par ses actions brillantes , vous réconciliera ce qui lui manque en grandeur à vos yeux. Faites un sacrifice : Abraham immolait son fils au commandement de Dieif; immolez votre juste orgueil à la prière de votre fille.
« — Insensée, criminelle créature , sans raison et sans honte, est-ce ici surtout le lieu où une requête aussi extravagante peut être admise? Dis-moi, qui est là devant nous, dans tout le prestige de sa gloire, dans toute la réalité de sa puissance? n'est-ce pas le maréchal duc de Rohan, le nouveau Machabée, l'athlète invincible de la foi? lui, qui était par sa
vertu, sa vaillance, son énergie, presque un autre roi de France ? lui, à qui nos frères offrirent cette couronne, parce qu'il était digne de la porter ? lui , qui à trois reprises diverses, combattit avec avantage contre la souveraine puissance , avec laquelle il traita d'égal; aussi, les souverains le portèrent sur leur ligne ; ils tinrent à honneur de s'allier avec lui. Eh bien! à l'heure présente, ce grand homme, du haut des cieux d'où il nous contemple, gémit de douleur des bienheureux à la vue de sa fille débauchée , criminelle et prête à sacrifier tant de splendeurs à un obscur gentilhomme.... Ah! fiUe.sans vertu, puisque telle est ta pensée, couvre, couvre cette image imposante d'un voile de deuil; ne la fasses pas rougir, ni pour toi , ni pour ta race. Quoi! femme de Chabot, tu viendrais t'asseoir en présence du portrait de ce grand duc de Rohan , tu le contemplerais avec audace , tu le ferais rougir de tes faiblesses, tu le profanerais de tes regards!
d'cn héros. 257
non , cela ne sera point. On ne put enlever l'honneur Je ton père en livrant son cou au bourreau, et moi je suffirai pour flétrir le tien en t'arrachant cette réprésentation qui semble vivante et qui te poursuit d'un œil irrité. »
Madame de Rohan s'élance en même temps vers le portrait et cherche à l'ébranler , mais le poids énorme du cadre trompe sa force et neutralise son dessein; elle se consume en secousses vaines, taudis que sa fille, humblement prosternée, la conjure de lui pardonner.
« Tu l'espères en vain , dit-elle ; qui, moi je te le donnerais ce titre de fille! il appartient à mademoiselle de Rohan, comme mon mépris à la femme de Chabot... Quant à ma malédiction, je te l'ai promise, elle ne manquera pas; je la laisse suspendue sur ta tête: c'est à toi à l'y faire tomber volontairement. »
Et la duchesse douairière, sans plus faire attention à sa fille, qui ne se relevait pas, sortit du salon d'un pas lent et digne, s'éton-