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lait admirablement lorsqu'il le faisait d'abondance et sans aucune préparation ; mais il fallut finir, et Madame ne venait pas. 11 reprit la parole et s'informa de tout ce qui intéressait les seigneurs présens. Jamais la hauteur de Monsieur n'a,vait été si radoucie.
L'abbé de La Rivière parut.
« Eh bien ! lui dit Gaston, la duchesse ?
« — Est couchée et avec une violente migraine, ettelle , que j'ai pu à peine lui parler.
« — Ah! que j'en suis fâché! Monsieur lé prince , allons lui en témoigner nos regrets.»
Et le duc d'Orléans fit deux pas vers la chambre de sa femme ; mais le prince de Condé , le retenant respectueusement :
« A Dieu ne plaise, monseigneur, que j'abuse de votre bonté pour commettre une indiscrétion pareille î Madame , d'ailleurs ,me recevrait mal et à bon droit. Permettez que je retarde l'honneur que vous voulez me faire, et que pour en mieux jouir, je prenne mieux mon temps ; aussi bien aurai je à solliciter une miaule d'audience de voire
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altesse royale, car je viens auprès d'elle en suppliant. »
La physionomie de monsieur de Condé fut tellement en harmonie avec ses dernières paroles, que le duc y fut complètement trompé ; il se flatta que le motif de ce colloque particulier serait une proposition d'alliance intime pour s'opposer à l'ascendant étrange que prenait le cardinal Mazarin; Monsieur, en conséquence, se flatta d'obtenir à son tour, pour prix de son accession, un projet futur, le désistement de monsieur le prince de son protectorat relatif au comte de Chabot. Donnant donc à plein collier dans cette voie de fourvoiement , il s'écarta de la foule et alla jusqu'à l'extrémité de la galerie dans l'embrasure d'une fenêtre ou- •verte, tandis que par une marche contraire, le groupe de courtisans se recula vers la porte d'entrée , laissant ainsi un long intervalle qui ne permettait pas d'écouter la conversalion des princes.
Monsieur de Condé avait suivi le duc d'Orléans avec sa contenance toujours délibérée; il jouait avec son écharpe de couleur Isabelle, qui depuis lors de la guerre civile de la Fronde , devint le signe distinctif de ceux de son parti; il tournait ses regards tantôt sur les livres, tantôt sur les peintures du plafond avec nonchalance ; toutefois il n'était pas possible de rien démêler de son dessein, caché par ce qui éclatait sur sa figure d'aigle à l'expression malicieuse.
Le duc d'Orléans, toujours occupé du soin de conserver sa suprématie nominale, et d'ailleurs pour rendre son visage moins visible aux regards perçans de son superbe cousin, s'adossa contre la fenêtre , monsieur le prince , au contraire , ayant le jour et le jardin devant lui. Dès qu'ils furent là et sans s'embarrasser en ces circonlocutions diplomatiques si familières aux faibles et dont les forts ne daignent pas toujours se servir, monsieur de Condé prenant la parole :
« Monseigneur, j'ai toujours connu voire altesse royale pour fort sensible aux passions du cœur, et c'est en m'appuyant sur cette bonté qui vous distingue, que jo viens vous apporter les désirs d'une noble héritière cruellement persécutée par vous. »
A ces derniers mots. Monsieur devina ce qui allait suivre. Le dépit éveilla en fui la colère, contenue néanmoins par la connaissance qu'il avait à son tour de l'impétuosité de monsieur le prince; il réprima donc tout mouvement de mauvaise humeur, et se sentit plus que jamais porté à siffler, ce que cependant il n'osa faire non plus. L'interlocuteur poursuivant :
« Mademoiselle de Rohan est abîmée de douleur; elle tient à votre amitié, h votre estime; elle craint de vous déplaire. J'ai consenti à vous apporter l'expression de ses regrets; j'ai espéré que voire galanterie naturelle vous rangerait à In cause des dames,
et ma confiance est grande en elle et avec raison, n'est-ce pas? »
Il fallait répondre, et ce n'était point facile ; Monsieur ressentait une indignation violente de cette démarche, qu'il regardait comme une offense , mais fallait-il la manifester envers un homme tel que le prince de Condé? et ce n'était guère moins pénible; quelque violence qu'il se fit, d'ailleurs, il ne put empêcher son front de rougir et ses lèvres de trembler; puis, cherchant à se monter au ton qu'il crut convenable pour se faire paraître ce qu'il n'était pas;
« Par la mort Dieu! dit-il, est-ce bien qu'une demoiselle du nom de Rohan s'amourache d'un aussi petit compagnon?
« — Le comte de Chabot a mon estime, » dit monsieur le prince avec fermeté et l'accompagnant d'une révérence profonde. Le duc d'Orléans la lui rendit, et puis continuant :
« Ce n'est pas pour vous blesser, mon
cousin, que je parle, mais je m'émerveille de cette hardiesse commune de nos jours, où Pon voit de minces gentilshommes aller aussi résolument que des pairs de France et user d'astuce pour escamoter le coiur de quelque demoiselle folle et déjà sur le retour.
« — Monsieur, souffrez que je vous rappelle que le comte de Chabot est à mon service, dit encore le prince de Condé, en faisant un salut d'autant plus profond, que sa parole était plus haute.
« — Eh ! mon cousin^ repartit le duc d'Orléans en lui rendant une seconde fois sa politesse, Dieu est témoin que je ne veux aucunement vous blesser; mais monsieur de Chabot a été mon domestique, il m'a quitté sans trop y réfléchir, il me brave, et s'il me prenait fantaisie de lui faire donner lesétriv
V — Monseigneur, ce serait moi qui les recevrais, j'en préviens très humblemeni
voire altesse royale, et qui me les appliquerait sur le dos de mon ami en aurait fini avec la vie, lui et bon nombre d'autres aussi. »
Et cette fois, monsieur le prince s'inclina presque jusqu'à terre ; ma foi ! le duc d'Orléans se courba plus bas encore, à tel point il tenait à n'être pas vaincu en civilité par un aussi rude joueur, et s'exclamant comme par le passé :
« Mon cher cousin , je voudrais les recevoir en votre compagnie; mais il est cruel que je ne puisse marier monsieur de Savoie sans trouver en mon chemin la reine, le cardinal et le comte de Chabot.
« — N'ajoutez monseigneur et monsieur le prince, ajouta celui-ci , car il vous porte un respect si profond, que partout où vous passerez, il se rangera pour vous faire place; mais je vous conjure d'être généreux, d'avoir la grâce parfaite de ne pas oublier que Chabot est à moi, que je m'intéresse à lui, et que
si la duchesse Marguerite leveut, pour mari, je ne tourmenterai pas à Pen détourner.
(' — Il est vrai, dit Monsieur en s'efforçant de rire, que le proverbe ne peut faillir : ce que femme veut. Dieu le veut avec elle. Quant à moi, je m'en lave les mains; j'ai à cœur de vous être agréable; mais je suis furieux contre ma belle-sœur et ce maudit cardinal.
« — Je n'ai pas l'honneur d'être leur ami, repartit en riant monsieur le prince ; on me souffre au Palais-Royal et l'on ne m'y aime pas.
« — Ah ! pour cela, dit Gaston de France , en saisissant par le pourpoint l'interlocuteur et en prenant une physionomie franche et joyeuse, vous devinez juste, mon cousin : on a besoin de vous, on vous emploie, on vous
caresse en face mais avez -vous le dos
tourné , il faut les entendre : la reine est malicieuse en diable , le cardinal ne vaul guère mieux; ils vous accommodent de toute
façon; mademoiselle du Vigean par-ci, la comtesse^ de Châtillon par-là, puis ils vous disent tapageur, ambitieux; on se prépare à vous. Laissez-les faire, et dans quelques joursd'ici vous m'en conterez des nouvelles.»
Le calme impassible avec lequel monsieur le prince écouta ces commérages fut le dédommagement qu'il accorda à Monsieur de ce que leur entrevue avait eu d'abord de pénible pour lui. Monsieur l'aurait voulu plus chaleureux, mais le héros de l'époque était trop accoutumé à ces propos du duc d'Orléans ; il savait combien il se plaisait à ces caquets de société, à ces médisances de cour, que lui-même, au lieu de le défendre, était le premier à l'accabler de médians propos; aussi, en recommençant ses révérences persifleuses:
« En vérité, monseigneur, j'admire votre mémoire; pourquoi la modestie qui s'y joint me dérobe-t-elle ce que vous dites de flat-
teur à mon avantage? je sais que vos éloges ne tarissent pas.
« — Vous êtes mon parent, c'est tout na turel... Ah! si vous vouliez...
« — Quoi, monseigneur ?
o > — Faire fonds sur mon amitié.
« — Laquelle?
« — En ai-je de deux sortes?
« — Mais, souffrez que je ne m'appuie pas sur celle que vous aviez vouée à Chaleis , à Montmorency et à Cinq-Mars. »
Le duc d'Orléans rougit.
« Ah! vous êtes comme les autres, injuste; j'aurais voulu vous voir vous, monsieur le preneur de villes, le gagneur de batailles, en présence du terrible cardinal.
« — Si je n'avais pu, les armes à la main, lui disputer ma tête, au moins elle serait tombée avant celles de mes serviteurs.
n — Et vous auriez fait une folie, mon cher cousin : tous ces messieurs sont morts,
et je suis resté fils de France. Cela vaut mieux, croyez- moi. »
Monsieur le prince ne répondit que par un regard plein d'éloquence de héros, puis il prit congé de Monsieur, qui dès son départ, se remit à siffler sur nouveaux frais.
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U\ PAUVRE PRIIVCE.
Ninon disait du marquise de Sévigné : " C'esl un cœur de citrouille fricassé daus de la neige. »
L'abbé de La Rivière , malgré Pascendant extrême qu'il avait sur 3Ionsieiir, fut repoussé par celui-ci lorsqu'à son tour il voulut l'approcher après la sortie du prince de Condé.
UN PAIJVEE PRINCE. 279
« Mordieu ! laissez-moi , vous comme les autres , s'écria le duc d'Orléans ; je ne suis environné que de sots ou d'égoïstes , que de gens empressés à m'employer dans leurs intérêts, et en soin médiocre des miens ou de ma gloire. Il en résulte que mon âme aimante se referme, qu'elle vous voit tous avec indifférence ; au lieu que mon cousin, qui a des amis véritables , les soutient envers et contre tous. »
Monsieur recommença à se promener dans le cabinet des livres , en sifflant un air du grand opéra de Pomoiie de l'abbé Pélegrin. Ses courtisans déconcertés accueillirentavec des rires de moquerie La Rivière , qui vint les rejoindre à l'extrémité de la pièce, où ils s'étaient groupés de nouveau ; et là , sans se parler, ils conversèrent par gestes et se réjouirent en esprit de vengeance de la mortification que leur maître venait d'éprouver.
Elle était pénible à ce maître accoutumé à manquer aux autres et point à ce qu'on