‹ Mademoiselle de RohanChapitre 28 sur 30 · UNE EXPLICATION · texte numérisé non relu

UNE EXPLICATION

formes ordinaires, et après les complimens d'usage, pria monsieur de Chabot de demeurer seul dans le cabinet où ils se trouvaient, tandis que lui passerait avec messieurs de La Rochefoucauld et de Senneterre dans une autre pièce voisine, où venaient d'arriver le vicomte de Turenne et le comte de Montreson , tous deux amis du prince de Savoie.

Monsieur de Chabot acquiesça à la proposition. Une demi - heure à peu près s'écoula; un gentilhomme du maréchal, duc deCardonne, vint alors prévenir le comte qu'il était attendu dans la galerie de l'hôtel et /y conduisit, et comme ils entraient, le prince de Savoie parut à l'autre extrémité arrivant pareillement, le maître de la maison et les quatre témoins étant là pour recevoir ces messieurs.

Les premières civilités s'adressèrent au prince, son rang les exigeait; monsieur de Chabot n'eut pas à se plaindre , et on garda

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entre «ux l'étiquette autant que possible. L'un et l'autre se saluèrent en silence , sans que leurs regards démentissent cette formule, que la politesse commandait impérieusement. , ^

Au milieu de la galerie s'étendait une longue table de bois doré, supportant une riche plaque de porphire; le maréchal s'y assit le premier en mettant à sa droite le prince, à sa gauche le comte; les témoins prirent place vis-à-vis. Alors le maréchal, prenant la parole, s'adressant aux duc de La Rochefoucauld, vicomte de Turenne, comte de Montreson et marquis de Senneterre, leur dit ;

a Messieurs, vous êtes assemblés pour décider d'un cas grave : madame la duchesse de Rohan a pris des engagemens avec monsieur le prince de Savoie et monsieur Henri de Chabot, comte de Saint-Aulnay ; chacun d'eux tient à son droit , chacun le dit bon ; vous plairait-il de les entendre tour à tour

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exposer leur cause et vous demander de la juger sagement ?»

Un signe de tête, en forme d'accession, parut aux témoins la réponse convenable; le maréchal, alors, se tournant vers sa droite :

« Monsieur le prince de Savoie, nous ati endons que votre altesse veuille s'expliquer. »

A ce titre Ci altesse donné au prince Louis, le vicomte de Turenne sourit , mais imperceptiblement. La maison de Bouillon avait des prétentions fort extraordinaires à la princerie^ comme a dit depuis le sévère duc de Saint-Simon , et bien que monsieur de ïurenne fût là en appui de cette altesse , il se sentit presque l'envie de lui disputer ce que, d'après lui, on lui accordait légèrement; il n'en fit rien néanmoins, car ce grand homme, quoique non encore à l'apogée de sa gloire, possédait déjà au plus haut point ce calme, cette modération, dont il fournit tant de preuves pendant sa brillante carrière. Son extérieur annonçait cette vertu

de mansuétude, mieux qu'il ne révélait.^ ses qualités de héros: la nature s'étant épuisée au travail de son âme , avait peu donné de soin à son corps. M. deTurenne manquait

de ce qui frappe le vulgaire : il fallait le con-

"1 naître pour l'apprécier à sa valeur.

Le prince Louis, avant de parler, salua le

maréchal et la compagoie, puis, d'un ton

simple et franc, exposa ce qui s'était passé ; il

ne se permit ni parole véhémente, ni allu- .

sion chagrine; il évita même de présenter

la conduite de mademoiselle de Rohan sous,,

le jour d'imprudence qu'elle avait trop, mais il dit tout ce qu'il fallait dire dans son intérêt et pour établir son droit. . ...

Lorsqu'il eut achevé, l'asàsomblée le re- , mercia par une révérence silencieuse , et le maréchal adressa une invitation pareille à monsieur le comte de Chabot.

Celui-ci éprouva plus d'embarras que n'en avait eu son rival; un tact parfait des convej^ances lui faisait envisager s^ position çomiif^e

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plus difficile. Il n'était pas venu à la duchesse Marguerite avec les avantages du prince: le rang, la fortune, la grandeur, l'assentiment de la famille, la volonté expresse de la mère, tout cela lui manquait; certes, il n'avait pas séduit, mais aimé en opposition avec les convenances sociales. Il eut besoin d'un excès de sincérité pour rétablir l'équilibre; il le fit; avoua naïvement de quelle façon il avait, plu sans chercher à plaire, comment lui-même s'était épris de la duchesse de Rohan, comment et malgré la résolution prise avec soi-même d'imposer à son amour un silence éternel commandé par l'honneur et les bienséances, il s'était vu contraint à rompre son vœu ; qu'il ignorait alors l'engagement pris par là duchesse avec le prince de Savoie, et avouait néanmoins que l'eût-il connu, il ne seserait pas senti la force de repousser le bonheur qu'on hii proposait. '( Ceci, ajouta -t-il . gâte ma cause, sans doute; mais j'affirme sur ma foi de gentilhomme que j'ignorais ce que j\'\i appris presque aussitôt. »

La compagnie le salua également, de façon à lui ôter toute possibilité de se plaindre.

Le maréchal, en sa qualité de président, reprit les deux récits , les mé!a pour les faire marcher de front et les conduisit jusqu'à leur terme en conservant i\ne neutralité tellement parfaite , que nul de ceux présens ne soupçonna son opinion cachée.

« Il résulte, dit-il, messieurs, de ce que nous venons d'entendre , que monsieur le prince de Savoie n'a eu aucune connaissance de la tendresse réciproque de mademoiselle de Rohanet du comte de Chabot, que celuici , par conséquent, ne peut se plaindre qu'on ait été à travers son heureuse fortune; monsieur le prince, de son côté, conviendra que l'ignorance du comte de Chabot touchant la promesse d'une noble dame est positive et corrobore même de Texcès de franchise qui a été mis dans cette partie du récit des faits. iVinsi, il n'y a eu inlention d'offense

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des deux parties l'une à l'égard de l'autre. Si maintenant des difficultés s'élèvent entre elles, on ne peut les leur imputer; chacune, en demeurant intacte dans sa délicatesse , n'a pas de reproches à adresser à l'autre et lui conserve l'estim qui existait auparavant. Ce n'est donc pas , poursuivit le maréchal , Mjr uneiiîsiil'e préméditée, directe, patente, que la discussion doit s'établir; elle naît d'une imprudence que le sexe . la passion et l;i modestie excusent dans celle qui l'a commise: elle ignorait l'amour du comte, et elle n'a pas osé désobéir en face à sa mère; elle a cédé momentanément à cette double considération. Devait-elle s'y maintenir? pouvait-elle y manquer? ce sont des questions que nous ne devons ni nous adresser, ni plus encore résoudre, car cette noble personne ne s'est pas soumise à notre juridiction , je ne les énonce que pour mettre messieurs les témoins en pleine latitude de dé-

fidpr ei\ connaissance de cmse, Monsieur le

duc de La Rochefoucauld, votre opinion s'il vous plaît?

« — Ni monsieur le prince de Savoie, ni monsieur le comte de Chabot ne se sont offensés.

« — Et vous, monsieur le vicomte de Turenne ?

« — Je suis de l'avis qui vient d'être émis.

« — Et vous, monsieur le comte de Montresor?

c( — Je pense comme ces messieurs.

« — Et vous, monsieur le marquis de Senneterre ?

« — Je suis en tout uni à ce • qui vient d'être avancé.

c( — C'est pour moi une satifaction vive , reprit le maréchal, de rapporter un pareil r'^sultat, auquel mon opinion est toute pa-' reille; je prononce donc, en jugement sou-^ verain du point d'honneur, que là où il n'y a pas de tort , il n^ peut y avoir de î^esoîn de

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vengeance ; que ces messieurs sont quittes, et que sur ce cas, tout est terminé. Acquies-» sez-vous, messieurs de Savoie et de Chabot?

« — Oui, dirent-ils tous les deux en mêjne temps.

« — L'affaire est donc finie? demanda le maréchal avec moins d'assurance qu'il en avait mis dans son discours précédent.

« — Finie ! dit le prince de Savoie cl'im ton gracieux et non moins triste, oui, quant au point de l'outrage, et j'y renonce du meilleur de mon cœurjj mais.il reste encore à vider le plus important sans doute : celui de connaître qui d'entre nous aura le plus de civilité en se retirant p^r bienveillance extrême devant les prétentions ^e son rival.

« — Monsieur, repartit le,çQrpte, quelque ^itv.çpoxjj d^siy extrême de ypiis complairç.^, je c;rains biep qu'ici je ne vpus sqIs inférieur , oq plutôt que l'un et l'autre manquions d'obligeance; je ne suis pas scul^ d'ailleurs , k décider, et madepfioiselle de Rohan me fait

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trop d'honneur par ses bontés, dont je suis si indigne, pour que je ne me maintienne dans l'avantage glorieux qu'elle ma donné.

« — J'ai trop de respect , dit à son tour le prince, pour le choix qu'a fait de ma personne, en qualité de son gendre , madame la duchesse douairière de P^ohan, pour me dispenser de voir en elle la directrice souveraine de ma conduite ; c'est une autorité vénérable dont aucun de vous, messieurs,-: ne me . çpns,eillera de décliner la juridictien.»

A cette double allégation r^ouvelle, les téçnoins se partagèrentégalement; leur silence morne ne le donna que trop à connaître, et le maréchal dit alors :

a Voici une question nouvelle; plaise à Dieu qu'elle soit résolue aussi facilement que l'autre! »

Et le son de sa voix déclarait son incrédulité.

Il y eut un autre instant de silence, un

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repos pour les passions qui se mettaient en jeii; il dura, car aucun ne voulait parler, les " uns par opiniâtreté dans leur volonté impérieuse, les autres afin de ne pas exciter ceuxlà plus qu'ils ne l'étaient déjà... La position ' respective de chacun des acteurs de cette scène devenait pénible ; le prince de Savoie * la dessina plus franche'ment.

« 3'ai, dit-il, le choix de madame de Rohan la douairière , j'ai le consentement de la duchesse Marguerite , et entre gens tels que nous, on sait la valeur d'une promesse.

,< — Ah! prince, répondit le comte de Chabot ^ voudriez -vous user de votre droit lorsque vous n'auriez pas le cœur d'une" femme? La duchesse de Rohan m'a dit, et je le répète sans honte, qu'elle vous aurait choisi entre tous les prétendans à sa main , si déjà elle n'eiit pas aimé. Cette déclaration doit vous suffire; je vous prie, à mon tour, de vous en contenter.

«•-^J'avoue, dit M. (le Savoiç, tjuecçt aveu

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est flatteur, que ma vanité en est satisfaite; et toutefois cependant, lorsque je me rappelle la soirée solennelle où mademoiselle de Rohan accepta ma main en présence de vous, M. le maréchal, mes prétentions en augmentent, et les amoindrir ne se peut pas. Mais vous, M. de Chabot, accepterez-vous une femme dont la famille a conclu un autre hymen pour elle? voudriez- vous que la duchesse désobéisse aux ordres de sa mère?

« — Il est hors de doute, monsieur, que si j'avais sur mademoiselle de Rohan l'avantage des années, et si par la loi du pays, elle ne pouvait se donner à moi sans me rendre coupable avec elle, je ne balancerais pas à refuser mon bonheur. Je sais que l'autorité de madame la duchesse douairière est imposante; mais j'ai pour moi la volonté de sa fille, qui est maîtresse doses actions et de sa fortune; j'ai la protection de la reine-régente, dont la vertu, dont la haute piété l'écarteraient de nous si elles croyaient ce mariage con-

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traire aux règles de la société. Il me semble qu'avec un tel auxiliaire^ je peux me croire appuyé, et si je ne conviens pas à tous les membres de la famille à laquelle je m'allierai, l'amitié, l'estime de M. le prince me dédommageront de ce désagrément »

Le prince allait répondre, lorsque le vicomîe de Tuhenne, le saluant, l'arrêta au moment où il ouvrait la bouche, et prenant la parole :

« M. le maréchal, dit-il, la nuit porte conseil : ne pensez-vous pas que demain nous reprendrions avec plus de calme cette conférence importante?

« — Oui , M. le vicomte, répondit le duc de La Mothe-Houdancourt , votre avis est celui d'un homme sage, et si ces messieurs y consentent... »

Les trois autres témoins acquiescèrent à la proposition , mais le prince de Savoie se mit à dire :

« Je crois que pour abréger des longueurs

et pour tout vider sur le lieu même, si nous ne tombons pas d'accord , il est convenable que nous nous rencontrions au Cours La Reine; là on s'entendra peut-être mieux.

« — C'est aussi mon vif désir , repartit M. de Cbabot.

« — ^îa maison vous est donc peu agréable, dit le maréchal d'un ton chagrin , puisqu'il ne vous plait plus de la prendre pour le lieu où l'on combattrait de civilités ?

« — Le grand air me convient mieux , dit encore le prince.

« — Ah! M. de Savoie^ répliqua le comte de Chabot , vous voulez mettre le comble à ma fortune; j'ai trop d'amour-propre et ne refuse pas l'honneur que vous voulez me faire. »

M. de Senneterre, à cet instant, s'écria :

« Mais l'espérance de tout terminer à l'amiable n'est point encore perdue, et jusqu'à la rupture entière de la conférer ce de conciliation, il me semble que M. le prince de

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