CAUSERIES AL PALAIS ROVAL
Oa a autant à'attrait à la cour pour l'inlrigue qui niùt ii autrui que pour celle qui nous sert.
(Reflets de la Sagesse],
Tant que dura le cercle da soir de la reinerégente, le duc d'Orléans se tint â l'écart^ boudeur, gourmé, faisant la moue et prenant ces grimaces pour de la dignité; nul ne l'approcha que pour en recevoir des rebuf-
fades; il causa uniquement avec Ferry de Choiseuil, vicomte d'A utel, son capitaine des gardes , frèi-e puîné du maréchal de Praslin, et l'abbé de La Rivière.
Cette bouderie de Monsieur frappa tout les courtisans.
Le cardinal de Mazarin ne fut pas le dernier à la reconnaître, et lui en son particulier en fut tourmenté; son pouvoir était établi depuis trop peu de temps pour qu'il eût beaucoup de consistance ; il savait combien l'oncle paternel du roi régnant aurait de l'autorité quand il voudrait en prendre, et cette certitude ne le laissait pas tranquille lorsque le front de Monsieur était obscurci.
« Qu'est-ce qui tourmente son altesse royale? demanda le ministre au comte de Cramail, grand fureteur et généralement bien instruit des menées et des caquets de la cour.
« — Monseigneur , repartit le gentil- ! homme malin, il faudrait que le prince sût
d'abord lui-même ce qui Toccupe; il est accoutumé à s'irriter sans cause et à s'apaiser sans contentement.
(. — Vous n'avez pas été aujourd'hui au Luxembourg?
« — Je suis demeuré dans le Marais toute la journée^ où, par parenthèse, j'ai rencontré monsieur le prince, sans grande suite, sortir de chez la duchesse de Rohan. »
Mazarin regarda le comte de Cramail, comme pour reconnaître dans ses yeux ce qu'il pensait de cette visite. Le comte n'avait vu là qu'un événement ordinaire.
« Ainsi, dit le ministre, la tempête qui s'élève dans Monsieur ne vous est connue que par ses effets, et vous en ignorez la cause ?
« — Oui, monseigneur; mais le maréchal de Lamothe-IIoiidancourt, qui entre, en saura plus que moi, car il manque rarement d'aller présenter ses hommages à son altesse royale.
«-=* Celui-là > reprit le cardinal, est discret
et sait ce que vaut le silence; mais, baste, peut-être croira-t-il me rendre service. Allez vers lui, comte j tâchez de me l'amener sans affectation. » - „„ ^ ,
M. de Cramail , trop bon courtisan pour refuser les fonctions de doînestique de l'éminence, partit aussitôt; mais, tandis qu'il s'en allait d'un coté, Mazarin était appelé de l'autre par un signe de la reine. Il se hâta d'accourir. , tn )m*»*^<
« Mon beau-frère boude, dit cette princesse ; .^u'a-î-il ? , •/■ -
« — Madame, c'est ce que je voudrais savoir dans l'intérêt du service de votre majesté; c'est ce que le comte de Çramail ignorer. ce que peut-être le maréchal de Lamothe m'apprendra. ;, „rc^ ^^ ,.^, . „. .^^
« — Plût à Dieu que Monsieur se tienne tranquille! il n'y a que troj) de gens autour de lui en mesure de lui inspirer des visions.
« — Madame, dit le cardinal en se penchant vers la reine et en retenant encore un
^4 «uAtSERIES
peu plus la voix, nionsieiir le prince a été ce matin chez mademoiselle de Rohan.
« — Eh bien ! est-ce la première fois ?
« — Non, sans doute; mais après l'audience de la douairière, ne se formerait-il pas une cabale?... »
Aune d'Autriche fit un geste de mécontentement; puis elle dit:
« Oh ! si monsieur le prince en est, la par» tie sera fortement liée; mais n'importe, je n'en aurai pas le démenti.
« — Monsieur le lieutenant - général de la couronne affectionne le prince de Savoie.
« — Alors, dit la reine, mademoiselle de Rohan sera le boute-feu de la guerre civile.
a Oui, ses noces n'en auront que plus de rapport avec celles de Thétis et Pelée. j>
En ce moment, le comte de Cramail et le maréchal de Lamothc»Houdancourt s'approchèrent respectueusement de sa majesté ; elle retint le comte lorsque l'un et l'autre lui
Au Valais noVAt^ Ôo
eurent fait leur coînpiiment. et le ministr b'empara de i'homme de guerre.
<( Pardieu! lui dit-il, je suis occupé sans cesse du désir de me rendre agréable à INÎonsieur; il cous honore de son amitié, et vous deviez savoir ce qu'il désire.
« — Le bonheur du royaume et l'affermissement du pouvoir de son auguste neveu, répondit le maréchal, moins en flatteur qu'en esprit chagrin et mécontent.
« — Dans ce cas , il est servi à souhait, car la régente a tant de vertus et des connaissances si supérieures...
« — Monsieur le cardinal est modeste,» repartit le maréchal, qui accompagna sa phrase d'un sourire malicieux. Monsieur de Lamothe-Houdancourt, duc de Cardonne. avait éprouvé l'injustice du cardinal de Richelieu. Emprisonné à la suite de ses beaux faits-d'armes en Catalogne, et peut-être à raison de l'importance que lui donnaient ses victoires, il était sor4i de la^BastilIe depuis peu, mais
non point satistait, car on ne lui avait accordé aucun dédomipagement de cette rétention arbilraire; on le laissait, d'ailleurs, languir dans le repos au lieu d'utiliser sa science stratégique, et cetie négligence augmentait son dépit; plus tard, il alla jusqu'à se ranger du parti de la Fronde contre la cour, et il eut tort.
Mazarin, instruit à fond de tout qe que pensait monsieur de Lamothe, ne parut pas comprendre le sens du compliment qu'il lui adressait, et continuant la couversation entamée :
« Il est certain que Monsieur n'est pas, ce soir, dans son assiette ordinaire, et cela m'inquiète; je lui suis si profondément dévoué!
« — Si votre éminence le désire, je vais le supplier de me laisser lire dans son Ame, et cela de votre part. »
Le maréchal fit un pas comme pour partir; le cardinal le retint par le bras.
« Non, non. laissons-le tranquille; je pré
sume qu'au coucher de la reine, il parlera à cœur ouvert. »
Mazarin alors salua monsieur dcLamothe, qui, charmé d'avoir tourmenté le ministre, se perdit dans la foule des courtisans.
Cependant chacun remarquait de plus en plus le quant à .y^i gardé par Monsieur; il se tenait aussi loin que possible de la reine, et continuait à parler avec vivacité à son capitaine des gardes et à son conseiller intime. La cour s'en inquiétait, et ce soir-là, on s'approcha moins du cardinal et les complimens qu'on lui adressa manquèrent de leur vivacité accoutumée.
Le prince Louis de Savoie ne parut pas au Palais-Royal; son exactitude à y venir fit remarquer son absence ; on se demandait ce qu'il était devenu. Monsieur aurait pu le dire, mais nul ne s'exposa à le questionner là-dessus. La reine, qui non plus n'était pas à son aise, se leva plutôt que de coutume, se di fatiguée du travail et des courses de la
S8 CAISERIES
journée; elle avait été au Val-de-Grâce , monastère fort à sa convenance et où la dévotion la conduisait souvent; elle salua donc l'assemblée et passa dans sa chambre, regardant du coin de l'œil si Monsieur b suivait cette fois.
Monsieur eut un instant l'envie de partir; l'abbé de La Rivière, auquel il en parla, lui fit observer que ce serait une rupture ouverte, un éclat précipité, puisque encore il n'avait pas exposé le sujet de sa plainte. Monsieur tomba d'accord de ce point, et en conséquence, s'avançant avec précipitation , marcha dans son rang derrière la reine. Le cardinal vint après lui; mais ni le vicomte d'Autel, ni l'abbé de La Rivière le suivirent: leur privante au Palais-Royal n'allait pas jusqu'à pénétrer dans la chambre de sa majesté.
Ce soir-là, le cercle rétréci fut plus étroit encore: le commandeur de Jars, le maréchal de Grammont, monsieur de Souvré, mademoiselle de Beaumont,, madame de Motte-
w paLajs novAL. 8^
ville et Socratine , vSa sœur. Miiùame de Sénecé, fort souffrante d'une forte migraiiK', venait de partir il y avait uis momeiit, sur l'ordre exprès de la rei^ie.
Les battant de la porte se rci:ermèrer.i aussitôt. La reine s'assit dans un fauteuil. Monsieur sur un second moins orné, le cardinal dans sa chaise à bras; puis, on vit le commandeur de Jars, en arrière, il est vrai, se jeter cavalièrement dans une bergère: sa goutte et sa faveurexcusaient cette inconvenance, qui faisait chaque fois rougir Monsieur d'indignation, quoiqu'il diit y être fait. Les trois femmes s'adossèrent à la muraille, et monsieur de Souvré et le maréchal de Grammont furent les rejoindre; toute cette partie de la société soupçonnant quelque orage j craignait d'en être frappée inopinément.
La conversation néanmoins était là traînante; on ne parlait que pour mieux avoir la facilité d'écouler. Certes, la curiosité u^
pouvait être satisfaite encore, car un silence obstiné était gardé par les trois hauts personnages: Monsieur se taisait par embarras, la reine par dépit, le cardinal par réserve; cependant, voyant sa majesté de plus en plus mécontente, il se hasarda à prendre la parole et à demander à Monsieur s'il comptait chasser un de ses matins. Monsieur, saisissant i'à-propos, riposta:
a Je suis, dit-il avec aigreur, en train plutôt d'être chassé moi-même, puisqu'on s'attache à me prouver de toutes façons combien on met de prix à me désobliger.
•< — Et à qui en avez-vous, mon frère? répliqua la reine; qui vous offense? où sont vos ennemis?
« — Où ils sont, ma sœur? mais, partoul ; il y en a jusque dans le Palais-Royal.
« — Et ceux-là , dit la reine avec non moins de vivacité, faites- les moi connaître.
« —Monsieur, repartit alors le cardinal,
AU PALAIS ROYAL. gl
qui redoutait une querelle ouverte, a tant d'envie de plaire à votre majesté, qu'il craint qu'on ne place entre lui et la reine des gens, ses profonds serviteurs. Je me plais à croire qu'il est poussé uniquement par un excès de susceptibilité honorable.
« — Parlez pour vous, monsieur le cardinal, répondit le duc d'Orléans; moi, je suis en mesure de me défendre; je me fâche parce que j'en ai sujet. Pourquoi me refuset-on le plaisir d'obliger mes amis? pourquoi, lorsque je forme un projet, se jette-t-on à la traverse? pourquoi, lorsque je noue un mariage, veut-on le rompre violemment?
« — Monseigneur, dit le cardinal, charmé de connaître enfin sur quel champ la bataille serait engagée , je vois que votre altesse royale , fait allusion à ce qui s'est passé ce malin. En vérité, on a bien hâte d'irriter V. A. royale et de causer du chagrin à la reine, en déclarant ses intentions et en intreprétant mal ses paroles. Jamais sa majesté n'a eu le désir
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de vous être désagréable ; ce qa elle a pu dire ne vous regardait pas. »
Ceci , quoique sibien en contradiction avec le fond des choses, fut dit avec un aplomb qui, en autre lieu, aurait passé pour deTeffrontcrie. Anne d^lutriche, quoique accoutumée à retenir l'expression de sa pensée, ne put se vaincre assez pour s'éviter de jeter sur Mazarin un regard étonné.
Monsieur bondit sur son fauteuil , et reprenant la parole vivement :
« Ventre-saint-gris! dirai-je comme rnon père, chaque fois qu'on essayait de lui persuader que du blanc était du noir, n'est-ce pas à moi qu'on en veut, lorsqu'on empêche monsieur de Savoie d'épouser mademoiselle de Rohan , et lorsqu'on s'appuie , surtout, de l'importance que mon parti en retirera?... Mon parti!... (^uel esl-t-il? tous les mécoutens, sans doute; ils sont en j'ombre, je vous
AL Pàlais royal. 93
en averti», et si ce sont eux qui le corn posent, mon parti est fort.
« — Eh! monsieur, dit la reine avec aigreur, le moyen de plaire à tout le monde! tous ceux qu'on ne paie aux dépens du pauvre peuple crient. Je voudrais voir l'autorité vingt-quatre heures entre leurs mains, et nous verrions si à leur suite il n'y aurait pas d'autres grondeurs. Le royaume est bien administré, on est tranquille, les avides se plaignent seuls.
« — Je ne me plains pas, madame; je me lâche , et j'en ai le droit ; vous m'attaquez dan s mon honneur.
« — ?VIoi, monsieur?
« — Vous , son éminence enfin , voulez me réduire à la simple conditicn d'un bourgeois à son aise; que je sois sans crédit, sans autorité, sans amis... Cela ne sera pas : je suis lieutenant-général du royaume, et je remplirai les devoirs de ma charge. »
Monsieur se leva et se mit à marcher dans
la chambre avec action. Tout ce démêlé, ces paroles brusques, ces accusations réciproques, quoique ayant lieu en demi-secret, avaient porté coup , et les auditeurs , à mesure que la discussion s'engageait , tombaient dans un embarras semé de frayeur , qui les réduisait au silence, quoique l'esprit courtisan eût souhaité poursuivre une conversation animée.
La reine, à la menace de Monsieur, pâlit et se mordilles lèvres; le cardinal , consterné, se leva à son tour et suivit S. A. R. dans ses allées et venues, lui parlant humblement, cherchant à la calmer, lui protestant que ce qui s'était passé provenait d'un malentendu.
V Oh bien! dit [le prince, puisqu'il ne s'agit que de cela, nous pouvons aisément réparer l'erreur : que la reine me donne sa parole de permettre le mariage du duc de Nemours avec mademoiselle de Rohan , et je ne serai plus fîtché. »
AU PALAIS ROYAL. gS
La position devenait délicate ; il fallait répondre, et Anne d'Autriche, non moins opiniâtre que Marie de Médécis, sa bellemère ^ ne se sentait aucunement disposée à céder, lorsqu'on gratta à la porte de la chambre royale qui s'ouvrait sur le cabinet. La reine, en femme disposée à profiter de tous les incidens qui pourraient intervenir à son avantage, au lieu de se fâcher, comme elle l'aurait fait en toute autre occasion contre l'indiscret qui se présentait, se hâta de dire à madame de Motteville d'aller voir qui était là.
Madame de Motteville, heureuse, elle aussi, de pouvoir aider à retirer la reine d'une situation délicate, s'inquiéta peu si l'affaire qu'on lui demandait la regardait ou non; elle courut à la porte, l'ouvrit, regarda au travers, et aussitôt se retourna avec un visage épanoui.
« Madame, dit-elle, c'est monsieur le prince.
96 (AUSERIES
K — Qu'il entre, cria la reine avec plein coDtentement. »
Et monsieur le prince parut. 11 vint à sa majesté, qu'il pria de l'excuser s'il se montrait aussi tard ; mais sa journée avait été si fort employée, qu'iln'avait eu que ce moment pour faire sa cour.
A mesure qu'il parlait , le front^ d'Anne d'Autriche se rembrunissait; elle se rappelait que le prince de Condé avait Lit, ce même jour, une visite à mademoiselle de Rohan, et en conséquence, conjectura qu'il arrivait au secours de Monsieur.
Le cardinal eut la même pensée et adressa un regard piteux à la reine.
Quant au duc d'Orléans, il était si préoccupé de sa colère, que loin de se tourmenter de la présence de son cousin , il s'applaudit de le voir là , so promettant de faire, devant lui, acte d'énergie : les faibles ont parfois cette coquetterie en présence des forts. 3Ion-
AU PALAIS ROYAL. 9t
sieur donc, poursuivant sa phrase suspendue un instant, dit :
« Oui, que cet hytnen s'accomplisse; à ce pris, je resterai comme je suis.
« — Mais, monsieur, dit le cardinal, faites attention que sa majesté a vivement à se plaindre de la duchesse douairière de Rohan; que cette dame, avec aussi peu de circonspection que peu de respect, a prétendu qu'elle passerait outre, et que si la reine consentait à ce que vous demandez , elle aurait l'air de plier devant l'impérieuse veuve; et cela ne se peut absolument. Monsieur le prince, poursuivit le cardinal en se tournant vers le héros de Rocroi, monsieur le prince, si vous le consultez , ne vous donnera pas , j'espère , le conseil de faire plier l'autorité royale devant une femme hautaine.
« • — De quoi s'agit-il ? demanda le grand Condé d'un ton qui l'annonçait étrangerau sujet de la querelle.
a — D*un alfront qu'on m'adresse , repars
qS causeries
tit le duc d'Orléans: j'ai réglé le mariage de
mademoiselle de Rohan avec le prince Louis
de Savoie, et l'on s'y oppose, sans égard pour
ma volonté.
ïj^a — Mais, monsieur, répondit le prince,
avant de prendre tanc de soin , êtes-vous bien
assuré du consentement mutuel des deux
parties ? »
Cette question , l'expression railleuse avec laquelle elle était faite, ce qu'elle semblait laisser entrevoir, changèrent encore une fois la face des choses. La reine et le cardinal, revenant de leur pensée que monsieur le prince était le compère du duc d'Orléans en cette occasion , s'avisèrent de penser que peut-être et au contraire, il lui était opposé. Ceci ramena du contentement snr leur physionomie; celle de Monsieur, en contraste, exprima de la mauvaise humeur et de la stupéfactioii.
^ « Voilà, dit-it, une question neuve; il me semble qu'elle est résolue par le prince de
Savoie, qui tn'a demandé ma protection , et par la volonté expresse de la douairière de Roban , exprimée tantôt à sa majesté.
« — Mais, dans tout cela, reprit le prince de Condé , on ne me parle pas de mademoiselle de Rohan , et néanmoins son consentement me semble le plus nécessaire ; car enfin, elle est majeure, et c'est elle qu'il s'agit de marier, w
Anne d'Autriclie aurait payé cber de pouvoir embrasser monsieur le prince, en récompense du secours inattendu qu'il lui apportait; mais la grandeur de son rang lui interdisait ces manifestations de contentement vulgaire ; elle le remercia à l'aide d'un sourire et d'un regard.
Le cardinal, plus maître de sa joie, la cacba sous une apparence calme.
Monsieur , au contraire , soupçonnait quelque chose de fâcbeux en arrière ce que le prince disait comme pour parier au Lazard , se remonta à son air boudeur et com-
mença à se promener, ce qui était peu respectueux envers la reine , mais ce qu'il se permettait quand il était de mauvaise humeur. Gaston d'Orléans, fils de France, avait été fort mal élevé.
Il y eut un instant de profond silence, les acteurs principaux ne parlant point et la galerie se tenant muelte. L'action engagée allait prendre une autre tournure ; qu'en résulterait-il ?
« Monsieur le prince, dit enfin le duc d'Orléans, à vous entendre, on croirait que mademoiselle de Rohan se marie sans le savoir; cependant, si messieurs de Sully, de Fronsac , de Bouillon , de Lamothe- Houdancourt, si le prince de Savoie ne m'en ont pas imposé, l'entrevue solennelle a eu lieu, et la duchesse Marguerite, en présence de sa mère et de ses gentilshommes, a engagé sa parole avec celle de son noble fiancé. Si ce cas était vrai, quediriez-vous?
« — Moi, monseigneur, repartit le grand
AU PALAIS HOVAL. lOt
Condé, avec une expression de gaité à la fois maligne et hautaine, si n'était le respect que je porte à la reine, je vous répondrais victorieusement avec une maxime d'un roi de France.
« — Parlez, parlez, monsieur Je Go idé , s'écria joyeusement Anne d'Autriche; Dieu veuille que vous ne m'offensiez jamais davantage que par la folie qui va vous échapper!
« — Monseigneur , puisque sa majesté m'autorise ma licence , je vous rappellerai ces vers connus du grand monarque François P*":
Souvent femme varie ; Est bien fou qui s'y fie.
« — Et monsieur le prince, par ces ver?, attaquera mademoiselle de Rohan », dit Gaston de France, en essayant de prendre do la dignité, lorsque son embarras devenait visible.
Le cardinal restait froid comme une statue
102 TAU^BIES
de marbre; Anne , au contraire, riait aux anges : monsieur de Condé , en ce moment , était son chevalier.
« Je n'attaque personne, je dis un fait. On a voulu que mademoiselle de Rohan épousât le prince de Savoie; elle, en fille soumise, a dit oui, parce qu'en face d'un galant homme , il est inconvenant de lui déclarer qu'on ne l'aime pas; mais ensuite la belle duchesse a fait ses réserves, et je crois et j'ai la certitude que ce mariage ne \iù convient plus, s'il lui a jamais convenu.
M — Après l'assertion de monsieur le prince, se hâta de dire la reine, je pense^ mon cher frère, que vous me permettrez de remettre à plus tard la satisfaction que vous demandez sur ce mariage. Je suis et je serai toujours charmée de vous faire plaisir; mais vous ne vouJricz pas que je fisse violence à mademoiselle de Rohan, si son cœur ne la portait pas vers le prince de Savoie.
rt — Oui, madame, r^artit le duc d'Orléans, véritablement hors dé lui , la violence eût paru plus légitime quand il s'agissait de la séparer de lui, que maintenant où il conviendrait de l'en rapproclier.
« — J'agis , répliqua la reine , en conformité des intérêts de mon fils.
« — Suis-je son ennemi, madame?
« — Si vous ne l'êtes point, il voiis est inutile de chercher à vous fortifier contre lui.
« — Et contre ceux qui abusent de leur place pour vous aigrir contre moi et contre ces étrangers si puissans pour le malheur du royaume...
« — Monsieur.,.. Monsieur, vos propos sont injustes,
a — Et vos insinuations , madame Au
reste, le parlement, les états-généraux jugeront mes torts, puisque l'on m'accuse.
« — Sainte-Vierge! mon frère, comme vous vous emportez! dit la reine en se radoucis-
sant et après avc^ mis ses yeux, en communication avec ceux du cardinal; pouvez- "vous tourmenter ainsi une pauvre veuve qui vous aime et qui est disposée à faire votre volonté? »
Pendant ce dialogue , aigre plus encore par les paroles que par le ton, que les deux interlocuteurs avaient tenu plus calme , monsieur leprince avait conservé uneimpassibilité singulière ; il était facile de s'apercevoir que la zizanie entre la reine et Monsieur lui serait agréable, et il colorait son refus de chercher à les apaiser sous le voile du respect qu'il portait à l'un et à l'autre.
Le cardinal,comme lui^s'était montré indifférent, mais par seule politique, et pour ne pas aigrir Monsieur contre lui; et lorsque pourtant Monsieur , vivement excité , eiit fait retomber sa colère sur les étrangers et menacé du parlement et desétals-généraux , le ministre rusé reconnut l'approche d'un péril éminent, et, par un conp-d'œil , avertit la
AU l'.iLAÏS KOïAL. 105
régente qu'à tout prix il fallait revenir sur ses pas; elle s'y était conformée en élève docile, et la querelle s'arrêta subitement.
« Ma volonté! dit monsieur; elle consisttà autoriser le mariage dont jevous parle.
« — Eh bien! soit, reprit la reine, et si made© moiselle de Kohan est malheureuse , toute ss douleur retombera sur vous. »
Monsieur le prince, en ce moment, se préparait à prendre une part acîive à la conversation. Une voix intérieure prévint la reine que ce ne serait peut-être pas sans danger; la reine, alors, poursuivant:
« Mon frère, dit-elle, demain nous arrangerons l'affaire à votre satisfaction, pour que ce soir vous me permettiez une toilette de nuit; je suis bien fatiguée, et monsieur le prince le trouvera bon pareillement. »
C'était un congé donné à l'un et à l'autre; ils le reçurent en gens accoutumés à ces manières de la part de la reine. Monsieur le prince sortit d'abord , pour que l'cti-
Idfe CAUSERIES AU PALAIS ROYAL.
quette mît de la différence entre son droit et celui du duc d'Orléans; il s'en alla vite à l'hôtel de Condé, où il arriva de bonne heure, contre son usage.
Monsieur, quelques minutes après lui , salua la reine et se retira.
« Eh bien! monseigneur, lui demanda l'abbé de La Rivière, avez-vous parle fermement ?
« — Tout est réglé: la reine approuve le mariage. Je savais bien, moi, qu'elle n'oserait me résister en face ; mes volontés , maintenant^ s'exécuteront toujours. »
XXVJl.
LE PRIXCE ET LE CARDIiVAL.
Il y a des héros qui en fait de ruse valent des Lommes d'état.
GOMBVVD.
« Bonsoir, messieurs, » dit le prince cîe Condé au duc de Larochefoucault, au comte de Chàtillon , à Laigue et à quelques autres seiejneurs qui lui faisaient compagnie, parmi
lesquels je ne dois pas oublier le marquis de Senneterre et le comte Henri de Chabot.
« Minuit va sonner, et le sommeil me gagne. Je vous souhaite une heureuse nuit; la mienne, j'espère, sera tranquille. »
Tandis que la compagnie saluait le grand Condé et se retirait, lui, prenant le comte de Chabot par le revers de son justaucorps et poursuivant le propos entamé , mais à voix basse , de manière à n'être entendu que de celui qu'il retenait :
« Quant à vous , je doute que Morphée secoue ses pavots sur votre front brûlant : le besoin de dormir le cédera au plaisir de vous rappeler des événemens de la journée.
« — Ah ! monsieur , dit avec vivacité et autant d'aflection le comte Henri , que ne vous dois-je pas pour votre double intervention , tant à l'hôtel de Kohan qu'au Palais- Royal !
« Est-on ami lorsqu'on laisse dans l'embarras ceux qui nous afTectionncnt? J'ai fait
pour VOUS ce que je devais , et vous ferez pour moi ce que vous pourrez faire, lorsque le moment sera venu.
ft — A lîi vie, à la mort, je suis à vous, prince... Ainsi, M. le duc d'Orléans...
« — A fait feu des quatre pieds en faveur de votre rival , mais les bûchers qu'il allume sont tout de paille; cela jette un vif éclat, sans avoir de durée. D'ailleurs , l'air de la cour vous est bon; j'ai vu cela. On vous aime mieux pour mari de la belle duchesse que le prince de Savoie... Mais, demain , nous en reparlerons encore. Retirezvous ; il se fait tard ; les rues, dit-on, sont peu . sûres, et on fait, sur le Pont-Neuf, une guerre acharnée aux bourses et aux manteaux. « , ,
Le comte de Giabot renouvela ses remercîmens une fois encore et partit.
Le prince de Condé passa dans sa chambre à couchei- ; il se mit dans un fauteuil, et deux valets de chambre, se plaçant à genoux devant
110 LE PRIXCE
lui, tirèrent ses bottes, et les autres valets de service commencèrent à le déshabiller.
En ce moment , Brinon entra , Brinon , domestique favori , autant rempli d'intelligence que de malice, mauvais sujet à mériter cent fois la hart dans une année ; mais spirituel, hardi, dévoué, insolent et ayant bonne mine d'ailleurs, fin flatteur, complaisant, souple, rampant même en cas de besoin ; en un mot, homme d'intérieur et acteur de haut crédit auprès de son maîlre. Celui-là avait pris tant de pouvoir sur celui-ci, que lorsque toute la France était à craindre la colère de M. le prince, Brinon la provoquait sans s!en étonner, et en résultat, sans en avoir trop à souffrir. Ce soir -là, par exemple, il aurait dû être des premiers arrivés au coucher, et il venait le dernier; aussi, en le voyant :
« D'où sors-tu, gibier de potence? lui cria le prince ; tu veux donc que je te fasse donner les étrivièrespour l'apprendre à manquer à ton devoir? Ti^ cours le guilledou, ou ta
fais pis encore ; mais baste que le parlement le décrète, et lu verras si je me mets en peine de ce que lu deviendras. »
Brinon écouta avec une humilité parfaite cette attaque dure et qu'il n'entendait pas pour la première fois, et en même temps, ses yeux s'adressèrent à ceux du prince et sa main droite fit un geste.... Le prince alors, se reculant de ceux qui l'environnaient :
« Qu'on me laisse, dit-il; j'ai à travailler encore. Passez dans l'antichambre ; on vous rappellera lorsque je voudrai en finir avec la journée. »
Le prince avait déjà quitté ses vêtemens de dessus, son justaucorps de soie et sa veste brodée. Brinon se hâta de lui présenter une robe de chambre légère, autrefois élégante, mais presque fanée , car celui qui la portait était peu soigneux, et, d'une autre part, n'aimait pas que tous les mois on renouvelât sa garde-robe. Il y a eu toujours un peu de parcimonie dans i'auguste maison de Condé.
ii^2 LE PRINCE
Dès que la valetaille et les gentilshommes du prince se furent retirés en fermant soigneusement la porte, comme on le leur avait commande :
« Que viens-tu m'apporter de neuf, mon Brinon ? est-ce toi ou moi que le cas regarde?
« — C'est, monseigneur, une personne qui demande à vous voir.
« — A moi et à cette heure ? Vas lui dire que le sommeil me gagne et qu'elle revienne demain au jour.
« — Elle résistera , monseigneur.
« — Oli! oh! c'est donc une femme?
^'« — Un homme j s'il plait à voire altesse sérénissime.
« — Jeune ?
« — Plus près de la vieillesse que de l'adolescence.
« — Qu'il aille se promener! Et toi, |)olisson, dois -tu te permettre de le servir du signal convenu, pour mè faire donner audience à heure indue, à quelque goujat qui
ET LE CARDÏNAL. llSf"
t*a rempli la main de pisloles? Fais rentrer mes gens.
« — Monseigneur, c'est de la part de la reine.
«t — Quoi ?
" — C'est M. le cardinal Mazarin.
« — Lui ?
« — En gentilhomme , l'épée à la hanche , la casaque grise galonnée d'or , le feutre à plumes noires et la mante rouge ; rien n'y fait faute, si ce n'est la physionomie. »
M. de Condé laissa parler Brinon tout à son aise , à tel point il avait de la peine à croire possible ce qu'il lui racontait.... Le cardinal en personne, déguisé et à sa porte à minuit!.. Dans quel dessein, qu'est-ce que cela pouvait être? Le prince fut tellement surpris, il porta si loin, si haut ses conjectures , qu'il ne se rappela pas de la scène dont tantôt il avait été témoin et à demi acteur au Palais-Royal. Brinon , poursuivant, ajouta que son éminence était arrivée depuis une
i:^orte,demi-heiire; qu'elle l'avait demandé à lui ; que lui l'ayant conduit en grand mystère dans sa propre chambre, lui avait tenu compagnie jusqu'à ce moment, et que cet incident étaii la cause unique de son absence , lorsque le devoir l'appelait au coucher de monseigneur.
tt Je te félicite, mon garçon, répondit enfin le prince, dont la bonne humeur reparut, de ce têle-à-tête avec notre grand ministre; tu t'en trouveras bien , et je ne doute pas qu'il n'ait passé fort agréablement le temps en ta gente so( iélé. »
Il y avait quelque malice cachée sous ces paroles, car Brinon se détourna pour cacher son dépit; il ne se plaignit ni ne se justifia , et lorsque S. A. S. lui eût enjoint d'introduire le cardinal, il obéit aussitôt.
Dès qu'il fut sorti, le prince courut précipitamment à un cabinet d'ébèiie richement sculpté et garni d'argent et de pierres dures en certaines parties; il l'ouvrit, fit jouer un
secret. Un tiroir masqué s'ouvrit de lui-mêm^. Le prince y mit la main et en retira un papier, qu'il fit brûler à ia flamme d'uue bougie; puis, jetant autour de soi un regard attentif, se convainquit que rien de suspect ne frapperait les yeux de son éminence.
C'était une époque tellement de cabales , d'intrigues , d'affaires embrouillées , [ue le plus honnête homme entrait toujoui s dans quelque tripotage capable d'exposer sa tête ou tout au moins sa liberté.
La chambre de Brinon était assez proche de celle de son maître et y communiquait par un degré obscur et un passage tortueux; il y avait, d'ailleurs^ à craindre des regards indiscrets , et, par conséquent, des mesures de précaution à prendre. Il en résulta un retard de quelques minutes , que S. A. R. employa ainsi que je viens de le décrire. Un bruit de pas lui annonça la venue du favori ministre; il s'avança jusqu'au seuil de la porte pour le
ilè LT. PRIXCF.
recevoir. Brinon parut le premier et annonça /a marqui'i Mnncini.
Le prince de Condé eut fort à faire pour réprimer la folle envie de rire qui le saisit à la vue du cardinal habillé en homme du monde. Ce costume ne lui étant point fami- Her, il y paraissait mal à l'aise, et quoique, d'ailleurs, sa figure ne manquât ni d'expression agréable, ni de finesse, tout cela disparaissait sous l'exagération ridicule de l'habillement; l'?W<;^7?«'/^, d'ailleurs, le titre pris .semblaient non moins comiques ; mais M. de Condé n'en manifesta rien et seulement s'écria ;
«Eh ! M. le marquis, quelle bonne fortune vous amène et en quoi puis-je être bon à vous ou à votre illustre maîtresse?... Brinon, im siège à M. de Mancini. »
Brinon porta étourdîment un fauteuil tout pareil à celui de S. A. S„ qui l'en querella d'un regard sévère, mais qui ne voulut pas
ET LE OVftblXAL. 117
en faire en ce moment une affaire d'étiquette; il se contenta de dire au caidinal :
« Monsieur, à cette heure et dans notre équipage réciproque , les privilèges du bal masqué notis sont acquis; il n'y a point de cérémonial a observer. Âsseyons-noiis. *
Le cardinal ne put exécuter ce mouvement avec facilité : son épée s'embarrassa dans ses jambes , dans les basques du justaucorps ; et le prince de rire , et Mazarin de s'écrier : •»»
« Ah ! monsieur le prince , il n'y a qiie vous dont Pépée est toujours obéissante. »
Ce compliment adroit prépara la suite de la conversation , et lorsqu'il fallut entamer sérieusement celle-ci, le cardinal, prenant la parole :
' « Votre altesse sérénissime a du èlre étonnée tantôt du manque d'égards de monsieur le duc d'Orléans envers la reine. Ce* procédés sont de tous les jours ; il y a à l'entour de son altesse rovale un fover de mé-
chanG(3té aclivç ^^jqui qe va à ripn moiosqu'à troubler la paix du royaume. »
>JLe ton niis à ce pro[)Os semblait quêter \iX\e approbation quelconque de boud»e ou dei tête au moin^ ; monsieur deCondé demeura immobile, et comme la question ne lui était pas direclen)ent acirp^ée , jUc pvii sans impolitesse. Le cardinal, le vqyapt sqp, ses garder, ^p vit^lpii daps la nécessité d'aj-j, 1er plus avapt dè^ Je (lébut , ce qqi le contraria beaucoup.
,i^a, reinfi, poursinJYit-il c|qnp, \q\\ avçp un cbagrin extrême la copcl^ilç d^ jV^qpsigil^' ^y elle voudrait ):»ien y reni^diej',ma^^ comment faire? Monsieui^ tiSt apr^s elle la première 1 personne du royaume, et la reine d'ailkursj»è manque de soutiens." q
Gitle ouverture plus directe ne provoqua pas non plus le moindre mot de la part dft-u l'interlocuteur. Le cardinal eneut du dq^it; il aurait soubaité qu'on vînt à Ini asseîvitQ.q pour |X>uvoir dicter les conditions, ,'\\i lieu de
ET LE CARDINAL. 11g
les proposer : la politesse froide du prince ne lui laissa point prendre cet avantage ;fqrQe lui (u\. (le remplir pins franchemeijl; ^^ Ipissioç jjl s'y détermina en désespoij^'.de caug^^ .,', <5,,n
«Monsieur, dit-il, S. M. m'a chargé expressément de m'oPbouchcr avec votre alte§sp s^rénissime et de lui rapporter si elle peut compter sur votre amitié. -anoiuad hih
« — Dites, monsieur, sur mon dévoucp,ip^iit sans bornes, repartit le prince avec vivacité ; je suis tout à la reine , tout au roi : en douter c'est presque me faire injure. rtÏËin
« — La chose étant ainsi, reprit le cardinal, leurs majestés en auront de la joie^ -seulement par votre réputation brillante., elles arrêteront forcé ment la course queMonsieiu' paraît vouloir prendre, et en retour, leur reconnaissance ne v^ous manquera pas...,|^'^ffaire d'aujourd'hui, continua Mazarin, pai;.^t peu importante, et elle l'est beaucoup. Mademoiselle de Rohan avec ses baux immenses , son argent comptant qui est considéra-
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ble, ses alliances, sa parenté puissante unie au prince de Savoie , renforcerait beaucoup trop le parti de Monsieur ; il est donc utile que ce mariage ne se fasse pas. La reine, au moment où, ce soir, vous êtes venu, ne savait comment se refuser aux instances violentes de son beau frère ; votre arrivée a pour elle été heureuse, et surtout elle apprécie le secours que vous lui avez apporté.
' « — Il est de peu de valeur.
«" — ' Il a paru très important à la reine; mais, monsieur, il ne serait que momentané si vous ne complétiez le service.
« — Et de quelle manière, s*il vous plaît de me l'apprendre ?
« — Il s'agirait de savoir de votre altesse sérénissime ^ si , en parlant du consentement donné, repris, emporté, arraché, disputé enfin, vous avez voulu faire une plaisanterie fort aimable , ou mieux encore, rendre hommage à la vérité, et dans ce cas dernier, si le refus de mademoiselle do Bohan, que vou.<^
ET LE CARDLNAI,. l2l
faites pressentir , proviendrait de son éloignement pour le mariage ou de l'inclination que lui inspirerait un seigneur de la cour.
« — Voilà beaucoup de choses à la fois , M. le marquis, et des questions tellement directes, qu'avant d'y répondre, iî faudrait demander du temps pour les méditer. Que voulait tantôt sa majesté ? retarder sans doute de condescendre à la volonté de Monsieur; j'en ai fourni le moyen : cela ne peut-il suffire? On veut plus maintenant. Voilà comme nous sommes tous, insatiables dans nos désirs. Pense-t-on, d'ailleurs, <\ue si je suis investi de la confiance glorieuse de mademoiselle de Rohan, j'irai la répandre au dehors? Cela ne peut-être, et vous conviendrez qu'en faisant cette incartade, je me brouillerais avec l'estime des honnêtes gens.
« — Mais, monsieur, je pensais vous avoir exprimé le désir de la reine de vous appeler plus positivement à son conseil , de se remettre à vous de la garde de sa personije et de
celle du roi son fils, de vous mettre en li^ne égale avec Monsieur, de récompenser vos amis de l'attachement qu'ils ont pour sj» personne et la vôtre : ce sont ià, je présume ai'ssi, de telles marques de confiance, qu'elles doivent en provoquer de votre pai t.
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Il est vrai> nionsieur le mnrquis, que dans votre JDOuclie c'es,t supprbe et tjue ma reconnaissance envers la reine doit éclater; mais je; vous ferai observer que tant de biens dont vous parlez ne sont encore qu'en perspective, et que le service que vous voulez obtenir sera instantané et positif.
« — Est-ce que monsieur le prince douterait de la sincérité de notre loyale reine?
« La question n'est pas sur ce point, que mon respect , d'ailleurs , ne me permettrait pas de discuter; elle est sur ce que vous voulez que j'écbano;e le présent contre l'avenir, et ceci, permetlez-moi de le dire, est un marcbé de dupe que vous ne conclûtes
jamais et que certainement vous ne me conseillerez pas.
« — Ohl monsieur, dit le cardinal en riant, votre altesse est aussi supérieure dans son cabinet qu'à la tête d'une arrat'e ; elle ne sera jqmais battue 1]}.^ ,Jîp5;çe ouvert^.ç^^ppr j^ç^T ^fgil çj'^çsprit. 1/1 oij'^ nidhd^-î
*t .— Et bien je ferai', car que me s'éfVîrâît nia stratégie, si ma diplomatie n'était point àr l'avenant?
« — iDictez vos conditions, vous voyez que Ton vous parle avec franchise; mais fournissez-nous les moyens d'enlever au prince de Savoie la ducliesse Margueri'e.
« — Je le peux.
« — Qui aime-trelle? le duc de Cantiale , Rf.. de Vendôme, M. cje Noirmoutier ? ce; SQîit personnes relevées. Eli bien ! la reine.,... Mais mademoiselle do !Ç\oban s'est jusqu'à cette heure si bien trouvée du célibat, [ our^ quoi s'en dégoûte- t-oUe?
« — Monsieur le marquis, parce qu'elle ne peut faire comme vous et moi. »
La plaisanterie tut accueillie avec gaîté , puis on se remit à parler sérieusement. Le cardinal donna à entendre au prince que la reine pencherait en sa faveur, afin de contrebalancer le crédit de Monsieur; que le gouvernement de Guyenne lui serait assuré avec ceux de plusieurs places fortes importantes, et qu'on lui accorderait en outre la survivance de la surintendance des mers, dont son beau-frère, M. de Bré/é, était revêtu; on ne négligerait pas non plus les intérêts des affidés de l'hôtel de Condé. Il fallait, en, retour, s'engager avec eux à soutenir la reine, et par conséquent, le cardinal Mazarin, tant contre les fantaisies du duc d'Orléans , que contre les attaques du parlement, que l'on soupçonnait devoir être prochaines.
La superbe du prince de Condé accutillit avec joie ces propositions; il professait un si parfaitméprispourledMC(rOrléans,en raison
de son caractère lâche, mou, indécis, que ce serait pour lui une satisfaction vive d'avoir à le contrecarrer et à le combattre.
Le lion, on ne sait pourquoi, se plaît souvent à poursuivre la gazelle timide.
Lorsque ce point eut été réglé, le cardinal se mit à dire :
« Eh bien ! monsieur, ne ferez-vous pas un cadeau à la reine?
« — Et que pourrai- je lui offrir digne d'elle?
« — Un nom, rien qu'un nom... un nom confié à sa discrétion. Elle a, sans doute, un vif désir de contenir Monsieur, e,t toutefois, si elle a insisté pour que ce soir je vous voie, c'est afin que demain , à son lever , je puisse lui faire connaître qui a mérité l'honneur du choix de mademoiselle de Rohan.
« — Il y aurait, de ma part, trop de rudesse à ne pas la satisfaire : nommez-lui donc le comte de Saint-Aulnay, M. Henri de Chabot.
îéé LE PaiNCf ET tE CARDIKAL.
« • — Ah ! se mit à dire avec stupéfaction le cardinal, voi!à bien les femrties!
« — Oui, re{)artit le prince eri riàht, impératrices, duchesses ou bourgeoises, elles préfèrent des goujdts à leurs égaux.»
L'épigramme était dure, elle porta; car, entre les impératrices et les duchesse^, les reines se trouvaient. Le cardinal dissimula sa colère ; mais , dès ce moment , il devint l'ennemi irréconciliable du prince, et plus tard, il ne le lui témoigna que trop , soit en le faisant arrêter, soit en le forçant à sortir du royaume.
XXVIÏI.