CONSOLATIONS
Quand j'ai pu en aimer un aiilie c'est que je ne vous connaissais pas , je vous cherchais^ sans vous rencontrer, vous seul pouvieï remplir mon cœur, répondre à ses immenses besoins , avec vous seulement je pouvais former une union indissoluble, vous êles mon premier amour : car vous êtes le véritable; on n'aime qu'une seule fois.
— J'avais deviné que votre cœur enfermait un secret douloureux, même avant la soirée d'hier , qui est venue confirmer cette croyance.
Marie cacha sa figure dans ses deux mains.
— Oui, ma noble amie, reprit le prince
de Fieunes , j'avais pressenti les peines de votre vie avant de ]a connaître, et.... permettez-moi de vous parler avec toute la franchise d'un entier dévouement.... rien de ce que j'ai vu hier, rien de ce que j'ai pu penser depuis ce moment ne m'a surpris.
Je n'accuserai pas votre mari , je ne chercherai point à aggraver les torts qu'il peut avoir envers vous ; je ne vous parlerai ni de sa conduite présente ni de sa conduite passée.... Mais je n'ai trouvé pour vous que de la pitié en mon âme ; mais je me suis associé à toutes les tribulations de votre cœur. Si mon expérience du monde me fait entrevoir les malheurs qui vous attendent , la réalité de mon affection m'aveugle peut-être k ce point, qu'elle me fait entrevoir aussi la possibilité de me placer à vos côtés, comme un soutien et un défenseur
clans la lutte que vous aurez à supporter contre le monde et contre vous-même.
Bien jeune encore, ma pauvre amie, vous vous trouvez déshéritée de ces affections qui font la force et la vertu des femmes. Vous n'avez près de vous que des gens inhabiles à s'interposer entre les périls qui vous menacent et la séduction dont ils sont accompagnés. Vous n'avez ni protecteur , ni amis.
Voulez-vous de la protection de mon amitié ?
Vous n'avez ni un père ni une mère dont la tendresse puisse vous éclairer, vous soutenir, vous défendre si vous résistez, et qui vous consolent, vous soutiennent et vous défendent encore si vous succombez.
Acceptez-vous l'aflection paternelle que
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mon cœur vous ofire avec toute l'ardeur d'une invincible persévérance ?
Marie laissa retomber sur ses genoux ses mains, qui cachaient sa figure couverte de rougeur ; puis les tendant avec une énergique résolution vers le prince de Fiennes :
— Oui , lui dit-elle, j'accepte l'afiection paternelle que vous m'offrez; oui, je réclame votre sainte et précieuse amitié , votre aide , votre secours , votre protection.
Et sufibquée par ses sanglots elle se prit à pleurer.
Le prince de Fiennes laissa passer ce premier paroxisme de douleur sans chercher à l'interrompre ni à le calmer. l\ at-
tendit que cette première suflbcation se fût apaisée d'elle-même pour reprendre la parole. Quand, enfin, il supposa que Marie revenait à plus de sang-froid, il lui dit :
— Aurez-vous en moi une noble et entière confiance? m'ouvrirez -vous votre cœur? m'y ferez- vous lire sans regrets?
— Oui, mon ami, répondit-elle; oui, vous lirez dans mes plus secrètes pensées comme moi-même; oui, je vais vous livrer tout mon passé comme je vous associerai à mon avenir, sans réserve, sans hésitation. Vous, vous me comprendrez; vous aurez pitié de ce que je souffre et de ce que j'ai souffert. Vous êtes la seule personne qui , jusqu'à ce jour, m'ayez tendu la main. Oh! merci; mon cœur s'est soulagé par des larmes , et c'est à vous que je
dois cette consolation, tout à la fois amère et douce.
Alors, avec le pudique abandon d'une chaste intimité, Marie déroula devant le prince de Fiennes tous les événements de sa vie ; elle raconta son enfance calme et heureuse , écoulée sous la protection de deux pères ; elle dit l'amitié de son frère d'adoption ; les progrès de cette amitié et l'insensible entraînement qui l'avait amenée aux aveux timides et inquiets d'un sentiment plus ardent , plus vif, mais dont en ces jours de jeunesse elle avait ignoré et le danger, et le nom, et les exigences. Elle dit encore toutes les pensées qui avaient depuis lors occupé son àme ; comment le souvenir de Georges de Minville s'était trouvé plus fort que tous les événements , que toutes les causes qui auraient dû l'étoullcr.
Marie raconta sa douleur à la mort île son père ; son arrivée chez son oncle ; l'isolement de cœur dans lequel elle avait vécu depuis; elle fit au prince de Tiennes un récit touchant de la peine cruelle qu'elle ressentit par la rupture des derniers liens de ses premières affections, quand le baron de Minville mourut loin d'elle et laissa deux orphelins sur cette terre.
Je compris alors que l'affection qui m'unissait à Georges était plus qu'une simple affection. Je découvris, dit-elle en rougissant, qu'il possédait plus que mon amitié de sœur ; malgré moi, je pensais constamment à lui , le jour dans mes longues solitudes, la nuit pendant mes insomnies et même penilant les rêves de mon sommeil....
La pauvre jeune femme hésita quelques
secondes Je vous ai promis la vérité
tout entière.... Je vous ai juré de vous faire lire en mon cœur comme j'y lis moimême Je ne dois donc rien vous cacher,
monsieur, et j'ai eu tort de dire malgré moi. Non, ce n'était point malgré moi que je m'occupais de lui; non, je ne cherchais point à chasser l'image , le souvenir de Georges, sans cesse présents à ma pensée.
Il faut que vous me jugiez telle que je suis, avec toutes mes faiblesses. Eh bien 1 monsieur, je nourrissais en moi cette fatale passion , sur l'empire de laquelle le temps et une faible expérience m'avaient éclairée ; chaque jour je sortais de cette cassette de bois, qui est là, près de vous, sur une table, le bouquet que Georges m'avait donné
Ce bouquet s'y trouve encore,..
— Pauvre enfant! murmura d'une voix faible le prince de Fiennes.
— . Ohl oui, monsieur, bien pauvre et bien misérable enfant , reprit Marie ; je me suis mariée avec un autre amour que celui démon mari dans le cœur. Je me suis mariée, espérant le vaincre, il est vrai, mais encore dominée par lui.
M. de Baudrimont ni entoura d'abord des soins et des tendresses d'une affection plus qu'ordinaire; je crus qu'il m'aimait véritablement; je le crus h l'ardeur de l'amour qu'il me montrait, à l'espèce d'enivrement dans lequel il fit s'écouler les premiers jours de mon mariage. Que vous dirai-je ? je fus trompée par ces faux-semblants de passion; je me reprochai la froideur par laquelle je répondais à sa tendresse, et je me montrais plus tendre, et
je m'appliquais de bonne foi à lui donner toute l'afl'ection dont j'étais capable.
J'eus tort alors, sans doute, mais je ne brûlai pas le bouquet de Georges de Minville ; cependant je n'ouvrais plus la cassette dans laquelle il était enfermé.
A cette partie de ses aveux , Marie parut vouloir reprendre tous ses souvenirs et son courage pour ce qui lui restait encore à dire; elle s'interrompit quelques instants , et sembla contenir avec peine, les battements précipités de sa poitrine , de tout l'effort de ses deux mains. La rougeur qui avait empourpré sa figure fit place à une pâleur terne; ses yeux devinrent fixes et cernés d'une teinte bleuâtre. Le prince de Fiennes s'aperçut à ces symptômes qu'elle soufîrait moralement , plus que ses forces ne pouvaient peut-être supporter de souffrances.
— Calmez-vous, lui dil-il, mon onlimi; suspendez votre récit, remettez à un autre moment l'aveu de vos dernières douleurs, que j'entrevois, hélas! Vous n'êtes pas actuellement en état de continuer à parler de ces choses qui vous agitent , rouvrent d'anciennes blessures et vous en font de nouvelles.
— Non , je continuerai ma triste narration , répondit Marie; je vous dirai tout aujourd'hui : je me sens assez de force et de courage pour rouvrir les blessures de mon cœur, peut-être un autre jour n'oi aurai-je pas autant.
La croyance que j'avais en l'amour de M. de Baudrimont dura deux mois; pendant deux mois je forçais ma froideur à disparaître , j'imposais silence aux sympathies de mon àme, qui se révoltaient de ten- II. 6
dresses qu'elles n'éprouvaient pas. Enfin , monsieur , mon mari dut croire que je partageais les sentiments que lui me témoignait. Alors , nous revînmes à Paris ; car ces deux mois s'étaient écoulés dans la solitude du château de Logeré , délicieuse retraite située sur le bord de la Loire, et que mon beau-père nous avait donnée.
Nous revînmes donc à Paris; l'amour de M. de Baudrimont, qui n'avait été qu'un caprice , qu'une fantaisie , disparut complètement; il se livra à toutes les folles joies d'une vie dissipée, et je restais seule, abandonnée à mes pensées, à mes regrets, et, plus que tout cela encore, à l'idée poignante que j'avais prodigué ma tendresse , et les preuves d'un amour qui ne lui appartenait pas , à un homme sans amour et sans tendresse pour inoi.
Kélas! connaissez toute ma faiblesse, ap
prenez ce qu'il y a de misère dans le cœur de la femme à laquelle vous avez promis un peu d'amitié. Cet instant de désillusionnement fut cruel; je me sentis souillée par ces deux mois d'un amour qui m'avait été volé; j'eus honte de l'hypocrisie à laquelle je m'étais contrainte; il me sembla que j'avais de graves torts envers Georges deMinville; il me sembla que l'abandon que j'avais fait de son souvenir était presque un crime. Je m'entourai dans une pensée de réparation de tout ce qui me venait de lui; il revint en mon cœur plus puissant qu'il n'y était jamais entré; je sentis quel empire il exerçait , malgré son éloignement, sur toutes mes facultés; et, j'aurais donné la moitié de ma vie pour le
revoir une fois, une seule fois! j'avais
peur, monsieur, oui, cependant j'avais
peur de le rencontrer.
Si MADEMOISELLE
— Et, demanda le prince de Fiennes, vous l'avez rencontré.
— Vous m'avez trouvée , prince , comme paralysée par sa présence inattendue; vous m'avez sauvée en m'arrachant à ma surprise : sans vous , toute la cour lisait mon trouble dans ma contenance , et les suppositions pouvaient arriver bien près de la vérité; sans vous, enfin, j'étais perdue. D'un seul coup d'œil vous avez tout deviné et tout réparé en me rappelant à moimême.
Mais puisque je vous parle comme à mon père; puisque vous recevez toute ma confiance, vous saurez aussi l'état de mon cœur en ce moment, et vous serez indulgent pour ma faiblesse , et vous ne me jugerez point avec trop de sévérité, parce que vous ne trouverez point en moi toute la force que vous désireriez voir en votro amie.
DE VERDUJN. 85
— Parlez, parlez, ma pauvre enfant, parlez, ma fille; puisque vous voulez bien me regarder comme voire père.
• — Eh bien! je sens que depuis que j'ai revu Georges de Minville il a acquis sur moi encore plus de puissance. Le bouquet qu'il m'a envoyé ce matin , reproche muet et douloureux; hier, le regard sombre et triste de ses yeux, m'ont troublée profondément. Maintenant j'ai peur de lui , absent comme présent. Oh ! oui , j'ai peur, j'ai grand'peur; car, comprenez -le bien, monsieur, je l'aime de toute mon âme, et je ne veux jamais le lui avouer.
Marie avait achevé son récit; elle avait épanché son cœur : ses forces, son courage, étaient épuisés. Elle ne put contenir plus longlcuipL^ Icb plcui't^ cpii gonflaient .ses
paupières; elle les laissa couler sans plainte ni sanglots.
■ — J'avais deviné , Marie , une partie de ce que vous venez de ni'avouer avec tant de franchise, et mon amitié ne vous en avait été que plus acquise. Vous avez souffert, vous souffrez cruellement, et vous souffrirez peut-être plus encore; mais rappelez-vous que je vous suis attaché partons les liens qui font les amitiés solides et durables, par l'estime et par la pitié que vous m'avez inspirées.
Vous vous trouvez dans une position bien dilïicile; votre oncle, le marquis de Polvil, est tout entier aux devoirs de sa position à la cour : d'ailleurs, peut-être ne vous comprendrait-il pas.
Votre mari vous néglige '.....
Votre belle -mère ne peut rien pour vous, ni vis-k-vis du monde, ni vis-à-vis de vous-même. Ainsi , vous êtes seule , complètement seule dans votre intérieur. Vous n'avez que mon afiection, et j'ai bien peur qu'elle ne soit insuffisante à vous préserver des dangers de votre position, si vous ne réveillez tout votre courage, l'énergie de votre caractère et les vertueuses résolutions de votre cœur, car c'est vous qui devez vous secourir vous-même; en vous, enhn, est votre salut.
Je vous plains , vous, Marie, et je plains aussi votre ami, Georges de Minville; la destinée vous a été cruelle à tous deux : elle a séparé vos deux existences unies par toutes les sympathies du cœur. Vous souffrez , mais vous n'avez ni l'un ni l'autre aucun remords, aucune faute dont puissent être troublés vos esprits. Oh l croyez-moi,
évitez de vous rencontrer; évitez-le surtout, vous , Marie , dont le cœur est si pur, dont l'àme est si saintement religieuse. Vous auriez, ma pauvre amie, quelques jours d'un bonheur bien troublé , suivis d'agitations et de peines cruelles. i^
Moi, je serai votre ami à tous deux; je tâcherai de vous tracer à tous deux la voie la meilleure qu'il me sera possible de vous indiquer. Georges, dès ce jour, devient mon protégé, je me charge de lui; sans qu'il le sache , je me constitue son tuteur, et je vous réponds de son avenir. Je vous aime tous deux, pauvres enfants si malheureusement rejetés loin l'un de l'autre. Je vous aime dans votre vertu comme je vous aimerais dans vos fautes ; ainsi , songez que je veux être votre refuge, votre consolation, quelle que soit la position dans laquelle vous vous trouverez.
Mais vous, Marie, écoutez-moi ; la solitude de votre hôtel ne vous est pas bonne : elle vous laisse trop en proie aux idées dangereuses dont vous êtes préoccupée. Il ne vaut rien pour les cœurs malades de s'enfermer avec leurs tristesses , de s'en repaître et de fuir la distraction du monde. Vous redoutez l'empire de cette passion que vous portez secrète en vous-même, évitez de vous trouver seule avec sa voix intérieure. Voyez la société, allez aux fêtes, aux réunions , montrez-vous partout où la fatigue et la distraction peuvent se rencontrer ; fuyez-vous , enfin , pour fuir le poison que vous portez en votre cœur : et peutêtre guérirez-vous....
— Guérir! murmura la pauvre Marie.
Mais que restera- t-il en moi?
— Votre gucrison sera du calme, votre
amour veillera doux et pur, comme la lampe d'un sanctuaire; il se changera en une amitié qu'aucune autre ne pourra égaler. Voulez-vous essayer cette guérison; quelqu'amertume que vous offrent les premiers remèdes, me promettez- vous de ne pas vous rebuter et de persévérer ?
— Oui, je vous le promets, répondit Marie d'une voix presque éteinte; mais votre amitié ne m'abandonnera pas, elle me soutiendra dans les moments difficiles ; et si je repousse de mes lèvres la coupe salutaire , vous me la présenterez de nouveau, n'est-ce pas?
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— Je vous le promets , ma noble amie;
maintenant calmez-vous , calmez vos nerfs irrités , sortez de cet abattement qui vous donne une fièvre qui peut vous être bien mauvaise. Je vais vous quitter , parce qu'il
faut que vous vous couchiez de bonne heure, que vous répariez vos forces , et que vous nous montriez demain une figure rose et souriante chez la comtesse de Montagny.
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— Quoi ! demain chez la comtesse de
Montagny Oh! laissez-moi encore huit
jours pour me préparer à la nouvelle existence que vous m'imposez.
— Non , pas deux jours , demain vous viendrez chez la comtesse de Montagny ; vous m'avez reconnu pour votre médecin , eh bien, je vous ordonne, de par ma faculté^ d'obéir à ma prescription ; vous avez voulu que si vous faiblissiez je vous présentasse deux fois la coupe, buvez , ma pauvre malade.
— J'obéirai, dit la vicomtesse de Baudrimont ; vous voulez que je me repose , je
vais essayer de dormir, réponds pas d'y parvenir.
vais essayer de dormir, mais je ne -vous
sb saixlnom gnou
— Essayez toujours , vous avez là sur votre table les poésies du jeune Saint-Clair, ce fade troubadour de la rive gauche de la Seine; essayez de leur vertu somnifère, croyez-moi. Adieu* lisez ces poésies, elles vous plongeront dans le plus doux repos , je vous quitte ; bonsoir , et à demain.
: 7aB|v*fioî/L eh e^^*)lr."po hI l'^ilj s'î-ibn^^iy ^jjonsoir, mon maître et mon docteur.
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ESSAIS DE 6UERIS0N.
Qui osera interpréter hardiment ses actions et qui pourra dès le premier coup ■ d'œil , savoir le secours qu'il convient d'apporter à ses douleurs?
Stella, corale A. de Yiony.
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A PARTIR de cette convention établie entre la vicomtesse de Baudrimont et le prince de Fiennes , l'hôtel du marquis de Polvil changea complètement d'aspect ; de sombre et presque désert, il devint bruyant et brillant, les visites s'y succédèrent sans interruption , la cour de cet hôtel se remplissait chaque matin de voitures, et le
soir les domestiques veillaient fort tard pour attendre le retour de leur jeune maîtresse , que 1 ou commençait à citer comme une des femmes les plus élégantes et les plus recherchées du faubourg Saint-Germain.
Le vicomte de Baudrimont apprit ce complet changement dans la vie de sa femme avec une sorte de satisfaction.
— Elle se forme , disait-il , elle s'habitue à notre manière de vivre. Je craignais, je l'avouerai , des scènes et des pleurs , mais elle est parfaitement raisonnable; elle a compris cetîe indépendance qui fait les bons ménages.
ar L'apparition de la vicomtesse de Baudrimont dans les salons du noble faubourg fut marquée par les plus grands succès. Elle
eut bientôt une foule d'adorateurs, une cour adulatrice , quelques mois suffirent pour qu'elle fût classée parmi les beautés à la mode.
Sa grâce et son esprit pouvaient à eux seuls la faire remarquer entre toutes les autres jeunes femmes ; elle possédait sans doute plus de qualités solides qu'il n'en faut ordinairement pour attirer à soi tous les hommages, mais par-dessus toutes ces qualités , brillait en elle pour les gens du monde , un inappréciable avantage.
La vicomtesse de Baudrimont , personne ne l'ignorait, était négligée de son mari.
Du jour où cette importante qualification de femme négligée lui fut bien et duement reconnue, la foule des séducteurs et des roués au petit pied, se rapprochant d'elle,
daigna jeter les yeux sur ses mérites, et l'enregistra au nombre des femmes dont il devenait hon de s'occuper.
Cette nouvelle Ariane mérite toutes nos consolations et tous nos soins, dit un soir, chez la duchesse de Glialux , le jeune comte de Blancé ; ma parole d'honneur je la plains de toute mon âme, et si je n'étais accablé de mille aventures dont il faut cependant que je me débarrasse, je me chargerais de peupler de myrtes et de roses son île de Naxos.
— Je vous plains , lui répondit M. de Balandry ; je vous plains réellement; c'est vraiment un supplice insupportable , un intolérable martyre, que cette nécessité dans laquelle vous vous trouvez de répondre à toutes les avances qui vous sont faites.
Le comte de Blancé ne s'aperçut pas de
la légère nuance d'ironie qui perçait à travers les paroles de commisération de M. de Balandry.
— Je vous assure, reprit-il, que je me verrai bientôt dans l'obligation de fuir Paris pour quelque temps : depuis ma liaison avec madame de Bonnières, je suis devenu très à la mode.
—Je ne savais pas, mon cher Elancé, que vous vous fussiez commis contre madame de Bonnières.
— Mais d'où venez-vous donc? vous que j'ai toujours trouvé si bien informé, vous Ignoriez la compromettante conduite de madame de Bonnières à mon égard.
— Je l'ignorais, je vous l'assure.
— C'est vraiment délicieux , mon cher Balau dry ; c'est inconcevable, car toute cette aflfaire a produit l'hiver dernier, le bruit le plus retentissant qu'il soit possible d'imaginer.
— Je vous en félicite bien sincèrement : et de ce bruit , de ce retentissement , sont venues toutes vos bonnes fortunes.
— Hélas! oui; actuellement, je suis harcelé , pourchassé , je n'ai pas un moment à moi : si je pouvais seulement disposer de quelques jours , je m'occuperais de la petite de Baudrimont, mais cela m'est impossible; vous devriez vous en charger, vous, mon cher Balandry.
— J'aurais peur de ne pas réussir , je ne possède point comme vous dé' talisman qui m'ouvre tous les coeurs; je n'ai pas d'his-
DE VERDUN. lOt
toires éclatantes qui m'ombragent de leurs glorieux lauriers; et puis, d'ailleurs, d'Aiguebelle a déjà commencé le siège de la place que vous me conseillez si obligeamment de circonvenir. Le voyez-vous, là-bas, dans le coin du salon, balançant sa prétentieuse nullité devant madame de Baudrimont, et lui débitant de fades paroles qu'il croit être d'irrésistibles séductions.
— C'est un garçon bien fat? grommela M. de Blancé.
— Mais qui donc n'est pas fat aujourd'hui, répondit M. de Balandry, avec un sourire moqueur.
— Je vous assure, Balandry, que la fatuité est bien passée de mode : il est permis d'avoir de la confiance . de l'assurance
même ; un homme doit savoir ce qu'il vaut et ne pas affecter de modestie déplacée, mais voilà tout ; la fatuité est un péché capital, car c'est un péché de mauvaise compagnie. Dieu m'en garde donc.
En disant ces derniers mots, le comte de Blancé tira sa montre.
— Déjà dix heures, oh!.... Je suis vraiment impardonnable Concevez- vous ,
mon cher, que l'on m'attend depuis neuf heures, parole d'honneur! je l'avais oublié.
— Pressez-vous donc , moderne Lauzun , nos femmes du dix-neuvième siècle aiment peu qu'on les fasse attendre.
— Je ne le savais pas , dit en se retirant le comte de Blancé.
M. de Balandry haussa les épaules, et fut s'asseoir sur un pliant non loin du fauteuil sur lequel la vicomtesse de Baudrimont, étendue avec grâce , tâchait de paraître attentive à la conversation du marquis d'Aiguebelle.
— Etes-vous du quadrille persan qui doit avoir lieu au bal de Madame ?
— Non, monsieur, répondit assez sèchement la vicomtesse de Baudrimont.
— J'en suis vraiment désolé, car ce quadrille sera quelque chose d'enchanteur ; j'avais espéré que vous y rempliriez un rôle.
— Et pourquoi , monsieur , aviez-vous eu cet espoir
— Ce m'eût été , madame , une occa-
sion de plus de me rencontrer avec vous, et cet honneur je le prise comme un véritable bonheur , ajouta- t-il plus bas.
— Marie le regarda , d'un air profondément étonné , un froid dédain se dessina sur ses lèvres.
— Vous êtes bien bon , monsieur d'Aiguebelle, d'attacher quelque bonheur à un si petit honneur; je pense que vous connaissez peu la valeur des mots que vous venez d'employer, ou vous êtes extrêmement prodigue d'exagérations.
— Je vous demande pardon, madame, répondit en se rapprochant le marquis d' Aiguebelle , je me suis fait mal comprendre ; je mets beaucoup de prix à vous rencontrer, à pouvoir causer avec vous, et je puis appeler bonheur ces rencontres et ces causeries.
Marie, piquée de cette phrase, dont le ton avec lequel elle était prononcée augmentait singulièrement l'impertinence, se leva de son siège , et dit d'un air de persiflage poli :
— Je craindrais d'affaiblir votre bonheur, en le prolongeant, monsieur d'Aiguebelle , permettez-moi d'aller rejoindre ma bellemère qui entre dans ce salon. Et faisant un léger signe de son éventail , la vicomtesse de Baudrimont, s'échappa et se perdit dans les groupes nombreux qui obstruaient toutes les parties de l'appartement.
— J'ai bien peur, dit la duchesse de Chalux, en se penchant vers l'oreille de M. de Balandry , que ce pauvre marquis d'Aiguebelle n'en soit toujours pour ses frais d'éloquence et de séduction.
i06 MADEMOISELLE
— Peut-être , répondit M. de Balandry.
— Comment, peut-être , reprit la duchesse de Clialux , je voudrais bien savoir ce que vous entendez par ce mot :
Peut-être?
— Ce que j'entends par ce mot, ^entends, madame la duchesse, que l'homme qu'une femme déteste le plus en apparence , qu'elle trouve le plus ennuyeux , le plus lourd, celui dont elle blâme le plus la conduite et le caractère , s'il est persévérant, s'il ne se rebute , ni ne s'intimide , peut finir par réussir.
— Quelle mauvaise opinion vous avez des femmes, monsieur de Balandry!
— Dites plutôt , madame la duchesse , quelle excellente opinion j'ai de leur bonté.
Vous ne croyez à rien , monsieur de
Balandry.
Vous voyez au contraire , madame la
duchesse, que je suis plus croyant que vous , car je crois à ce qui vous parait incroyable.
— Vous ne vous laisserez jamais battre en arguties et en petites méchancetés , vous avez pris de bonnes leçons de votre ami , le comte de Saint-Germain ; mais voyons, répondez - moi sérieusement , connait - on quelque adorateur plus favorisé de la jeune vicomtesse de Baudrimont, que ce beau d'Aigu ebelle ?
— Pas encore , madame , elle cherche et nous cherchons.
— C'est à dire que c'est une conquête glo-
rieuse et difficile à tenter. On la fait passer pour très-pieuse , cette petite vicomtesse.
— Tant mieux et tant pis pour ceux qui tenteront le chemin de son cœur, alors.
— Expliquez-moi d'abord le tant mieux, monsieur de Balandry.
— Eh ! bien, madame la duchesse, taTit mieux , parce que l'amour divin étant un amour très-exalté, il est possible d'alimenter cette exaltation par un second amour plus terrestre, qui emprunte au premier sa mysticité, sa forme et jusqu'à son langage.
— Mais c'est aftreux , ce que vous dites là. Voyons maintenant le tant pis.
— Tant pis , car le premier amour , l'amour divin est le meilleur auxiliaire en
cas d'inconstance , il tient tout prêts de petits remords qui justifient tout.
— Vous êtes un abominable homme , monsieur de Balandry, on prendrait à vous écouter mauvaise opinion de l'espèce humaine.
— Pouvez-vous me dire , madame la duchesse , où l'on en prendrait bonne opinion ?
— Je ne vous réponds plus , car vous me feriez dire ce que je ne pense pas.
— Je crois plutôt que vous pensez ce que vous ne voulez pas dire.
— C'est bon, c'est bon , dit la duchesse de Chaluxen se retirant vers le second salon ; vous êtes un vrai diable d'enfer !