‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 10 sur 47 · LA HO&T · texte numérisé non relu

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de la yie avec toute la force de leur jeunesse, toute l'espérance de leur avenir. Elle les surprend de ses coups; comme ces voyageurs que des assassins guettent au coin d'un bois : ceux-là meurent avec toutes les illusions, tous les charmes de leurs riantes rêveries.

D'autres fois la mort, au contraire, par un raffinement de cruauté, ou peut-être par une amicale bienveillance, frappe de plusieurs coups l'épi humain qu'elle veut emporter; elle le prévient ainsi que l'heure est venue , qu'il est temps de dire adieu au soleil , à la terre, aux brûlantes journées des étés, comme à leurs nuits chargées de rosée.

Le chevalier de Verdun remerciait Dieu du fond de son àme de l'avoir ainsi épargné pour quelques jours, d'avoir permis qu'il lui fût annoncé par des signes certains que la mort approchait , qu'elle arrivait à pas lents , mais sans s'arrêter ; de la lui avoir, montrée pâle et menaçante, se dessinant sur un horizon rapproché. Ces dernières heures , qu'il rece-

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vait comme des henné» de grâce, le cheyalier les employait à Caire ses adieux aux objets de son affection ; il s'en entourait avec un inquiet empressement ; il lui était revenu dans les veines un sang plus chaud; toutes les forces aimantes, toute la chaleur de cœur, que Tàge semblait avoir affaiblies en lui, jetaient un dernier et brillant éclat avant de mourir, se répandaient en témoignage de touchante amitié, de profonde tendresse.

Vingt fois par jour il rerenait vers sa fille, lui prenait les mains sans rien dire, et la contemplait avec une tendre sollicitude ; puis il Tembrassait au firent et la serrait contre sa poitrine, comme si rinstant de Tadien étemel était arrivé.

Le chevalier de Verdun ne recevait wmeume réponse, «t les jours se passaient, et la mort avançait toujours.

Un matin il ne put se lever, et oe 6it alors un moment pénible ; il dut avouer k aa fille et k son vieil ami, le baron de Minvîlle, qn*il

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se sentait proche de sa fin. A ces terribl«s paroles, tout cet intérieur, si tranquille jusque-là, se trouva bouleversé en un instant; sa maison se revêtit d'un voile de deuil et de désolation ; on marchait , on parlait bas , et avec des sanglots , dans les escaliers , dans les corridors ; les portes restaient ouvertes , les fenêtres battaient, poussées par le moindre vent, et les rideaux voltigeaient au dehors comme des tentures mortuaires.

Dans la chambre du chevalier de Verdun, Marie et le baron de Minville se tenaient près du lit du chevalier, qui en effet se mourait : WM grande pâleur régnait sur toute sa figure ; ses yeux avaient déjà perdu de leur éclat, sa respiration semblait plus gênée ; mais toutes ses idées étaient encore nettes et lucides , et la parole, quoique plus lente, se faisait encore entendre distinctement.

Toute la matinée se passa dans les angoisses d'une mortelle inquiétude; Tabbé Barré vint vers quatre heures, et sa vue sembla ra- 1 14

nimer le chevalier de Verdun ; une sorte de joie se répandit sur ses traits décolorés, et sa voix reprit presque de la fermeté pour demander le dernier sacrement, que l'église réserve aux mourants pour les soutenir dans le grand combat de la mort. Jusqu'à ce moment Marie n'avait pu comprendre encore que tout espoir fût perdu ; mais quand elle vit l'appareil religieux se presser autour du lit de son père, quand elle vit son unique appui recevoir avec l'absolution dernière ces marques sacrées de l'huile sainte, alors la triste vérité se fit jour dans son âme ; alors elle ne pleura pas, mais elle devint presque aussi pâle que son père, et les battements de son cœur s'arrêtèrent pour ainsi dire dans sa poitrine.

Gomme la cérémonie funèbre se terminait, un homme d'un âge avancé, d'une figure noble, et dont toute la tournure dénotait une grande distinction de manières, se présenta au milieu de cette scène de désolation, et s'avança près du lit du chevalier.

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— Mon frère ! articula pëniblement le

mourant; et toute sa figure s'illumina du retour d'une espérance presque abandonnée.

— Charles, répéta- t-il plus lentement, je vous ai reconnu, quoique mes yeux n'y voient plus qu'à peine. . . . Vous n'avez donc pas voulu laisser mourir, sans le yoir encore une fois, votre pauvre frère.... 0 Marie!...

Le marquis de Polvil, profondément affecté par cette scène de mort et par les paroles de son frère, lui répondit d'une voix pleine de larmes et en prenant ses mains déjà froides :

--- J'arrive d'un voyage de quelques jours ; ce matin seulement j'ai reçu votre lettre, et me Yoilà.. . Pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt? pourquoi avez- vous douté de moi, 6 mon frère? J'ai vécu seul, bien isolé, et je pouvais avoir une famille ; fallait-il. donc , pour vous retrouver, que je vinsse assister à votre dernière heure ?

Le chevalier de Verdun serra d'une faible étreinte les mains de son frère.

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— Je meurs, Charles ; la mort vient bien

vite je voudrais la retarder de queicpes

jours. ... de quelques minutes pour vous

retrouver.... Mais je sens que tout sera bientôt fini.... Marie, approchez-vous.

Et la jeune fille s*approcha, inquiète et étonnée de la conversation d'un étranger avec son père dans un pareil moment.

Le marquis de Polvil Fattira contre lui ; et Tembrassant avec tendresse : Ne parlez pas, mon frère, dit-il en se tournant vers le chevalier de Verdun ; ne parlez pas, n'usez pas les forces qui vous restent en paroles qui vous causeraient peut-^tre trop d'émotion^ laissezmoi satisfaire à vos volontés, comme aux plus vifs désirs de mon cœur.

— Marie, ajouta-tril, je suis le frère de votre père, et bientôt je serai votre père.

A ce peu de mots dits avec une simplicité et une bonté nobles et touchantes, Marie ne put que se jeter presqu'évanouie dans les bras de sononcle.

Le chevalier de Verdun joignit les mains, et leva vers le marquis de Polvil un dernier regard rempli d'une indicible reconnaissance; quelque chose d*humide, comme une dernière larme de joie, brilla un instant sur le bord de sa paupière ; puis ses mains retombèrent en faisant un signe d'adieu au baron de Minville, qu'il laissait seul après lui; ses lèvres se contractèrent, et la vie cessa d'animer le corps, dont elle avait été si longtemps l'hôte mortel.

Pendant quelques minutes, le silence le plus solennel régna dans la chambre; mais quanrd l'abbé Barré, après s'être approché du chevalier, eut reconnu qu'il était mort et que lui ayant fermé les yeux il lui eut recouvert la figure d'un voile, alors toutes les douleurs, jusque-là comprimées, firent explosion à la fois; alors les sanglots se firent entendre jusqu'au moment oii la voix du prêtre, s'élevant du milieu de cette profonde désolation, prononça les paroles de la prière, et réunit Ta- 1 14.

mertume des regrets dans un acte de foi, baume consolateur qui versa ses bienfaits dans toutes les âmes.

Après une demi-heure de prière et de méditation, le marquis de Polvil se releva, et, s'adressant à Marie , il lui dit avec douceur : Venez, ma fille.

Marie se sentit tressaillir à ces mots sortis d*une autre bouche que de celle du chevalier de Verdun ; elle tourna ses yeux vers le lit que la mort venait de visiter, voulut s'attacher encore une fois aux lèvres de son père, mais ses forces Tabandonnèrent, et elle perdit complètement Tusage de ses facultés, la conscience de son malheur, le sentiment de ses peines.

Le marquis de Polvil profita de cet instant pour la faire transporter chez elle, demandant qu'on le prévint aussitôt qu'elle témoignerait le désir de le voir.

La nuit arriva bientôt après cette scène de douleurs , le silence et le calme s'étendirent

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au loin, les fenêtres de la chambre du chevalier de Verdun furent ouvertes, des cierges s'allumèrent autour de son lit, et un crucifix d'argent fut placé sur sa poitrine.

Dans cette chambre, trois personnes veillèrent celui qui dormait d'un sommeil éternel, trois personnes veillèrent celui qu'aucun réveil ne devait plus visiter.

L'abbé Barré, le marquis de Polvil et le baron de Minville, passèrent les longues heures de cette nuit à prier pour l'ami, pour le frère qui venait de les quitter.

Que l'homme qui a rejeté de son âme les divins préceptes des croyances religieuses, que l'homme qui a dépeuplé son cœur des idées de foi et d'espérance ; qui l'a fait semblable à un sépulcre fermé, d'oii rien ne sort et 011 ne se glisse que le ver de la destruction; que celui-là, que cet homme vienne contempler pendant une nuit entière le crucifix de la rédemption reposant comme une magnifique promesse , sur le cadavre de l'ami qu'il aura

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perdu, de la femme qu*il aura aimée ; que celui-là, que cet homme vienne écouter les chants de l'église , prononcés sur le cercueil que la terre va dévorer ; quUl consulte son cœur en présence de ces tristes et imposantes Solennités ; qu'il descende de bonne foi dans ses replis les plus cachés, qu'il y fouille, conmie un mineur désespéré; s'il a jamais refusé de fléchir le genou devant l'autel, s'il a jamais nié la sublime trinité qui siège audessus des mondes ; s'il a jamais osé dire : Je ne crois à rien; l'instant sera venu oii ses genoux fléchiront, ou ses lèvres trouveront une prière, et son incrédulité disparaîtra devant la mort, et sa bouche n'osera plus murmurer :

Les cieux sont vides, et Dieu n'est que la plus sublime des créations de la poésie humaine.

C'est que la mort, il faut le dire, loin d'être un secret impénétrable, semble, au contraire, ouvrir le cœur de ceux qui la contemplent à la

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connaissance des éternelles yéritës, c'est que la mort est comme une parole de Dieu , dont les oreilles humaines sont appelées à saisir le sens.

La naort est comme le baptême de la véritable vie , et le cadavre qu'elle laisse à la terre est le manteau dont se dépouille le nouveau catéchumène avant d'entrer dans le temple de l'initiation sacrée.

Ce ÏJ^iîttrt.

lette donc sur moy ta yeue, Prens de mojr compassion , Personne sais drspouraene, Sente et en affliction.

Psaumes, mis en rithme françoise par ClImbst Ma bot.

Huit jours après la mort du chevalier de Verdun, Marie alla s'établir chez son oncle le marquis de Polvil ; ce fut pour elle un nouveau sujet de douleur, que cet adieu qu'il fallut dire à la ville qu'elle n'avait jamais quittée depuis le jour de sa naissance ; elle ne put abandonner sans répandre des larmes la maison où toute son heureuse jeunesse s'était 1 15

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