INTRODUCTION
suis fier; cette bonne opinion que vous exprimiez , je la tiens à honneur , et si je la rappelle hautement , si elle me fait lever la tète avec orgueil, c'est que je ne pense point avoir mérité de la perdre et que vous m'en avez renouvelé les expressions depuis que vous êtes loin de moi , avec la même chaleur que lorsque vous étiez près de moi.
Maintenant, vous comprenez, mon cher Elim , quelles raisons me font inscrire votre nom en tète de ma troisième partie du Faubourg Saint-Germain, J'éprouve le besoin de vous donner cette bien faible preuve de mon amitié reconnaissante , et je suis certain que vous ne calculerez point son importance, mais le sentiment qui l'a dictée. Scrutez-la sévèrement , mais faites-lui bon accueil ; lisez-moi , jugez-moi, j'attends vos critiques; Entre vous et moi toutes relations sont afifectueuses, vous me l'avez cent fois appris et je ne l'ai pas oublié.
Rappelez-vous ces soirées d'hiver que nous savions prolonger jusqu'au jour ; rappelezvous comment pour juger ce monde au milieu duquel nous vivions , chacun de nous puisait avec ardeur en sa mémoire , et en extrayait
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les matériaux d'un livre, bien plus fort, bien plus incisif que les misérables romans qui sont sortis de ma plume. Nous relevions alors tous les voiles de cette société , qui marche dans notre siècle, comme tes femmes. d'Asie, au milieu des populations esclaves* Quelque* fois vous me reprochiez l'amertume de mes jugements , l'àcreté de mon Iwgage , et je vous disais alors avec une profonde tristesse :
Vous n'êtes point un des citoyens de notre terre de France , mon cher Elim ; vous n'éprouvez pas au même degré que nous l'éprouvons, la douleur de voir disparaître peu à peu ce qui a fait notre grandeur , notre renonunée et la joie de notre orgueil : les révolutions n^archent vite chez nous, le sang qu'elles ont répandu me fait horreur , mais les institutions , les idéest qu'elles détruisent me flétrissent et me navrent. Cent batailles jonchent la terre de plus de cadavres qu'une révolution , et cependant cent batailles sont moins funestes. à un empire; les populations se reforment; les croyances ébranlées guérissent rarement des blessures qui leur ont été faites.
Il y avait jadis en France, une aristocrati^ puissante , fîère et noble , qui s'élevait au-
1 â llfTBODUCTlOlV,
dessus de nous tous, comme une tète chargée de lauriers : cette aristocratie était le blason resplendissant de tout un grand peuple , c'était ce peuple qu'on honorait en elle, c'était ce peuple qui s'élevait avec les honneurs dont on l'entourait. Aujourd'hui les émaux de son blason s'effacent peu à peu, aujourd'hui cette aristocratie ^nt nous étions fiers se meurt , ou plutôt se suicide.
J'ai dit, dans mes deux précédentes préfaces , quelles armes l'aristocratie employait pour son suicide : j'ai dit la cause de mes attaques coifitre le faubourg Saint*6ermain, je ne reviendrai point sur ces discussions qui m'ont fait beaucoup d'ennemis, qui m'ont établi au milieu du noble faubourg comme un paria atteint de quelque lèpre contagieuse.
Vous m'écriviez , il y a deux mois , mon cher ami, que vous considériez mon livre comme une œuvre d'une portée morale assez élevée, comme un indicateur exact des plaies de notre humanité sociale. Votre affection pour moi vous trompait , égarait votre jugement, vous aveuglait sur les défauts , sur les vices dont elle est entachée.
Paris n'a été ni si courtois, ni si indulgent ;
INTftOSUGTHni. 15
kt Gérard de Siclhergy et Madame la DucAeMesons mis à l'index : od les lit, maison les réprouye ; on les lit^ mais on les flétrit du nom de pamphlets !
Ai-je cependant publié une série de chroniques scandaleuses, comme en publiaient jadis Tallemant des Reailx ,. Bussy Rabutin , ou le courtisan Saint-Simon? Ai-je souffleté vingt familles ? ai-je servi la haine ou la vengeance ^e qui que ce soit ? non ; et voilà peutêtre mon tort aux yeux de certaines gens. Si j'avais écrit un rude et sévère pamphlet, j'aurais atijoùrd'bui mes courtisans et mes flatteurs ; si d'une question de choses , j'avais fait une questicm de personnes ; si j'avais forgé de prétendus mémoires , en souillant de leur fabrication quelque grandeur morte ou déchue ; si j'avais frappé les morts et certains vivants , au profit d'amours-propres contemporains , pas une voix ne s'élèverait pour me blâmer : on vanterait le tour ingénieux de mon esprit et la grâce de ma ravissante médisance.
Mais vous, Elim, mais moi-même, que penserions-nous de mon œuvre? voudriez-vous voir figurer votre nom en tête d'un pareil
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scandale ; ayoueriez-vous pour votre ami, un lâche qui frappe sous le masque, qui essaie de donner à ses mensonges honteux, la gravité de rhistoire?
Vous ne le voudriez pas, et vous auriez raison.
Le monde, pour m'accuser, n'a vu que des portraits dans mes livres , il a fait bon mar» ché de leur morale et du fonds de Touvrage lui-niéme. 11 a cherché des signalements dans la description physique et morale de mes personnages , il satisfaisait ainsi tout à la fois à son désir de me condamner et à son besoin de petites médisances , d*anodines calomnies, pour Tapprovisionnement de ses causeries de salon.
Si j'avais voulu publier un pamphlet, certes rien n'était plus facile ; si j'avais voulu mettre au jour, livrer à la publicité de scandaleux détails d'intérieur, comme Tallemant, Rabutin ou Saint-Simon, la quantité des matériaux m'eût seule embarrassé , et ceux-là même qui se plaignent le plus haut de mes prétendues révélations sont les premiers à savoir que je n'ai voulu flétrir ni ma plume, ni mon livre de leur souvenir, mais que moi,
IRTRODUCTIOII. 15
aussi , je possède les matérieux de six volumes d'hisioriettes semblables à celles de Tallemant, ou de quatre volumes pleins de honteux scandales, comme les Amours des Gaulée de Bussy Rabutin.
Mon but n'a point été de jeter en proie à
cette faim de publicité qui tourmente plus ou
moins l'Europe , les turpitudes de la société
française déchue ; de flétrir des hommes et
des familles , indignes colporteurs de beaux
noms ; j'ai voulu seulement m'en prendre aux
choses, aux événements, aux masses, de cette
décadence de notre société ; j'ai cru trouver
le vice, la corruption de ce temps-ci, dans
cet excès de centralisation qui fait de Paris
la France tout entière , qui lui prête cette
puissance d'attraction, dont le reste de la
France est la victime ; qui établit les sociétés
qui se meuvent dans son sein, comme les
agents les plus actifs et les plus puissants de
Tabàtardissement de tout un grand peuple.
Entre toutes ces sociétés, mon cher Elim, j'ai choisi pour la soumettre à des appréciations plus approfondies, la société du faubourg Saint-Germain, vieux débris aristocratique de la société d'un autre siècle, qui ne
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se rappelle pas les traditions de sa jeunesse, et qui n*a rien puisé dans Finstruction du présent pour son avenir.
Quand mon regard et mon attention «'arrêtèrent pour la première fois sur le faubourg Saint-Germain , il apparut à mon esprit et à mes yeux, revêtu d'un éclat non moins brillant que celui dont jamais ait relui Taristocratie de France en ses plus beaux jours. Puis, quand après des années d'étude et d'examen approfondi, j'eus mb à découvert le fond de chacune de ces choses qui m'étaient apparues si belles , oh ! alors , un dégoût amer , une tristesse sans consolation, s'emparèrent de mon Àme.
Non-seulement le faubourg Saint-Germain me sembla une plaie pour ainsi dire incurable de la société française , mais encore un deuil profond pour tous ceux qui portent en leur cœur quelque amour de la patrie.
Dans notre faubourg Saint-Germain, mon cher Elim, vous le savez aussi bien que moi, et nous en avons souvent causé ensemble, la plupart du temps les vertus sont de simples apparences, les vices seuls sont des réalités irréfragables. Ne croyez point que je veuille
lIITftOBlICTION. 17
accuser de cet état de choses les membres de la société même dont il est composé, non, mon cher ami, ils sont victimes, mais il faut le dire, victimes volontaires du fatal système de centralisation qui en deux cents années a bouleverse la face de la France.
Notre industrie, notre commerce, y ont peu^étre gagné, mais la moralité de tout un peuple qu'est-elle devenue? mais ses croyances qui les reconstituera ? L'industrie et le GODunerce dirigés dans un but d'intérêts égoïstes ont souvent fait périr les nations ; car le jour oii elles perdent leur croyance et leur moralité, le jour oii elles se matérialisent complètement, elles arrivent à l'accomplissement de leurs destinées et disparaissent de la liste des peuples forts et puissants.
Dites-moi, sauf quelques exceptions, quelles 30Dt les amitiés sincères que l'on peut rencontrer dans le faubourg Saint-Germain, les dévouements désintéressés , les parentés dévouées ; l'égoïsme s'est introduit partout , et l'égoïsme a tué les vertus qui ne lui rapportaient rien.
Dites encore, mon cher £]im, connaissez- TOUS parmi toutes ces femmes si élégantes , 1 2
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aux manières si gracieuses, à l'air si profondément ému ou rêveur , un amour , un seul amour véritable ; un seul qui ne soit pas une coquetterie du moment, qui ait résisté à toutes les attaques du monde et toutes les séductions dont on Taura entouré ; connaissez-vous enfin une seule femme, sainte, grande, sublime, dans son amour vertueux ou coupable.
Vous n*en connaissez pas une seule ; ni vous, ni moi, ni personne parmi ceux qui ont étudiévla société dont je m'occupe de décrire les mœurs, ne pourrait en citer une seule.
Je ne parlerai pas des sentiments politiques du faubourg Saint-Germain; dans ces sentiments politiques je retrouve encore Té* goïsme, mais ici mal calculé, Fégoïsme d'instinct, celui que Ton pourrait nommer le péché originel de notre époque, car il nait avec nos enfants, ils le sucent dans le lait de leurs nourrices, ils le fortifient des conseils de leurs parents.
Ainsi l'amitié, les liens de famille, Tamour, la politique, toutes ces croyances humaines, toutes ces religions du cœur, sont soumises à la tyrannie d'un égoïsme étroit et honteux.
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Ainsi tout ce qui compose la moralité d'un peuple est détruit.
Plusieurs personnes m'ont demandé pourquoi chacun de mes livres présentait en première ligne, comme principal personnage, une femme presque toujours fort maltraitée dans mes appréciations.
A cela je vais répondre et expliquer cette préférence qui me fait, en attaquant le faubourg Saint-Germain, diriger la plus grande partie de mes accusations contre son élément féminin.
Le faubourg Saint-Germain n'est, à proprement parler, qu'un grand salon, à la représentation perpétuelle duquel on sacrifie tout, croyances , jeunesse , liberté. Les rois de ce salon sont les femmes qui le dirigent à leur gré, qui impriment une direction à tout ce qui s'y meut, à tout ce qui s'y fait, à tout ce qui en dérive. Que de fois ne dit-on pas , en parlant d'un nouvel hôte admis par ce monde : Cet homme a du feu, de l'esprit, mais il lui manque ces habitudes élégantes et de bon goût, que lui fera acquérir la société des femmes ; leur influence se fait sentir partout , leur domination est absolue ; dans le faubourg
âO IirTRODVCTIOIf.
Saint-Grermain, les jeunes femmes commeacent la réputation d'un homme à la mode , l'approbation des vieilles femmes la confirme; seules, elles sont compétentes pour prononcer en dernier ressort et ayec toute l'autorité morale d'une vie passée dans ces grands combats, oii elles voient s'engager tous les novices qui briguent leurs suffrages.
Ce sont les femmes qui font les mceurs, ce sont ellçs qui font les siècles galants , licencieux ou chevaleresques; car dans chacune de ces catégories, elles sont toujours le but vers lequel tendent les passions de l'homme, la récompense qu'elles ambitipnnent .
De cet empire forcé que les femmes exercent sur les passions humaines, mon cher Elim, est né leur domination ; plus la société tend à se civiliser, plus elle marche dans ce qu'elle nomme les voies du progrès, plus l'empire des femmes devient puissant, plus il est incontestable. Dans les clslsses inférieures, la femme ne possède la plupart du temps qu'un pouvoir très-borné , qu'il lui faut renouveler chaque jour, par les artifices d'une grossière coquetterie.
Dans les classes inférieures de la société ,
IRTKOOUCTIOff. 21
la femme, par la nécessité de sa condition, se matérialise trop pour imposer une autorité toute d'illusion, au mari, qui n*estime en elle que de robustes appas et la science d*un travail presque masculin.
Pour rhomme destiné aux rudes labeurs qui font gagner, à grand*peine, un pain misérable, une femme est une femelle destinée à produire un certain nombre de petits , ouvriers futurs et nécessaires du ménage qui s'établit.
Mais Fécbelle de la société s'élève de flusieurs écbelons, mais nous arrivons au faite, mon cber Elim, tout cbange ; la femme ne subissant plus les mêmes conditions d'existeuce, n'a plus pour ainsi dire la mèmç nature. L'homme ne lai considère plus comme une femelle nécessaire seulement à la reproduction de son espèce, comme un ouvrier associé indéfiniment à ses travaux.
Elle devient une sorte de divinité qui marche entourée d'hommages adulateurs, depuis les années de son adolescence, jusqu'à sa mort.
La femme, dans l'ordre le plus élevé de la société, est d'abord corrompue, puis elle passe 1 2.
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à Fétat de puissance corruptrice, et c'est surtout alors que son empire est sans bornes, c*est alors qu*e]le porte son influence bonne ou mauvaise , comme une arme terrible qui va fauchant en aveugle tout ce qui borde sa route.
Si Ton veut étudier une époque , si Ton veut s'attaquer aux vices rongeurs de cette époque , si l'on veut mettre à nu le hideux squelette couvert de lèpre d'une société civilisée, il faut commencer ses études, ses observations, par l'élément féminin de cette société.
L'histoire des femmes d'une époque quelconque , l'expliquera moralement mieux que ne le pourraient faire les paroles de la philosophie et de l'histoire.
La femme du XIX** siècle n'est ni très -corrompue ni très-vertueuse, elle n'a ni beaucoup de sens, ni beaucoup de cœur; mais elle a de tout cela un peu, et par dessus ces deux trésors qui lui sont pauvrement départis , elle possède une incommensurable curiosité , un désir sans bornes de se livrer au charme de Vinconnu, à tout l'inattendu qu'il apporte avec soi. Les fenunes du XIX* siècle sont très-
IRTRODUCTIOlf. 33
psycologùteSj toutes Jeurs fantaisies grimacent plus ou moins bien la passion, car elles ont le désir d'étudier sous toutes ses faces l'être moral auquel elles se dévouent momentanément, MoD premier roman, Gérard de Stolberg, a voulu peindre la fenune qui a plus de coquetterie que de cœur, plus de sécheresse dans l'âfflc que cl'entraînement des sens, la femme qui compterait facilement les boutons deyotre gilet pendant que vous ouvrez pour elle tous les trésors de votre cœur et que vous dépensez les plus pures exaltations de votre jeunesse, à genoux devant elle , comme devant une madone.
Madame la Duchesse, est au contraire une fenmie qui a des sens, un cœur, de Fimagination, mais qui a régnant souverainement en son âme , une ambition , un désir de briller auxquels elle sacrifiera toutes les joies de son existence et tous les dévouements qui lui auront été prodigués.
Ces deux femmes que j'ai déjà décrites , mon cher Elim, sont les deux anges du désil-* lusionnement que Dieu a laissés entre le ciel et l'enfer et que l'on rencontre toujours une fois dans sa vie.
24 IIITRODUCTIOIf.
Attrayantes et pleines de grâces, ces deux femmes se font suivre par la foule des jeunes hommes ardents aux plaisirs, ardents à Famour véritable ; elles forment les réunions, les coteries, elles sont le drapeau du noUe faubourg.
Elles sont encore les Armides de ce Renaud que rien ne peut réveiller et que Von nommait jadis la noblesse de France.
J'ai dû peindre ces deux caractères de fenune autour desquels j'ai groupé quelquesunes des ûgures de ce monde du faubourg Saint^ermain qu'elles entraînent dans le tourbillonnement de leur existence.
Aujourd'hui, j'arrive vers vous avec Mademoiselle de Verdun ; Mademoiselle de Verdun encore arrêtée parmi ces femmes que le monde veut corrompre; Mademoiselle de Verdun, la vertu et la croyance réunies, et par conséquent la plus malheureuse de mes trois héroïnes , celle que le désillusionnement des croyances humaines frappera du coup le plus terrible. Mademoiselle de Verdun sera, si vous voulez, le martyr chrétien dans le cirque; un vieil empereur présidera aux jeux, les bétes féroces rugiront dans leurs cages.
INTBODUCnOlf. S5
La chrétienne sacrifiera- 1- elle aux faux dieux, à Vénus l'impudique, aux Grâces honteusement voluptueuses ?
/e l'ignore, mon cher Elim, je ne connais qu'un épisode de sa vie, et dans la crainte de désenchanter le cœur de toutes choses , icibas, je veux laisser un voile épais sur le reste de ses jours, sur ses autres joies ou ses autres douleurs.
Ma première série d'études sur le faubourg Saint-Germain est close avec Mademoiselle de Verdun; peut-être ne poursuivrai-je pas la tâche que je me suis imposée, plus loin que ces premières limites ; peut-être arriverai-je à des travaux plus sérieux, si le dégoût ou la fatigue ne me forcent à m'arrèter en chemin. Maintenant je dois le dire à mon éternelle confusion ; l'auteur du Faubourg Saini-Ger-' main a été jugé par ceux dont il escpiissait les mœurs, comme un homme digne de la kart y ou d'une lettre de cachet, si la Bastille existait encore. Heureusement pour lui, ce pauvre auteur sait la valeur de ces airs de mépris que se donnent ceux qui, pour ne point se mépriser eux-mêmes, se mettent à mépriser les autres en manière de représailles.
26 IlVTftODUCTlON.
Cependant, pour n'être injuste envers personne, pour n*étre point accusé d'apprécier les masses sans établir aiicune exception: cependant pour accomplir ce texte de l'Evangile qui ordonne de rendre à chacun ce qui lui appartient ; je dois déclarer que tous mes juges n'ont point prononcé contre moi, avec cette légèreté de conscience, avec cette dédaigneuse partialité.
Quelques-uns, ce dont je leur rends grâce ici d'un cœur sincèrement touché, ont bien voulu prendre mes livres au sérieux, ils en ont cherché le but et discuté la moralité, en mettant de c6té avec une grande noblesse d'àme, tout esprit de coterie ; et parmi ces juges, il en est un surtout auquel j'ai voué une profonde reconnaissance, il en est un dont les observations et les critiques me paraîtront toujours d'un grand poids, me sembleront en toutes circonstances dignes d'être examinées et débattues dans le plus intime de ma conscience.
Celui-là m'a fait entendre des paroles pleines d'un intérêt auquel je ne puis demeurer insensible, que j'ai pesées mûrement ; et le jour est arrivé de lui répondre avec la même
IlfTBODOGTIOIf. 27
franchise que celle dont il a bien voulu se servir à mon égard.
u Etes-vous bien sûr, me disait-il, d'être » resté juste! tenez-vous compte aux habitants » du faubourg Saint-Germain d'une position » qui ne laisse pas que d'être difficile ? Croyez- » vous qu'ils trouveraient certainement et » d'abord dans leurs terres, une existence et » une influence à laquelle les mœurs actuel- » les résistent, à laquelle s'opposent avec fu- » reur l'esprit de parti et la jalousie. »
Cette objection, je vous l'avoue, me parut grave et difficile à résoudre; je repris un à un tous les arguments que j'avais fait valoir, dans mes deux préfaces de Gérard de Stoiberg et de Madame la Duchesse, en faveur de la décentralisation. J'examinai la valeur de mes attaques contre le funeste sardanapalisme du faubourg Saint-Germain, je descendis dans ma conscience avec toute la réflexion d'un homme qui cherche à reconnaître l'erreur ou la vérité de la cause qu'il a embrassée et je restai plus convaincu que jamais de la nécessité, pour l'aristocratie française, d'une émigration qui seule pouvait la régénérer.
Peut-être l'influence qu'elle est appelée à
98 IHTBODDCnOll.
exercer sur les populations, en se retirant au milieu de ses propriétés, ne sera*t-elle pas immédiate, me disais-je, mais elle sera certaine, pour un avenir peu éloigné : et cette aristocratie, population inutilement perdue dans une grande ville, deviendra puissante par sa fortune, influente par ses lumières-, lorsqu'elle se répandra, dans les provinces de France, pauvres de son absence.
Tandis que ces réflexions s'incrustaient comme des vérités indestructibles et flagrantes en ma pensée ; tout à coup les faits, vérités plus flagrantes encore^ sont venus fortifier mon jugement de tout le poids de leur certitude.
Un homme , jeune , appartenant à une des familles les plus illustres de la Bretagne, abandonne Paris, revient vers le pays, qui a connu toutes les illustrations de ses pères, il se rencontre près de lui un habile mécanicien, dont les jours et les nuits se sont passés à concevoir et à exécuter le modèle d'une machine qui doit doubler l'activité du commerce de la Loire, qui doit soumettre ce fleuve à la navigation pendant toutes les saisons de l'année, personne ne veut se fier à la parole de Tha-
INTBOmJGnO!!. 99
bile ingénieur, l'argent manque à son entre* prise; sans argent, elle demeurera stérile entre ses mains. Sans argent il reste dans lobscurité et la médiocrité, et de grandes provinces perdent Fespoir d*un accroissement de commerce, d*un perfectionnement d'industrie, et la perspective non moins fondée d'un accroissement de valeur de leurs propriétés dont les produits n'attendent qu'un débouché. Mais l'homme qui a fui Paris pour retrouver dans sa bonne province l'influence que nul sacrifice n'aurait pu lui donner dans la Tille des corruptions et de la décadence, se montre alors; fournit à l'ingénieur l'argent nécessaire à la confection de ses machines , organise une société dont il garantit toutes les actions sur ses propriétés, et la navigation des fleuves est acquise au commerce; et toute une province reconnaissante, sans lui demander compte de ses opinions, sans fouiller au fond de son cœur pour savoir quelles espérances ou quels regrets il conserve , sacrés , lui donne prescpie les honneurs de la députation.
Deux voix seulement manquent à son élection. Gomme pour venir en preuve à la thèse 1 3
30 niTRODOcnoN.
que j*ai soutenue, ce fait s'est passé peu de temps après la publication de Madame ia Duchesse, alors, que je cherchais une réponse toute puissante à la question qui m'avait été adressée : /
« Croyez-vous , qu'ils trouveraient certain nement et d'abord dans leurs terres une n existence et une influence ? »
Vous savez, mon cher Elim, que je compte au nombre des qualités que je m'accorde, l'entêtement de la conviction, donc plus que jamais, plus encore que dans la préface de Madame la Duchesse, je crierai au faubourg Saint-Germain : Renoncez i^ vous parquer dans la grande capitale, dans la sentine de toutes les impuretés, comme un peuple vaincu que Ton retient en /^tage.
Laissez donc monter jusqu'à votre front la rougeur de la honte , à la pensée que vous vous trouvez sous le servage de la boutique et de la chicane, qui à force d'avoir réclamé l'égalité et d'en avoir profité, ne veulent plus l'admettre d'eux à vous.
Encore une fois , ce roman -ci est une atta* que à la constitution sociale du faubourg Saint- Germain et seulement à sa constitution so-
IlfTBODUCTIOlf. 3t
ciale, cause de tout le mal que je déplore.
Dans votre lointain pays, vous êtes bien éloignés de soufirir de Texcès de ceiitralisation ; croyez-moi, fuyez cet excès si vous le pouvez : sûrement quelques zélés progressifs prêcheront Ja centralisation en Russie, comme un aide à la civilisation , comme un puissant auxiliaire d'une bonne et prompte administration; gardez-vous de vous laisser entraîner à cette trompeuse amorce.
, La centralisation vient en aide aux gouver-* nants, mais elle finit par faire disparaître les peuples , leurs nationalités et jusqu'à la trace de leurs pas. La centralisation s'entoure de déserts et sème de ruines les champs qui l'environnent.
L'Egypte a connu ce progrès civilisateur , elle aussi a eu son faubourg Saint^Germain ; que reste- 1 -il aujourd'hui de l'Egypte? des sables, des déserts, un fleuve qui s'enfuit à travers des terres silencieuses , et partout des mines sur lesquelles , boivent et fument des Turcs , insolents vainqueurs des races anéanties.
L'Egypte est un cimetière dévasté ; TEgyptien n'est plus qu'un chétif et tremblant es-
32 IRTlODUCnON.
claye, qui ne sait pas même Thistoire de ses temps héroïques , et qui croit en regardant les pyramides construites par ses pères , que les génies de la fable turque ont seuls pu accomplir de tels ouyrages.
Ici, je m'arrête, mon chy Elim, j^ai hâte de terminer ces deux volumes pour vous les envoyer , pour vous demander votre opinion sur cette troisième partie , complément d'une pensée unique ; vous avez connu le monde parisien tel que je l'ai étudié, vous pouvez donc mieux que beaucoup d'autres , apprécier la vérité de mes peintures ou leur reprocher une infidélité, qui , croyez-moi , serait bien inv<H lontaire de ma part.
Si l'on demandait jamais dans la ville de Pétersbourg quel est le peintre qui a tracé le portrait du faubourg Saint-Germain, et quel motif l'a conduit à le représenter sous de si noires couleurs , dites , mon cher Elim , que ce peintre est un homme plein d'amour pour son pays, rempli du désir de le voir échapper à la destruction et aux déserts ; dites qu'il a fallu du courage à ce peintre pour affronter le courroux de toutes les corruptions qu'il signalait, pour n'être arrêté, ni par les haines.
INTRODCCTlOn. 35
ni par les hideuses calomnies , ni par Tabandon de quelques amis, de quelques affections, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Enfin, dîtes ce qui est et ce qu'à Paris la société du faubourg Saint -Germain refuse de croire, pour m'accablev d'accusations dédaigneuses. Dites quel est le but de mon livre , quelle est sa moralité , et que son auteur n'a voulu ni faire un pamphlet , ni spéculer sur le scandale des allusions personnelles.
Encore une fois , adieu , mon cher Elim , conservez -moi votre amitié et croyez à la niienne, que rien au monde ne peut altérer ; tâchez de tourner vos pas vers la France , ou TOUS m'obligerez à conduire les miens du cAté de Pétersbourg , et vous savez que de tous les peuples paresseux , le Français est celui qui change le plus difficilement de place.
Comte HORACE DE VIEL CASTEL.
Paris, juin 1838.
IH^r^aiUed.
Elle m'apparait aujourd'hui vivante et aous les traits d'un homme, cette sombre puissance, qui, dans ces temps orageux, plana sur nos tètes.
E. T. A. HorPMAiiH.
Dans une petite maison de la rue âain^ Louis , vivait à Versailles en 1824 un vieux gentilhomme , qui depuis le rétour de l'émigration avait fixé sa demeure dans cette ville.
Son intérieur se composait de sa fille, âgée de quinze ans, et d'une seule servante, sa fidèle domestique; ce vieux gentilhomme avait perdu sa femme peu de temps après la nais*
38 YERSATUBS.
sance de son unique enfant, nul ne lui connaissait de parents, et quant à des amis, toutes ses relations se bornaient à visiter chaque jour, ou à être visité, par un ancien compagnon d'armes , rayé comme lui de la liste des émigrés, et comme lui fixé à Versailles.
Le retour dans leur patrie de ces deux no* blés débris de Tarmée de Gondé avait eu lieu vers le commencement de la période impériale; Versailles alors se trouvait choisie, comme une sorte de ville de refuge, par une fraction assez considérable de la société royaliste ; cette société , composée de victimes arrachées aux échafauds révolutionnaires , ou d'émigrés survivants aux malheurs de l'exil , s'y était fait une habitude d'une douce intimité, comme les membres réunis d'une seule et même famille, elle s'occupait peu en apparence des événements politiques, savait enfermer ses espérances en son cœur, et par l'affectation de son indifférence, elle échappait aux investigations de la police impériale.
TBB8AIIXE8. 50
Cet état de choses dura jusqu'à la restauration de 1814 ; mais alors le faisceau de la société royaliste de Versailles se rompit, chacun des membres qui le composaient s*élança vers Paris , pour se trouver des premiers à solliciter le prix de ses infortunes ou de son dévouement.
A cette sodëté, que le malheur et une conformité de destinées , avait réunie dans les mêmes habitudes, avait agglomérée dans des relations intimes , la restauration fit succéder une société plus brillante, mais plus divisée ; l'opinion royaliste , si compacte jusqu'alors , se fractionna en plusieurs nuances , d'oii naquirent des sociétés tout à fait distinctes, pour amsi dire ennemies.
La nouvelle maison du roi peupla Versailles de gardes-du-corps , et des officiers des grandes et des petites écuries , de la vénerie , et des gouverneurs et employés supérieurs des châteaux royaux de Versailles et Trianon. Les bals et les fêtes se succédèrent , les étrangers ,
40 VSISAILIBS.
attirés par la beauté de la vflle, son air pur, ses grands hôtels, son palais, ses promenades, son parc et sa proximité de Paris, choisirent Versailles pour s'y fixer ; les Anglais surtout, avides à cette époque de voir la France, dont les longues guerres de Tempire leur avait interdit Faccès , se précipitèrent à flots sur notre continent ; Versailles leur plut, en quelques mois Versailles fut peuplé d'Anglais, et toute cette nouvelle population, composée des gardes-du-corps , des officiers de la grande et de la petite écurie, de la vénerie et des châteaux royaux , et des Anglais, dont le nombre augmentait chaque jour, prêta pendant quelques années à la ville de Versailles les apparences trompeuses d*unerésur* rection.
Chaque soir, pendant Tété, le fameux tapis vert, cette allée si connue du parc de Louis XIV , se couvrait de promeneurs élégants, les bains d'Apollon ouvraient leurs grilles, pour des concerts exécutés par les
ySKSAUlSS. 41
muâciens des gardes : et les dimanches^ quand jouaient les grandes eaux des bassins, Paru se joignait à Versailles pour jouir de ce magique spectacle.
Cependant la petite maison de la rue Saintl^uis, dont il a été question en commençant ce chapitre, ne participait à au^ne de ces fêtes, rien n'avait été changé dans le train de vie ordinaire de ceux qui Foccupaient. La restauration ne paraissait avoir eu aucune influence sur leur bien-être, et leur ambition ne s'en était nullement émue,
M. le chevalier de Verdun, tel était le nom du gentilhomme qui habitait la rue Saint- Louis, était le fils cadet du marquis de Verdun, l'un des plus riches seigneurs du Poitou; il avait été destiné de bonne heure par son père à entrer dans les ordres , un bénéfice considérable lui était même promis ; mais doué d'une imagination vive, il s'éprit encore fort jeune de la fille d'un pauvre officier retiré, noble comme le roi, il est vrai, mais
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pauvre comme Job il faut le dire ; vainemeat le marquis de Verdun s'opposa - 1- il à cet amour, vainement voulut-il sévir contre son fils, ce fils sut lui résister, et, après quelques années de tribulations , les deux amants furent unis; mais le marquis de Verdun déshérita l'enfant rebelle ; puis il mourut deux ans avant la révolution, sans avoir pardonné, et laissant toute sa fortune à son fils aine , auquel il avait depuis quelques années acheté un régiment, et qui était cité parmi les beaux de la cour , comme un des plus spirituels et des plus agréables.
Le nouveau marquis de Verdun ne s'inquiéta point de son frère, qui, disait-il, avait fait une folie. La révolution arrivait à pas de géants, fauchant tout sur son passage; ici démolissant des châteaux, là faisant tomber des tètes, arrosant les places publiques du sang des gentilshommes, et confisquant leurs biens ; nulle loi n'était restée assez puissante pour garantir, à ceux qui auraient voulu de-
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meurer neutres, ni sécurité ni protection. La tète au malheureux Louis XVI venait d'être tranchée, des massacres avaient eu lieu dans les provinces et dans les prisons mêmes de la capitale. Tout ce qui de la noblesse n'avait ppint encore émigré , comprit qu'il fallait en venir à ce parti extrême, et le marquis et le chevalier de Verdun furent de ce nombre ; le marquis se rendit auprès du comte de Provence, le chevalier rejoignit cette armée de gentilshonunes, en tête de laquelle marchaient trois générations de Gondé, en tête de laquelle se montraient au milieu des plus vives attaques un grand-père , un père et un fils, derniers rejetons d'une race de héros, combattant au cri de vite la France, et faisant respecter leur royale origine des républicains même» qui leur étaient opposés.
Mais enfin cette brave armée de Gondé fut dissoute, la France se rouvrit aux émigrés, le chevalier de Verdun obtint sa radiation de la liste de proscription, et il vint se fixer à Ver-
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sailles ; quant à son frère, le marqais de Verdun, qui avait lié sa fortune à celle des frères de Louis XYI, il les accompagna en Angleterre, et ne rentra qu'avec eux, en 1814.
Le chevalier de Verdun, déshérité par son père , avait perdu dans les malheurs de Fémigration le peu de fortune qu'il tenait de sa mère ; rassemblant les faibles débris de son bien-être passé, il parvint à se constituer trois mille livres de rente , avec lesquelles il s'apprêta à vivre dans la plus stricte retraite. Au mois de juin 1809, sa femme mourut en donnant le jour à une fille, et le pauvre chevalier demeura seul, isolé de toute consolation, inquiet de l'avenir d'une enfant , dont l'arrivée en ce qionde avait été pour lui un mélange de douleurs et de joie.
Vers cette époque , un de ses compagnons d'émigration , le baron de Minville , pauvre comme lui, isolé comme lui, veuf comme lui, choisit aussi Versailles pour résidence ; l'amitié de ces deux hommes malheureux se ci-