‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 3 sur 47 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

menta de la fraternité de leurs infortunes ; le baron de MinvîUe avait un fils plus àgë de deux ans que la fille du chevalier Verdun ; les enfants devinrent inséparables dans leurs études comme dans leurs jeux , et les deux pères s'habituèrent bientôt à ne voir qu'une seule famille dans leurs deux intérieurs.

Ils ne connaissaient personne dans la ville de Versailles, et personne ne s'inquiétait d'eux ; leur vie s'écoulait solitaire et ignorée , heureuse autant qu'il était possible qu'elle le fût, avec les regrets du passé et Fincertitude de l'avenir.

Souvent, par les belles journées de l'été, les deux émigrés allaient s'asseoir aux pieds de la statue de Gurtius, à l'entrée du'bois Satory, et là, ensevelis dans une coounune pensée, ils contemplaient de loin les grandes terrasses et le magnifique château de Louis XIV, ses jardins suspendus et ses deux grands escaliers de pierre qui descendent du palais

vers la pièce d'eau des Suisses^ les deux bons

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gentilshommes sentaient leurs cœurs se gonfler à la vue de ces lieux deyenus si déserts ; l'amertume des souvenirs les narrait profondément , et des larmes silenciieuses s'échappaient goutte à goutte de leurs paupières.

Versailles abandonné, muet, désert, Versailles ruiné, était pour eux comme la chronique encore debout de leurs jeunes années ; c'était dans ces murs qu'avaient commencé la séi:ie de leurs souvenirs , la série de leurs infortunes. Dans Versailles ils avaient vu la royauté arrachée de son palais , et la noble couronne de France remplacée, sur le front de Louis XVI, par l'ignoble bonnet rouge; dans Versailles ils avaient vu couler sur les escaliers du château, sur le pavé de ses cours, le sang de gardes fidèles, ils avaient entendu les hurlements d'une stupide populace insulter une monarchie qui descendit du tr6ne le jour oiî elle quitta le château de Louis XIV.

Chaque pierre de cet immense édifice leur parlait un triste langage, leur racontait un

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douloureux passé, les faisait revenir, en franchissant les années é(H)ulées , vers un temps totalement effacé. C'était de cette fenêtre, tpi'ils montraient du doigt avec émotion, que Louis XVI s'était présenté au peuple, c'était par cette grille dédorée, que la populace des faubourgs de Paris, et les hideuses mégères qui l'accompagnaient, s'étaient introduits dans le château ; là des gardes-du-corps avaient été massacrés, et de ce vestibule, sous le« quel on entendait actuellement le vent s'«n* gouffrer comme un long gémissement, la reine, la vertueuse reine et ses deux enfants,, destinés, l'un au martyre, l'autre à d'inconsolables infortunes , étaient montés dans la voiture qui les ramena prisonniers vers Paris.. Puis, s'ils tournaient leurs regards du côté de la ville , ils apercevaient cette fameuse barrière de l'Orangerie, de sanglante mémoire, près dé laquelle les prisonniers d'Orléans avaient été assassinés, ils se disaient les noms des. victimes , ils parlaient de leur&

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vertus, de leur courage , de leur résignation si chrétienne en face d'une mort horrible, Ils épanchaient toute Famertume de leur cœur dans ces tristes retours de leur mémoire , et regagnaient silencieux et oppressés leurs pauvres demeures.

Quelle puissance avait donc contraint ces deux hommes, si cruellement éprouvés, arevenir vers les lieux qui devaient ressusciter en leurs âmes la torture des épreuves passées, quelle loi les avait enchaînés sur ce rocher de misère, oiî le vautour dp regret les rongeait perpétuellement?

C'était ce besoin indéfinissable qui existe dans le cœur de l'homme de s'attacher avec plus de force aux douleurs qu'aux joies de son existence, c'était cette disposition mélancolique qui porte les hommes fortement éprouvés à se faire, pour ainsi dire, comme les tabernacles de toutes leurs tristesses. Cette nécessité d'aimer d'un religieux amour le tombeau de leurs espérances, de s'en constituer

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les gardiens, et de semer autour des cendres refroidies de leurs illusions les pâles fleurs du souvenir.

Ainsi pour ces deux émigrés, dont la vie s'était presque tout entière écoulée dans une continuelle perturbation, qui pouvaient à peine se rappeler quelques années tranquilles et douces dans toutes celles qui leur avaient été départies, le lien auquel ils cherchaient à rattacher les dernières émotions de leurs vieux jours, était un lien de tristesse et de peine.

Tous deux, blessés dans leurs affections politiques, dans leurs affections morales, étaient venus se remettre en présence du souvenir <{ui devait ranimer les plaies mal cicatrisées de leurs âmes, ils avaient voulu revoir Versailles, consumer les jours de leur vieillesse devant ce témoin de tant d'infortunes. Ils voulaient mourir où la royauté était morte, épuiser leurs dernières larmes auprès de cette pyiâmide de la vieille monarchie française.

La tristesse et le deuil <le la ville et du pa-

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lais convenaient à leur deuil intérieur, Therbe qui poussait dans les rues, dans les cours désertes , les hôtels qui se faisaient ruines , le brillant soleil qui n*éclairait que des jardins dépeuplés, les bosquets dont les ombrages n'abritaient plus personne, les bassins qui laissaient fuir leurs eaux , leur paraissaient autant d'amis frappés des mêmes chagrins qui les avaient frappés eux-mêmes, et joignant leur tristesse à toute celle dont ils étaient accablés.

Le baron de MÎQville et le chevalier de Verdun parlaient rarement à leurs enfants du sujet de leurs peines, ils eussent craint de vieillir ces jeunes créatures de leur malheureuse expérience ; cependant ils leur avaient dit une fois le drame sanglant dont Versailles avait vu le premier acte, ils leur en avaient nommé les personnages, aux lieux mêmes oti commença la route mortelle de leur calvaire.

L^s deux enfants n'avaient point connu leurs mères, ils eu avaient été privés pendant ces premiers jours de la vie, dont la mémoire

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ne garde aucune trace ; leurs pères les aimaient d'une affection profonde, mais Faffection d'un père, quelque puissante qu'elle soit, peut-elle remplacer l'amour brûlant qui échauffe de toute sa passion la tendresse ma* temelle !

Dans l'affection la plus tendre d'un père pour son fils, l'autorité se fait toujours sentir, la puissance marche presque de niveau avec l'amour. Un père, par la nécessité même de sa condition, se montre prévoyant sévèrement l'avenir, calculant ses chances, il conduit, il dirige, il gouverne, il réprime, il aime, mais il est pour ainsi dire obligé d'imposer des bornes à son amour pour diriger, gouverner et réprimer. Son amour est un amour prévoyant, il ne peut avoir tous les abandons de la passion.

Tandis que la mère représente l'affection sans bornes, imprudente parfois, irréfléchie souvent, mais avec toutes les grâces, toutes les douceurs d'un abandon naturel.

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Il faut, à Tenfant qui s'apprête à marcher dans les voies tortueuses de la vie, ces deux combinaisons, ces deux expressions les plus hautes de Tamour humain, il lut faut la fermeté courageuse d*un père pour le lancer à travers les amertumes et les périls dont toute existence est semée, il faut qu'il comprenne et qu'il sente la puissance et Tafiection unies dans la volonté de celui qui lui dit : Marche, voilà ta route.

Il faut aussi que derrière cette puissance et cette affection il trouve Tamour dévoué, profond, charitable ; Tamour, qui a des larmes pour la confession des fautes, une indulgence presque coupable, des trésors de suavité, . d'abnégation; l'amour, qui croit à tous les repentirs, qui excuse même avant de les demander, l'amour sublime à force de faiblesse.

En un mot, l'amour maternel.

Cet amour, qu'aucune parole, aucune phrase, aucune expression ne peuvent rendre, qui appartient seulement et ne peut ap-

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partenir qu'à la femme , qui nous a portés neuf mois dans ses flancs, qui| avant de dire à lllOiBme qui sera notre père : J'ai senti notre enfant remuer dans mes entrailles, a reçu cette première prenve de notre existence ayec un honheur ineffable, la seule joie pure parmi les joies de ce monde, qui s^est alors recueillie agitée d'un trouble délicieux et in* connu, a versé des larmes venues du cœur, et qui enfin, regardant derrière elle tout son passé, a vu ses autres liens s'amoindrir, qui a été moins épouse, moins fille, moins sœur, moins amie.

Car elle était mère.

Cette sainte et puissante affection n'avait point entouré l'enfance de la fille de M. de Verdun, n'avait pas répandu sa protection tntélaire sur les premières années de la jeunesse du fils de M. de Minville ; il en était résulté pour ces deux pauvres enfants une éducation empreinte d'une sorte de tristesse, il en était advenu que leurs caractères, formés 1 5

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à Fécole du malheur, avaient pour ainsi dire reflété les chagrins de leurs pères presque sans les comprendre. Quelque chose de plus sérieux que ne le comportait leur âge se faisait remarquer sur leurs figures. G'étaîtcomme une mélancolie instinctive, signe particulier que Dieu imprime sur certains êtres qu'il des» Une aux épreuves réservées aux âmes fortes.

Cependant Famour paternel ne leur avait pas manqué, mais les deux vieillards, qui leur en avaient départi les trésors, portaient avec peine le fardeau des chagrins de toute leur vie; mais leurs afifections ne connaissaient plus depuis longtemps, ni les sourires du bonheur, ni les douces expansions de la joie ; leurs sentiments avaient revêtu quelque chose de grave et de solennel, qui donnait à leur tendresse la sainte austérité d'un amour profondément religieux.

Devant ces émigrés achevant d'user leurs jours entre l'amertume de deux regrets dans l'affliction de deux douleurs inconsolables,

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ks deux enfants sentirent peu à peu toutes leurs jeunes pensées s'empreindre de tristesse au contact de cette inaltérable mélancolie , dont l'expression seule les frappait.

Tous les jours le chevalier de Verdun allait, accompagné de sa fille, entendre la messe dans l'église de Saint-Louis ; le baron de Min- Yille s'y rendait moins souvent, mais cependant jamais il ne manquait d'assister le dimanche à la grand'messe, et ces jours-là son fils le suivait.

Tout le quartier Saint-Louis remarquait la profonde attention avec laquelle les deux pères écoutaient l'office divin et la naïve piété de la jeune fille ; quant au jeune homme , bien qu'il se tint près de son père dans une parfaite immobilité, cependant ses yeux errant à l'aventure, son regard rêveur, indiquaient une attention moins soutenue, une pensée étrangère au lieu dans lequel il se trouvait. Et souvent M. de Verdun et M. de Minville lui en faisaient des reproches.

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Quoique ce jeune homme eût à peine dix* sept ans, son caractère -^tait déjà presque formé, et ce n'était pas sans quelque crainte que Ton y remarquait une grande ardeur d'imagination unie à une volonté ferme, à un besoin d'émotions fortes qui prenait sa source dans une habitude mélancolique de rêveries; souvent il passait des heures entières sa tète appuyée sur ses mains, devant un livre, sur lequel ses yeux ne s'arrêtaient pas ; puis, si son père le surprenait dans cette attitude et lui adressait la parole, il répondait comme un homme réveillé en sursaut et qui s'arracherait avec peine aux puissantes fantasmagories d'un rêve bizarre.

Son coeur commençait à s'ouvrir à ces premières émotions encore sans causes, à ces trou^ blés sans nom, précurseurs de l'adolescence.

Il sentait ses yeux s'emplir de larmes, et lorsqu'elles coulaient abondantes sur ses joues , il en éprouvait un soulagement inexprimable.

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Les belles nuits d'été se passaient pour lui, sans dormir, à contempler les masses touffues du bois Satory qu'il apercevait de sa fenêtre, et il tressaillait d'une volupté pleine de tristesse, quand les oiseaux de la nuit en troublaient le silence par leurs chants lugubres. Rempli de trouble, alors il se jetait à genoux et priait Dieu avec des paroles ardentes. Car il avait en lui une sorte de sentiment reli« gieux, plein de douces superstitions, auquel il se laissait entraîner sans chercher à le raisonner.

Sa figure exprimait une inquiète et curieuse attente, qui avait fini par donner à ses yeux un regard voilé et pénétrant doué d'un charme irrésistible; le sourire de ses lèvres, plein de noblesse, était sans gaieté; le son harmonieux de sa voix empruntait aux notes basses sur lesquelles il se modulait une mélodie ravissante.

Son père, qui le destinait à l'état militaire, lui avait donné une éducation assez forte ; il 1 5.

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