‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 20 sur 47 · AFFECTATIONS · texte numérisé non relu

AFFECTATIONS

une vie religieuse , ce qui attire les respects de ceux que l'on appelle du nom de gens de lien , est une bâtarde alliance des principes les plus opposés, une réunion de demi-y ertus et de demi-vices , qui sont Tindice des âmes communes , des esprits qu'aucune véritable passion ne souleva jamais.

€eux-là seuls sont capables de grandes vertus qui pourraient commettre de grandes fautes; ceux-là seuls sont capables de comprendre l'esprit de Dieu, de se sentir animés par le souffle de sa parole étemelle, qui subissent l'empire des passions, qui tombent et se relèvent, qui tombent et invoquent le Seigneur du fond de leur misère; ceux-là seuls sont capables des grandes vertus qui transportent l'amour huinain dans l'amour divin, et ne règlent pas leurs prières, leurs invocations et les espérances de leur foi, comme ils règlent les beures de leurs repas ou celles de leurs promenades. Marie ne pouvait s'habituer à entendre toutes les jeunes femmes de sa connaisance

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parler entre elles, et même devant des hommes, de leurs confesseurs; il lui semblait, à elle vierge pure et craintive, qu'un sentiment de pudeur aurait dû leur interdire ces conversations étranges; et elle se sentait rougir quand on lui demandait quel était le directeur de sa conscience.

Dans une de ses visites du matin, elle rencontra le marquis de Cernay et la comtesse de Loges chez la comtesse de Montagny ; la conversation, à son arrivée, avait pour objet le nouveau mandement de l'archevêque , à cause du carême : la semaine sainte approchait, et les gens réguliers prépaient à cette époque de l'année une sorte d* austérité de bon goût, qui leur faisait le plus grand honneur.

L'église de Saint-Thomas-d'Aquîn et Téglise de FAssomption voyaient leurs abords s'encombrer de voitures élégantes , et des prédicateurs à la mode (le mot est triste a chre) se succédaient dans les chaires de ces deux églises.

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— Âvez-vous été hier entendre l'àbbë de Balnoy, ma toute belle? demanda la comtesse de Montagny à Marie de Verdun.

Et comme Marie répondait qu'elle en avait été empêchée par une simple instruction du curé de Sainte^Valère

La comtesse de Montagny reprît : — J'en suis désolée pour vous , ma chère petite, car Fabbéde Balnoy a parfaitement prêché. N*étesvous pas de mon avis , monsieur de Cernay ?

— Tout à ùàt , madame ; Fabbé de Balnoy a prêché en homme de bonne compagnie : il savait son auditoire et n'a dit que ce qu'il fallait dire.

— On le prétend d'une grande indulgence comme confesseur, dit la comtesse de Loges en jouant avec les rubans de son manchon. Je TOUS avouerai que je suis fort tentée de l'essayer, car Fabbé Thomas, que m'a donné la princesse de Vannes , est vraiment hors de sa sphère en confessant des gens du monde ; il n'a, je crois, dirigé de sa vie que des filles

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repenties : il me parle, figurez -tous, ma chère, comme il parlerait à ma femme de chambre ; il se fait un monstre des choses les plus simples. Décidément j'irai trouver Fabbé de Balnoy.

— Je vous le conseille ; nous Tayons toutes adopté , répondit la comtesse de Montagny. Il vient diner chez moi dans quelques jours ; venez-y aussi , et je vous présenterai.

— Il doit encore prêcher mercredi prochain, reprit le comte de Gernay ; venez Tentendre, madame, vous en serez ravie.

— Mercredi. . . . mercredi. . . . cela me sera bien difficile, je vais déjeuner à Passy chez madame de Goulanges , et notis revenons par Longchamps , qu'elle ne connaît pas encore, car elle arrive d'ambassade avec son mari, et avant son mariage elle n'était pas sortie du Saeré-Cœur y comme vous savez.

— Mais l'abbé de Balnoy prêche de bonne heure , madame, vous pourriez très-bien, en partant pour Passy, vous arrêter à Saint-

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Thomas et Fentendre, son sermon commence à huit heures et demie.

— Que vous êtes matinal , répondit en minaudant la comtesse de Loges , on voit bien , monsieur de Cernay , que vous êtes un vrai saint y vous assisterez , j'en suis sûre, à cette prédication. Viendrez -vous ce soir chez la marquise de Tifanges , on y fera de fort bonne musique, mais toute musique sacrée. M. de Lampardoux m'a assuré que la prière de Moïse serait aussi bien chantée qu'aux Italiens.

— Quelle toilette fait-on pour aller à cette musique, demanda la comtesse de Montagny, est-ce très-simple, ou faut-il une grande toilette?

— Faites une de vos jolies toilettes, ma chère, je suis prévenue que ce sera un assaut <l'ëlégance ; nous voulons donner une bonne idée de la société française à monsignor Capelaszi, pour lequel a été arrangée toute cette musique. ,

— A propos de monsignor Gapelazzi, savez-

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▼ons qo*il est yraimeiit tres-aimable, et qu'il possède tout le bon goût de Fesprit français. * Connaissez-vous son mot d'avant-hier , chez le roi, à la jolie marquise de Polangon, qni lui demandait lequel des deux pays il préférait , ritalie ou la France.

— Non , non, voyons, dites*nous cela, monsieur de Cernay, que nous sachions ce qu'a dit le charmant prélat.

— Eh bien , il a répondu , l'Italie e piu bella^ mais d'aujourd'hui, madame, je trouve la France plus aimable.

— Cest vraiment très-joli, et madame de Polangon est bien heureuse que monsigaor Capelazzi lui ait adressé la parole , elle Ta être à la mode pendant tout le mois , et Dieu sait qu'elle est sotte comme un faisan doré.

A cet instant , la conversation tourna vers la satire ; la comtesse de Loges et M. de Cernay fournirent chacun leur quote-part de médisances bien envenimées , si ce n'est d'anodines calomnies, puis ils se séparèrent, et

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Marie de Verdun regagna pleine de trouble et d'étonnement Thôtel de son oncle.

Ge qu'elle Tenait d'entendre avait profondément affecté son jeune cœur. Elle n'avait point encore soupçonné que les vérités de rSvangile dussent être revêtues d'un costume à la mode pour pouvoir paraître en public; elle n'avait jamais songé qu'il fût possible de capituler avec «a conscience, jusqu'au point de courir de confesseur en confesseur, s'adjugéant au moins rigoureux. Puis cette alliance de futilités mondaines et dé devoirs religieux, ce saint temps des jours sacrés de la Passion partagé en promenades vaniteuses , exposition de coquetteries physiques, et des sermons, lieux d'assemblée pour les gens du monde, qui préludent à des coquetteries morales, lui semblait une monstrueuse profanation.

Marie de Verdun comprit que l'affectation religieuse de la haute société parisienne n'était qu'un placage qui ne couvrait aucune réalité. Ces gens4à, pensa- -elle, ont des lèvres

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. pour prier , des mains pour se joindre et prendre Fattitude de la supplication; mais leur cœur est vide, et ils ne connaissent pas Dieu.

Et Marie de Verdun avait raison, et sa jeune âme s'attristait , parce qu'elle entrevoyait la vie qui s'ouvrait devant elle.

Dans Paris la foi est morte, à quelques exceptions près ; les églises sont pleines , il est vrai , de ce que l'on nomme des fidèles ; mais ces fidèles qui sont-ils , que font-ils , une fois sortis de l'église que deviennent-ils ?

La vraie croyance du siècle, la seule qui ait de zélés croyants, possède un temple, que l'on nomme :

LA BOVBBE.

Dans ce temple l'orgueil et l'égoïsme sont des vertus qui en sortent boufiHes et arrogantes pour empoisonner la population.

Vantez aujourd'hui la charité envers les

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pauvres, cette sainte loi des temps anciens , il n'est plus permis de tendre la main au riche.

La charité du siècle se transforme en prison , oii les pauvres sont enfermés comme des malfaiteurs et condamnés , quand ils en sortent, à la surveillance de la police ; surveillance humiliante et dégradante qui en fait de véritables esclaves.

Paris renferme une effroyable misère, mais il est défendu au pauvre de se montrer ; la voix divine qui sort du tabernacle dit : Don-r nez à ceux qui ont faim les miettes de votre table.

La voix de la loi civile , cette voix égoïste du siècle, crie à son tour : Ne donnez rien au pauvre qui demande en pleurant et qui tend la main ; celui qui sollicite les miettes de votre table a son asile préparé par moi.

Au pauvre on doit l'hospitalité, mon hospitalité est la prison.

Dans ce siècle il n'est permis qu'aux heu-

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reux de se plaindre et de rédamer la pitié pour leurs infortunes.

Cette éducation de la charité est une éducation qui manquera aux prochaines générations* Le malheureux, qui tendait sa main maigre et misérable, était, comme une bonne pensée de Dieu , placé sur les chemins ; le pauvre était jadis un hôte sacré, aujourd'hui c'est un des embarras de la voie publique, que régissent les ordonnances de grande voirie.

Toute cette vie , toute cette oi^anisation du monde, toute cette décomposition sociale, que nous décorons du nom de progrès civilisateur , se faisaient connaître peu à peu de Marie de Verdun , et sa jeunesse s'attristait de régoïsme qu'elle entrevoyait partout oii son regard s'arrêtait , partout ou son cœur cherchait à se livrer, espérant rencontrer une amitié vraie.

Aussi fuyait-elle autant qu'il lui était possible de le faire , et le monde, et la iM>uvelle vie qui lui était imposée, et se réfugiait-elle

dans les souvenirs de sa vie passée ; ses journées les plus heureusement remplies étaient celles qu'elle employait à écrire au vieil ami de son père, au baron de Minville, avec lui elle ne dissimulait ni ses impressions , ni ses sentiments ; en lui écrivant , elle épan* chaît librement ses inquiétudes, elle racontait les conversations qui la frappaient péniblement; puis elle s'entretenait encore des heureuses années de son enfance, des longues promenades que Georges et elle entrepre^ naient sous la direction de leurs deux pères.

Avec quel profond tressaillement intérieur elle écrivait le nom de Georges , comme la puissance de ce nom avait grandi ; Marie se trouvait heureuse en voyant se former sous sa plume les sept lettres de ce nom , et son front, ses joues et son cou en gardaient quelques minutes une rougeur carminée, indice pudique d'une voluptueuse sensation du cœur.

Mais , un an après l'arrivée de Marie dans

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rhôtel de soq oncle, le baron de Minville fut subitement atteint d'une grave maladie. Pendant un mois aucune lettre de lui ne parvint à la jeune fille, et, comme inquiète, elle allait envoyer à Versailles pour savoir quel motif produisait ce silence ; elle reçut une lettre de Georges , qui lui en apprit la triste et douloureuse cause.

u Nous sommes frappés tous deux, maden moiselle, presque dans la même année ; et, n par un malheur semblable ; tous deux au-

>» jourd'hui nous sommes orphelins. Mon père

» est mort hier, après trois semaines de souf- » frances ; il aurait désiré vous voir Svant de n mourir , il aurait voulu vous bénir comme » son second enfant ; mais il a craint de "f ous }) inquiéter, peut-être à tort, en vous priant T> de venir près de son lit de douleurs.

» Vous perdez^ ma chère Marie, un ami )) bien véritable, et moi je perds le seul ap- » pui, le seul lien de famille que je me con-

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» nusse sur la terre . Plaignez-moi d'être main- » tenant si isolé, et laissez-moi la pensée que » vous vous rappellerez quelquefois le sou- » venir du frère de vos jeunes années »

n Georges. »

Pour Marie , qui connaissait le cœur et le caractère de Georges, cette lettre témoignait d'une tristesse profonde, d'un déchirement douloureux. Ces quelques lignes simples, et même, pour ainsi dire, sans expression de désespoir, en accusaient un cependant, dont elle ^ se sentit peut-être plus émue que de la mort

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; même du baron de Minville, quoiqu'elle com- ' prit toutce qu'elle perdait en lui.

. ' Georges n'indiquait dans sa lettre ni le lieu ; qu'il habitait ni celui dans lequel il se ren- "^•dàit ; et Marie, ne pouvant supposer que ses devoirs militaires lui permissent de faire à Versailles un séjour plus long que les circonstances ne l'exigeaient, attendit pour lui répondre que des renseignements certains lui eus-

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sent appris où elle pouyait adresser sa lettre.

Tout entière au chagrin d'avoir perdu son second père et à la douleur de savoir Georges malheureux et triste , Marie obtint de son oncle la permission de rester un mois sans paraître dans le monde ; et ce mois elle le passa en habits de deuil, en prières dans les églises, oiî son cœur se répandit en ardentes suppU* cations pour le bonheur de Georges.

Puis , pendant les longues heures des soi* rées , elle s'asseyait dans sa chambre en face des trésors qu'elle conservait conune souve* nirs et comme regrets d'un passé irretrouvable ; seule, inaccessible à toute visite, elle se recréait en quelque sorte par les reliques précieuses qu'elle sortait alors de ses coffires les jours heureux de sa première jeunesse; devant elle elle plaçait le portrait de son père, les quelques livres qu'il aimait à lire ; elle tenait en ses mains une miniature de sa mère ; la vieille montre de son père mesurait pour elk les heures de la nuit comme elle les avait

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tant de fois mesurées pour ceux qui n'étaient pins.

Sur le bord d'une petite table, le bouquet qne Georges lui avait jadis donné, et la lettre par laquelle il lui apprenait la mort du baron de Minyille, restèrent exposés comme les richesses, dont la contemplation remplace pour Tavare les autres jouissances de la terre.

Pendant tout ce mois de retraite Marie abandonna son esprit aux riantes espérances d'un avenir dont elle n'interrogea pas même la possibilité ; pendant tout ce mois elle oublia le monde, l'existence qui l'y attendait, pour se donner tout entière, pour la dernière fois peut-être, aux chimériques illusions des bonheurs rêvés.

Ij^TOtotoUs.

Croyrc-Tous donc que je ne démêle pas à tr»' ▼ers Tos phrases insidieuses une profonde rouerie?

Cependant la comtesse de Vauxclairs, avec la patience et l'adresse d'une taupe , suivait la ligne qu'elle s'était tracée, en se creusant mille chemins souterrains pour arriver à son but. Il lui fallut d'abord s'introdubr^ dans la famille de Baudrimont, et s'y placer sur le pied d'une intimité telle, qu'elle pût arriver

^ entamer le chapitre du mariage. CSette dif- 1 20

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