‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 4 sur 47 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

avait étudié les mathématiques et les sciences positives; mais son ardeur et la pente de son esprit le portaient de préférence vers des études plus poétiques , vers des travaux moins arides pour l'imag^ation.

Cet enfant eût compris la vie de marin; mais le baron de Miaville voulait le voir, ainsi que l'avaient été ses aïeux , officier de cavalerie ; il lui semblait que c'était ainsi qu'un gentilhomme devait de préférence servir le roi.

D'ailleurs les Minville , depuis Louis XIV, avaient toujours servi dans les dragons ; le père du baron commandait, à l'époque de la révolution, un régiment de cette arme; le baron lui-même y était déjà capitaine. L'uniforme de dragon devait donc être, pour ainsi dire , héréditaire dans la famille , comme la continuation d'un souvenir.

Le moment était arrivé de faire entrer le jeune de Minville à l'école militaire : quelques jours encore, et une séparation douloureuse devait avoir lieu.

Un 3tint]ier0atre.

Je ne sais si des génies trompenrs errent dans cette contrée, on si le prestige Tient d'an délire céleste qui s'est emparé de mon ciaor; mais tout ce qui m'environne a an air de paradis.

Le 10 juin 1834, la maison du chevalier de Verdun présentait un aspect de fête presque joyeux. De grands vases de faïence étaient remplis de fleurs, il y avait encore des bou* cpiets placés sur les cheminées et les meubles des appartements, dans des verres, que l'on avait mis à cet effet en réquisition ; tout le mobilier, toute la vaisselle, reluisaient d'une pro-

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prêté recherchée; enfin, la vieille servante du chevalier allait et venait par les escaliers et les corridors, d'un air gaiement pressé et occupe.

Le petit jardin attenant à la maison s'était laissé dépouiller de ses^lus belles fleurs pour célébrer la solennité qui se préparait. Marie de Verdun venait d'atteindre le quinzième anniversaire de son jour de naissance, et Marie de Verdun allait bientôt passer de l'enfance à l'état de jeune fille.

Le baron de MinviUe et son fils Georges avaient été invités cérémonieusement ; le dîner que le chevalier voulait leur oiOTrir déployait une splendeur inaccoutumée. La petite salle à manger, qui devait recevoir les quatre convives de ce repas de famiUe, reluisait d'un vif éclat de soins coquets, les cadres qui en garnissaient les murailles s'étaient vus laver et épousseter, un nouvel arrangement présidait à leur distribution ; chacun de ces cadres renfermait un souvenir et un deuil de la vie du chevalier de Verdun.

un AiimvKKSiiRs. 63

Au milieu de tous on voyait un pastel représentant à mi-corps une femme jeune, revêtue du costume que Ton portait peu d'années avant la révolution, un grand air de bonté et de douceur régnait sur tous ses traits. Le temps avait considérablement eJOTacé les couleurs de ce pastel, Thumidité avait même détérioré quelques parties du dessin, mais on pouvait cependant parfaitement distinguer que cette femme avait dû être belle.

Ce portrait était celui de la mère de Marie de Verdun,

Autour de lui se groupaient les représentations plus ou moins exactes de tous les membres de la famille royale régnante ; le cadre qui représentait le portrait du duc de Berry portait sur sa bordure la date du 13 février ^ UQ crêpe noir lui servait d*entourage.

Sur un panneau séparé, une gravure plus ancienne se trouvait seule, isolée, comme un <ouyenir à part, auquel nul autre ne pouvait s'associer ; cette gravure servait de pendant

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au portrait de madame de Verdun. Le burin de l'artiste qui Tarait exécuté n'était remarquable, ni par son habileté, ni même par la franche et brusque incorrection de sa taille; cette gravure était on ne peut plus médiocre, le sujet même en paraissait au premier abord commun et vulgaire ; c'était une urne assez mal faite, placée sous un saule pleureur.

Mais les contours de l'urne et les sinuosités des branches du saule reproduisaient les traits de toute la malheureuse famille de Louis XYI, mais cette gravure avait paru sous l'empire, et chaque royaliste alors l'avait soigneusement gardée comme une précieuse relique ; le chevalier de Verdun ne pouvait la contempler sans une religieuse émotion, quoique cependant chaque jour il s'arrêtât devant elle et passât quelques minutes recueilli, et priant pour toutes les infortunes dont elle était comme la chronique.

L'ameublement de la maison du chevalier dénotait, non pas précisément la pauvreté.

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mais une sorte d*aisance plus que modeste, qui ne paraissait devoir le maigre éclat dont eUe brillait qu*à des soins minutieux de propreté et de conservation. Dans quelques chambres, deux ou trois meubles, reste d*un ancien luxe, étalaient un bien -être connu jadi»en des jours meilleurs ; et souvent la vieille ser- Tante, seule domestique qui prit soin des détails du ménage delà rue Saint-Louis, disait entre ses dents, en voyant sortir le chevalier de Verdun :

« Penser que sans la révolution ce brave » monsieur pourrait se promener en carrosse.»

Une partie de la matinée du 10 juin s'était écoulée, Marie de Verdun avait reçu dès le matin les embrassements de son père et les vœux de la vieille Marguerite ; un beau bouquet lui avait même été envoyé par Georges deMinville.

Marie avait quinze ans, son enfance était

écoulée ; elle coDunençait cette période de la

vie, pendant laqueUe il semble que l'on se 1 G

66 vu ANNIVEIISAIRE.

trouve avec la faculté de réfléchir, de délibérer et de choisir sa route sur le seuil de Texis* tence morale. Quand le matin de ce jour son père lui dit en la serrant dans ses bras : Marie, vous ayez quinze ans, la jeune fille crut voir un mur $*élever entre elle et sa vie passée, un serrement de cœur vint la glacer au milieu des élans de sa joie, le sourire s'éteignit sur ses lèvres, et depuis ce moment elle était demeurée sérieuse , sans en comprendre la raison.

Vers quatre heures, le chevalier de Verdun faisait sa toilette; Marguerite s'occupait de ses fourneaux ; MM. de Minville n'étaient pas encore arrivés. Marie se rendit au jardin, et, fatiguée sans avoir marché , elle s'assit sous une verte tonnelle recouverte de jasmins et de vignes gracieusement entrelacés.

Pour cet anniversaire de sa naissance^ Marie de Verdun s'était vêtue de blanc; une ceinture bleue, serrant sa taille mince et déliée, tranchait par son vif azur l'harmonie de

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cette simplicité. La jeune fille était grande et déjà presque entièrement formée; la ligne de ses épaules se liait admirablement à son cou gracieux; ses traits avaient dans leur expression cpielque chose de doux et de délicat qui plaisait plus que n'auraient pu le faire ceux d'une beauté plus parfaite ; ses yeux bleus, grands et voilés , semblaient nager dans le fluide de leur orbite, et leur regard possédait une grande puissance.

Ses mouvements lents et gracieux ajoutaient à la séduction de tout cet ensemble, et son beau front , qu'encadraient des cheveux châtains d'une finesse soyeuse , dénotait une profonde faculté de perceptions intellectuelles. Gomme toutes les personnes plus nerveuses que sanguines , les veines de son <^u et de son front se montraient à peine, et leur présence n'était attestée que par le ton UeuÂtre qu'elles communiquaient à la peau.

Ses mains et ses pieds, ravissants de forme et de petitesse, indiquaient la délicatesse re-

6$ Uff ANNIYIESAIBI.

marquable de toute sa confoniiation. Marie de Verdun était, en un mot, de ces jeunes mies qui, passant devant tous, vous laissent en la mémoire un souvenir qui Foccupe longtemps.

Elle resta près d'une heure seule sous le berceau de jasmins et de vignes qu*elle avait choisi pour retraite, abandonnée aux nouveUes pensées qui surgissaient en son âme ; elle sentait s'élever en elle, comme un vague bourdonnement dont elle ne s'expliquait pas la cause; son cœur, si libre jusqu'alors, si dégagé, se serrait comme à la venue d'un malheur; des larmes venaient à chaque instant rouler sur ses paupières, et vainement Marie de Verdun se demandait pourquoi cette tristesse, pourquoi ce serrement de cœur, pourquoi ces larmes,

JMuUe cause ne subsistait qui eût le poinroir de les faire couler, nul chagrin réel n'assombrissait sa jeune pensée.

Mais la jeunesse possède ces effusions in*

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quiètes, ces palpitations étranges, ces pleurs, dont elle ne peut deviner les motifs , et qui ia saisissent , comme de vagues pressenti* metits, au milieu des plus beaux spectacles de la nature, sous l'influence des plus belles journées d'un printemps ou d'un été par^ iumés.

Mais la jeunesse, à chaque pas qu'elle fait «Q avant, tressaille au seul bruit de sa mar- <^e; mais elle s'enivre et s'épouvante des fleurs mêmes qui naissent en son chemin; n^is il faut que de sa poitrine , que de son cœur inoccupé que n'ont encore blessé les atteintes d'aucun amour , il faut qu'il sorte des sanglots , hymne d'une douleur sans aliloent, épanchement d'un doute amer, ou bien plutôt attendrissement dont se soulage une ^ souffrante et inquiète de ne pas souffirir, ^e ne pas sentir. •

Marie de Verdun éprouvait pour la première fois ce vague malaise de la pensée, qui

^^ sait sur quoi porter ses rêveries.

70 vn ANiaviiisAiRs.

Douce et tendre, elle sentait douloureusement ce manque d'une affection douce et tendre que la mort de sa mère lui avait fait. La solitude dans laquelle s*était passée sa jeunesse, l'absence d'amitiés féminines, en isolant son âme, l'ayaîent rendue plus impressionnable; puis les idées religieuses ellesmêmes, dont elle s'était nourrie, contribuaient à jeter dans sa tête, dont l'imagination se développait, une sorte d'exaltation toute pleine d'une poésie mystique et divine.

Jusqu'à ce jour son cœur avait trouvé ses plus pures délices à s'épancher dans la prière, à s'élancer vers son Créateur par des actes -d'une foi vive et ardente. Jusqu'à ce jour ses plus grands malheurs lui étaient apparus sous la forme de ces péchés plus que véniels qu'un enfant peut commettre, avec toute la pureté de son innocence. Alors elle s'était inclinée , pleine d'un fervent repentir, sur les marches d'un confessionnal, et ses larmes y avaient plus qu'expié ses fautes involontaires.

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Dans le besoin , qui se faisait comprendre à sa jeunesse inquiète, de la tendresse d'une mère, Marie de Verdun avait voué à la sainte Vierge un culte si intime , qu'il ressemblait presque aux sentiments humains d'une amitié d'ici -bas; ce n'étaient point des prières qu'elle lui adressait , mais elle en avait fait , si Ton peut s'exprimer ainsi , sa confidente , son soutien , sa mère terrestre ; elle lui parlait, la consultait, et, prosternée devant son image pendant de longues heures, elle attendait, dans l'extase d'une foi presque superstitieuse, l'inspiration divine qu'elle sollicitait comme une réponse.

Sur sa poitrine elle portait un scapulaire , comme un amant porte les cheveux de sa maltresse adorée ; chaque soir, avant de s'çndornûr, elle le pressait sur ses lèvres , et c'était en le tenant dans ses mains jointes et en murmurant le doux nom de Marie, qui était aussi le sien , qu'elle fermait les yeux sous les atteintes du sommeil.

79 DIf AVIfnrEBSAIRB.

Marie de Verdun était véritablement religieuse, religieuse avec passion, croyant à toutes les vérités de la religion dans latjuelle elle avait été élevée , non pas avec cette tiédeur de bon goût , que n'affectent que trop la plupart des femmes d'aujourd'hui. Elle pleurait de chastes et saintes larmes en lisant la passion du Christ, en songeant aux angoisses pleines de fiel de sa mère; elle croyait enfin, parce que croire pour elle c'était aimer, et que son cœur enfermait un amour sans fin, que ne remplissait pas tout entier l'amour paternel , si profond qu'il fàt.

Son regard ne s'élançait pas encore inquiet vers l'avenir ; mais déjà le présent ne lui suffisait plus, elle vivait dans une sorte d'attente que rien ne venait remplir, et si elle s'était sentie troublée quand son père en l'embrassant le matin lui avait dit :

u Marie , c'est aujourd'hui que vous avez quinze ans, » c'est qu'il lui avait semblé que ces paroles voulaient dire : « Marie, voici le

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jour, ouvrez les yeux, et vous serez éclairée. »

Vers cinq .heures la sonnette de la porte d'entrée fit résonner ses bruyants tintements, et MM. de Minville vinrent peu après trouver au jardin la jeune fille qui les y attendait, tâchant de se remettre de son trouble involontaire ; puis M. de Verdun les rejoignit, et l'on ne tarda pas à se mettre à table.

Le dîner , malgré la gaieté que M. de Minville et M, de Verdun cherchèrent à y répandre, resta couvert d'un ombre de tristesse ; la conversation tombait souvent; Marie et Georges parlaient à peine, et le sourire de leurs lèvres présentait quelque chose de contraint et de distrait.

Enfin le dessert fut servi , Marguerite apporta sur la table un beau biscuit de Savoie, surmonté du chiffre de Marie; une vieille bouteille d'un vin soigneusement gardé vint prendre place devant le chevalier de Verdun.

— Nous allons boire, dit le baron de Min-

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ville, aux quinze ans de mademoiselle Marie; puisse cet heureux anniyersaire nous trouver souvent rëunis !

Le chevalier de Verdun remplit les verres^ et la vieille Mai^erite fut même appelée pour prendre part à ce toast cordial.

— Voici quinze ans, mon cher Verdun, que je vins vous rejoindre à Versailles ; vous rappelez-vous mon arrivée ; Georges comptait à peine deux années d'existence ; il était à cette époque bien chétif, bien malingre, je craignais de ne pouvoir le conserver.

— Oh ! je me rappelle parfaitement votre arrivée, mon bon ami, répondit le chevalier de Verdun. Je venais de perdre ma pauvre femme ; vous fûtes pour moi une consolation, un appui dans mes chagrins ; vous m'aidÀtes à élever ma petite Marie , vous lui donnâtes un frère , et pour moi vous fûtes plus qu'un ami.

— Nous avions passé par les mêmes chemins de misère, nous avions déjà souffert en-

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semble, Verdun, reprit M. de Minville; notre position était la même, tout tendait à nous' réunir ; je n'avais plus de famille, vous m*en faisiez retrouver une.

Les deux amis se serrèrent la main.

— Vous souvient -il, mon cher baron, du jour oiî l'on vous irapporta blessé à Coblentz ? demanda le chevalier de Verdun.

— Oui, je me souviens de ce jour, s'écria non sans vivacité le baron de Minville , car de lui date notre connaissance ; je venais de quitter cet infortuné duc d'Enghien.

Le baron s'arrêta quelques instants, puis il reprit d'une voix plus basse :

— Je ne l'ai pas revu.

Les deux émigrés avaient rouvert la porte des souvenirs , bientôt ils arrivèrent abondants, pressés, vivants, comme au jour oiî ils s'étaient imprimés dans leur mémoire ; cha* cun avait à raconter des histoires mille fois redites ; chacun voulait jouir de cette investigation rétrospective, par laquelle il lui sem-

76 ON AllinTEB84TRB.

blaît que le cours de ses aimées dût s^arréter un instant pour le laisser revivre dans le passé. Cependant la présence de leur enfant gênait le chevalier de Verdun et le baron de Min* ville, ils se sentaient arrêtés dans les élans de leur sensibilité , dans l'effusion de leurs souvenirs, par ces deux témoins, qui ne pouvaient les comprendre.

— Marie, dit à sa fille le chevalier de Verdun , vous pouvez vous lever de table , allez avec Georges nous attendre au jardin, puis nous nous rendrons tous ensemble au tapis vert ; la musique des gardes donne ce soir un concert dans le bosquet des bains d'Apollon»

Marie et Georges quittèrent la table, et se rendirent au jardin; M. de Mînville et le chevalier de Verdun remontèrent une à une toutes les années de leur émigration; cette soirée fut pour eux mélangée de tristesse et de bonheur.

De bonheur, 'car le souvenir d'une peine fait souvent vibrer dans le coeur certaines

un AlfinyBKSAIRB.' 77

cordes que l'on y croyait brisées, et dont on retrouve le retentissement avec une sorte de volupté qui donne de la douceur aux larmes les plus amères.

1 m11« de VERDUN.

^xmm &ûn\itm ,

p&EMiE&s cnAO&iirs.

Tandis qu'il foua fera entendre >a voix comme à la première femme.

BoVEOltOUB.

Le jardin du chevalier de Verdim, entouré comme il l'était de tous les jardins des mai sons voisines, abrité par leurs grands arbres, commençait à devenir plus frais et plus sombre (piand Marie et Georges vinrent y attendre leurs parents. Le soleil neréclairaitphis, les plantes inclinées et flétries par la chaleur de la journée relevaient leurs tètes, rouvraient 1 7.

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