‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 33 sur 47 · CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS

que lui me témoignait. Alors, nous revinmes

à Paris ; car ces deux mois s'étaient écoulés

dans la solitude du château de Logeré, délicieuse retraite située sur le bord de la Loire, et que mon beau-père nous avait donnée.

Nous revînmes donc à Paris ; l'amour de M. de Baudrimont, qui n'avait été qu'un caprice, qu'une fantaisie, disparut complètement ; il se livra à toutes les folies joi^ d'une vie dissipée, et je restais seule, abandonnée à mes pensées, à mes regrets, et, plus que tout cela encore, à Fidée poignante que j'avais prodigué ma tendresse, et les preuves d'un amour qui ne lui appartena:it pas, à un homme sans amour et sans tendresse pour moi.

Hélas ! connaissez toute ma faiblesse, apprenez ce qu'il y a de misère dans le cœur de la femme à laquelle vous avez promis un peu d'amitié. Cet instant de désillusionnement fut cruel; je me sentis souillée par ces deux mois d'un amour qui m'avait été volé; j'eus honte de l'hypocrisie h laquelle je m'étais

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contrainte ; il me sembla que j^ayais de graves torts envers Georges de Minville ; il me sembla que l'abandon que j'avais fait de son souvenir était presque un crime. Je m'entourai dans une pensée de réparation de tout ce qui me venait de lui j il revint en mon coeur plus puissant qu'il n'y était jamais entré ; je sentis quel empire il exerçait, malgré son élo^nement, sur toutes mes facultés; et, j'aurùs donné la moitié de ma vie pour le revoir une fois , une seule fois ! • j'avais peur, monsieur, • . oui, cependant j'avais peur de le

rencontrer.

— Et, demanda le prince de Tiennes, vous l'avez rencontré.

— Vous m'avez trouvée, prince, comme paralysée par sa présence inattendue ; vous m'avez sauvée en m'arracbant à ma surprise : sans vous , toute la cour lisait mon trouble dans ma contenance, et les suppositions pouvaient arriver bien près de la vérité ; sans vous, enfin, j'étais perdue. D'un seul coup

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d'œil vous avez tout deviné et tout réparé en me rappelant à moî-méme.

Mais puisque je vous parle comme à mon père; puisque vous recevez toute ma confiance, vous saurez aussi Fëtat de mon cœur en ce moment, et vous serez indulgent pour ma faiblesse, et vous ne me jugerez point avec trop de sévérité, parce que vous ne trouverez point en moi toute la force que vous désireriei voir en votre amie.

— Parlez , parlez , ma pauvre enfant , pa^ lez , ma fille ; puisque vous voulez bien me regarder comme votre père.

— Eh bien ! je sens que depuis que j'ai revu Georges de Minville il a acquis sur moi encore plus de puissance. Le bouquet qu'il m'a envoyé ce matin, reproche muet et douloureùx ; hier , le regard sombre et triste de ses yeux, m'ont troublée profondément. Maintenant j'ai peur de lui, absent comme présent. Oh ! oui, j'ai peur, j'ai grand'peur ; car, comprenez-le bien , monsieur, je l'aime de toute

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mon àme, et je ne yeux jamais le lui avouer.

Marie avait achevé son récit; elle avait épanché son cœur : ses forces , son courage, étaient épuisés. Elle ne put contenir plus longtemps les pleurs qui gonflaient ses paupières; elle les laissa couler sans plainte ni sanglots.

— J'avais deviné, Marie, une partie de ce que vous venez de m'avouer avec tant de franchise, et mon amitié ne vous en avait été que plus acquise. Vous avez souffert, vous soufiQrez cruellement, et vous souffrirez peut- ^tre plus encore ; mais rappelez-vous que je vous suis attaché par tous les liens qili font les amitiés solides et durables, par Testime et par la pitié que vous m'avez inspirées.

Vous vous trouvez dans une position bien difficile; votre oncle, le marquis de Polvil, est tout entier aux devoirs de sa position à la cour : d'ailleurs, peut-être ne vous comprendrait-il pas.

Votre mari vous néglige ! . . . .

Votre belle-mère ne peut rien pour vous,

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ni vis-à-vis du monde, ni vis-à-vis de vousmême. Ainsi, vous êtes seule, complètement seule dans votre intérieur. Vous n'avez que mon affection, et j'ai bien peur qu'elle ne soit insu£Eîsante à vous préserver des dangers de votre position, si vous ne réveillez tout votre courage 9 Fénergie de votre caractère et les vertueuses résolutions de votre cœur, car c'est vous qui devez vous secourir vous-même; eo vous, enfin, est votre salut.

Je vous plains, vous, Marie, et je pkios aussi votre ami, Georges de Minville; la destinée vous a été cruelle à tous deux : elle a séparé vos deux existences unies par toutes les sympathies du cœur. Vous souffrez, mais vous n'avez ni l'un ni l'autre aucun remords, aucune faute dont puissent être troublés vos esprits. Oh ! croyez-moi, évitez de vous rencontrer ; évitez-le surtout, vous, Marie, dont le cœur est si pur, dont l'àme est si saintement religieuse. Vous auriez, ma pauvre amie, quelques jours d'un bonheur bien trou-

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blé, suivis d'agitations et de peines cruelles.

Moi, je serai yotre ami à tous deux ; je tâcherai de vous tracer à tous deux la voie la meilleure qu'il me sera possible de vous indiquer* Georges, dès ce jour, devient mon pro» tégé, je me charge de lui ; sans qu'il le sache, je me constitue son tuteur, et je vous réponds de son avenir. Je vous aime tous deux, pauvres enfants si malheureusement r^etés loin l'un de l'autre. Je vous aime dans votre vertu comme je vous aimerais dans vos fautes ; ainsi, songez que je veux être votre refuge, votre consolation, quelle que soit la position dans laquelle vous vous trouverez.

Mais vous, Marie, écoutez-moi; la solitude de votre h6tel ne vous est pas bonne ; elle vous laisse trop en proie aux idées dangereuses dont vous êtes préoccupée. Il ne vaut rien pour les cœurs malades de s'enfermer avec leurs tristesses, de s'en repattre et de fuir la distraction du monde. Vous redoutez l'empire de cette passion que vous portez secrète en

g3 CONSOLATIONS.

vous-même, évitez de vous trouver setile avec savoir intérieure. Voyez la société, allez aux fêtes, aux réunions, montrez-vous partout où la fatigue et la distraction peuvent se rencontrer; fuyez-vous, enfin, pour fuir le poison que vous portez en votre cœur : et peut-être guérirez-vous....

— Guérir! murmura la pauvre Marie. Mai»

que restera-t-il en moi?

— Votre guérison sera du calme , votre amour veillera doux et pur, comme la lampe

d'un sanctuaire ; il se changera en une ami' tié qu'aucune autre ne pourra égaler. Voulez-vous essayer cette guérison ; quelque amer tume que vous offrent les premiers remèdes, me promettez-vous de ne pas vous rebuter et de persévérer ?

— Oui, je vous le promets, répondit Marie d'une voix presque éteinte ; mais votre amitié ne m'abandonneiha pas, elle me soutiendra dans les moments difficiles ; et si je repousse de mes lèvres la coupe salutaire, vous

CORSOLilTIORS. 83

me la présenterez de otouveau, n'est-ce pas?

— Je TOUS le promets , ma noble amie ; maintenant calmez -vous, calmez vos nerfs irrités, sortez de cet abattement qui vous donne une ûèvre qui peut vous être bien mauvsûse. Je vais vous quitter , parce qu'il faut que vous vous couchiez de bonne heure, que vous répariez vos forces, et que vous nous montriez demain une figure rose et souriante chez la comtesse de Montagny.

— Quoi ! demain chez la comtesse de Mon-

tagny Oh! laissez-moi encore huit jours

pour me préparer à la nouvelle existence que vous m'imposez.

— ^on, pas deux jours, demain vous viendrez chez la comtesse de Montagny; vous m'avez reconnu pour votre médecin, eh bien, je vous ordonne , de par ma faculté, d'obéir à ma prescription ; vous avez voulu que si vous faiblissiez je vous présentasse deux fois la coupe, buvez, ma pauvre malade.

— J'obéirai , dit la vicomtesse de Baudri-

84 COKSOLATIOIfS.

mont ; vous voulez que je me repose, je yab essayer de dormir, mais je ne vous réponds pas d*y parvenir.

— Essayez toujours, vous avez là sur votre table les poésies du jeune Saint-Clair, ce fade troubadour de la rive gauche de la Seine; essayez de leur vertu sonmifère, croyez-moi. Adieu , lisez ces poésies , elles vous plongeront dans le plus doux repos, je vous quitte; bonsoir, et à demain.

— Bonsoir, mon maître et mon docteur.

^BBaxB ht quéxxBon.

Qui osfra interpréter hardiment ses actions et qvl pourra dès le premier coup d'œil , savoir le secours qu'il couTlent d'apporter i ses dou« leurs?

Stelhf comte A. sa Viear.

2 M^lo DE VBROUII. 8

A partir de cette convention établie entre la vicomtesse de Baudrimont et le prince de Fiennes, Thôtel du marquis de Polvil changea complètement d'aspect ; de sombre et presque désert, il devint bruyant et brillant, les visites s'y succédèrent sans interruption, la cour de cet hÀtel se remplissait chaque matin de voitures, et le soir les domestiques veillaient

88 MSSiLlS DE GUÉUSOll.

fort tard pour attendre le retour de leur jeune maîtresse, que Ton commençait à citer comme une des fenmies les plus élégantes et les plus recherchées du faubourg Saint-Germaîo.

Le vicomte de Baudrimont apprit ce complet changement dans la vie de sa femme avec une sorte de satisfaction.

— Elle se forme , disait-il, elle sliabitue à notre manière de yiyre. Je craignais, je Ta- Touerai, des scènes et des pleurs, mais elle est parfaitement raisonnable ; elle a compris cette indépendance qui fait les bons ménages.

L'apparition de la vicomtesse de Baudrimont dans les salons du noble faubourg fiit marquée par les plus grands succès. Elle eut bientôt une foule d^adorateurs, une cour adulatrice, quelques mois suffirent pour qu'elle fût classée parmi les beautés à la mode.

Sa grâce et son esprit pouvaient à euxseob la faire remarquer entre toutes les autres jeunes femmes ; elle possédait sans doute plus de qualité» solides qu'il n*en faut ordinaire-

iWhMS BS GDiiisoir. 80

ment pour attirer à soi tous les hommages , mais par- dessus toutes ces qualités, brillait en elle pour les gens du monde, un inappréciable avantage.

La vicomtesse de Baudrimont, personne ne rignoràit, était négligée de son mari.

Du jour oii cette importante qualification de femme négligée lui fut bien et duement reconnue, la foule des séducteurs et des roués au petit pied , se rapprochant d'elle, daigna jeter les yeux sur ses mérites, et Tenregistra au nombre des femmes dont il devenait bon de s'occuper.

Cette nouvelle Ariane mérite toutes nos consolations et tous nos soins , dit un soir, chez la duchesse de Chalux, le jeune comte de Blancé ; ma parole d'honneur je la plains de toute mon âme, et si je n'étais accablé de mille aventures dont il faut cependant que je me débarrasse , je me chai^rais de peupler de myrtes et de roses son lie de Naxos.

— Je vous plains , lui répondit M, de Ba-

90 ■88AI8 DI flUtUSOir.

landry; je tous plains réellement ; c'est vraiment nn supplice insupportable , un intolérft* ble martyre, que cette nécessité dans laquelle TOUS TOUS trouvez de répondre à toutes les aTances qui tous sont faites.

Le comte de Blancé ne s'aperçut pas de la légère nuance d'ironie.qui perçait à travers les paroles de conunisération de M. de Balandry.

— Je TOUS assure, reprit-il, que je me verrai bientôt dans Tobligation de fnir Paris pour quelque temps : depuis ma liaison avec madame de Bonnières, je suis dcTenu très à la mode.

— Je ne savais pas, mon cber Blancé, qoe TOUS TOUS fussiez commis contre madame de Bonnières.

— Mais d'oiiTenèz-Tous donc? tous que j*ai toujours trouTé si bien informé, tous ignoriez la compromettante conduite de madame de Bonnières à mon égard.

— Je Fignorais, je tous l'assure.

— C'est Traiment délicieux, mon cher Ba-

B8SAIS DS GUtRISOir. 01

landry; c'est inconcerable , car toute cette affaire a produit l'hiver dernier le bruit le plus retentissant qu'il soit possible d'imaginer.

— Je TOUS en félicite bien sincèrement : et de ce bruit, de ce retentissement, sont Tenues toutes vos bonnes fortunes.

— Hélas ! oui ; actuellement, je suis harcelé , pourchassé , je n'ai pas un moment à moi : sijepouyais seulement disposer de quelques jours, je m'occuperais de la petite de Baudrimont, mais cela m'est impossible; tous devriez vous en charger, vous, mon cher Balandry.

— J'aurais peur de ne pas réussir, je ne possède point comme vous de talisman qui m'ouvre tous les cœurs; je n'ai pas d'histoires éclatantes qui m'ombragent de leurs glorieux lauriers; et puis, d'ailleurs, d'Aiguebelle a déjà commencé le siège de la place que vous me conseillez si obligeamment de circonvenir. Le voyez-vous, là-bas, dans le coin du salon, balançant sa prétentieuse nullité devant ma-

9^ ISSàlS DB «OÉlISafl.

dame de Baudrimont, et lui débitant de fiides paroles qu'il croit être d'irrésistibles séductions.

— C'est un garçon bien fat? gronunela M. de Blancé.

— Mais qui donc n'est pas fat aujourd'hui, répondit M. de Balandry, arec un sourire moqueur.

— Je vous assure, Balandry, que la fiitnité est bien passée de mode; il est permis d'aroir de la confiance, de l'assurance même; on homme doit savoir ce qu'il vaut et ne pas affecter de modestie déplacée, mais voilà tout; la fatuité est un péché capitid , car c'est un péché de mauvaise conq^agnie. Dieu m'en garde donc.

En disant ces derniers mots , le comte de Elancé tira sa montre.

— Déjà dix heures, oh!.... Je suis vraiment impardonnable €oncevez*vous, moo

cher, que l'on m'attend depuis neuf heures, parole d'honneur ! je l'avais oublié.

M9Bk\S OB «OtBISOlf. 9S

-7- Pressez -TOUS donc, moderne Lauzun, nos femmes du dix -neuvième siècle aiment peu qu'on les fasse attendre.

— Je ne le savais pas, dit en se retirant le comte de Blancé.

M. de Balandry haussa les épaules, et fut s'asseoir sur un pliant non loin du fauteuil sur lequel la vicomtesse de Baudrimont, . étendue avec grâce, tachait de paraître attentive à la conversation du marquis d'Aiguebelle.

— Êtes -vous du quadrille persan qui doit avoir lieu au bal de Madame?

— Non , monsieur, répondit assez sèchement la vicomtesse de Baudrimont,

— J'en suis vraiment désolé, car ce quadrille sera quelque chose d'enchanteur; j'avais espéré que vous y rempliriez un r^le.

— Et pourquoi, monsieur, aviez-vous eu cet espoir.

— Ce m'eût été, madame, une occasion de plus de me rencontrer avec vous, et cet hon-

94 B88AI8 DI fiUÉUSON.

neur je le prise comme un véritable bonheur, ajouta-t-il plus bas.

Marie le regarda, d*un air profondément étonné , un froid dédain se dessina sur ses lèvres.

— Vous êtes bien bon , monsieur d'Aigue> belle, d'attacher quelque bonheur à un si petit honneur; je pense que vous connaissez peu la valeur des mots que vous venez d'em* ployer, ou vous êtes extrêmement prodigue d'exagérations.

— Je vous demande pardon, madame, ré* pondit en se rapprochant le marquis d'Aiguebelle, je me suis fait mal comprendre; je mets beaucoup de prix à vous rencontrer , à pouvoir causer avec vous, et je puis appeler bon* heur ces rencontres et ces causeries.

Marie, piquée de cette phrase, dont le ton avec lequel elle était prononcée augmentait singulièrement Timpertinence, se leva de son siège, et dit d'un air de persiflage poli :

— Je craindrais d'affaiblir votre bonheur,

ESSAIS DE GUÉBISOll. 95

en le prolongeant , monsieur d*Aiguebelle , permettez-moi d'aller rejoindre ma belle-mère qui entre dans ce salon. Et faisant un léger signe de son éventail, la vicomtesse de Bau* drimont s'échappa et se perdit dans les groupes nombreux qui obstruaient toutes les parties de l'appartement.

— J'ai bien peur, dit la duchesse de Ghalux, en se penchant vers l'oreille de M. de Balandry, que ce pauvre marquis d'Aiguebelle n'en soit toujours pour ses frais d'éloquence et de séduction.

— Peut-être, répondit M. de Balandry.

— Comment, peut-être, reprit la duchesse de Chalux , je voudrais bien savoir ce que vous entendez par ce mot :

Peut-être ?

— Ce que j'entends par ce mot, î'entends^ madame la duchesse, que l'homme qu'une femme déteste le plus en apparence, qu'elle trouve le plus ennuyeux, le plus lourd, celui dont elle blâme le plus la conduite et le ca>

96 S88AI8 DB GCtRIflOll.

ractère, &*il est persévérant, s'il ne se rebute, ni ne s*intîmide, peut finir par réussir.

— Quelle mauvaise opinion vous avez des femmes, monsieur de Balandry I

— Dites plutôt, madame la duchesse, quelle excellente opinion j'ai de leur bonté.

— Vous ne croyez à rien, monsieur de Balandry.

— Vous voyez au contraire, madame la duchesse, que je suis plus croyant que vous, car je crois à ce qui vous parait incroyable.

— Vous ne vous laisserez jamais battre en arguties et en petites méchancetés, vous avez pris de bonnes leçons de votre ami, le comte de Saint - Germain ; mais voyons , répondesmoi sérieusement, connalt*on quelque adorateur plus favorisé de la jeune vicomtesse de Baudrimont, que ce beau d*Aiguebelle?

— Pas encore , madame , elle cherche et nous cherchons.

— Cest-à-dire que c'est une conquête glorieuse et difficile à tenter* On la fait passer

USAIS DB GUtlISOlV. 97

pour très -pieuse, cette petite vicomtesse.

— Tant mieux et iqni pis pour ceux qui tenteront le chemin de son cœur, alors.

— Expliquez-moi d'abord le tant mieux , monsieur de Balandry.

— Eh bien, madame la duchesse, tant mieuûPy parce que Tamour divin étant un amour très-exalté , il est possible d'alimenter cette exaltation par un second amour plus terrestre, qui emprunte au premier sa mysticité, sa forme et jusqu'à son langage.

— Mais c'est affreux, ce que vous dites là. Voyons maintenant le tant pis.

— Tantpiêy car le premier amour, l'amour divin est le meiUeur auxfliaire en cas d'inconstance , il tient tout prêts de petits remords qui justifient tout.

— Vous êtes un abominable homme, monsieur de Balandry, on prendrait à vous écouter mauvaise opinion de l'espèce humaine.

— Pouvez-vous me dire , madame la du*

chesse, où Ton en prendrait bonne opinion? â 9

98 ESSAIS BS GVtRISOlV.

— Je ne tous réponds plus , car tous me feriez dire ce que je ne pense pas.

— Je crois plutôt que tous pensez ce qae vous ne voulez pas dire.

— C'est bon, c'est bon, dit la duchesse de Chalux en se retirant vers le second salon ; vous êtes un vrai diable d'enfer !

La soirée se prolongea assez avant dans la nuit, les conversations s'animèrent, et la société se sépara en plusieurs groupes, qui, chacun, eurent leurs orateurs et leurs auditeurs plus ou moins nombreux, suivant les questions qui s'y trouvaient débattues.

Vainement Marie, dans l'espoir de voir a^ river le prince de Fiennes, tint constanuoent ses yeux fixés du côté de la porte d'entrée : vainement elle attendit avec inquiétude, comptant les minutes sur le cadran de la pendule, le prince de Fiennes ne parut point; cependant il lui avait promis le matin même de ne point faire défaut à ce rendez-vous, qu'elle lui avait assigné. Enfin, deux heures et dénie

SSSAIS DE «VÉRISOlf. 99

sonnèrent et comme il ne restait plus que trois ou quatre personnes dans les salons de la duchesse de Ghalux , habitués ordinaires , résumés indispensables des conversations de la soirée, elle se vit contrainte à partir, ne pouvant imaginer quelle cause avait retenu le prince de Fiennes , quelle affaire urgente l'avait fait manquer à sa promesse.

Toute la vivacité , toute Tanimation dont elle avait fait preuve, pendant plusieurs heures , l'abandonnèrent une fois qu'elle fut remontée en voiture; le trajet qu'elle eut à parcourir pour regagner son hôtel lui parut mortellement long ; il lui passait par la tète nulle idées extravagantes sur l'absence du prince de Fiennes.

Manquerait-il déjà aux engagements qu'il avait pris, serait-il déjà fatigué de son rôle d'ami, de confident, de protecteur, elle ne pouvait le croire, et cependant elle n'osait se fier à la pensée contraire, elle n'osait s'affirmer à elle-même qu'une circonstance ordi-

100 MBSklS BB GVÉBUON.

naire , qu'un éyénement le plus simple et le plus naturel avaient seuls mis obstacle à sa présence dans les salons de la duchesse de Chalux.

En arrivant à lliAtel de Polvil , sa femme de chambre lui donna une lettre qui avait été apportée pour elle dans la soirée. A peine eut-elle Gxé les yeux sur Fenveloppe qu*eUe y reconnut Técriture du prince de Fiennes ; alors, elle eut peur du contenu de ce billet, et sans oser Fouvrir, elle le garda longtemps entre ses m^ins. Quand après s'être déshabillée elle se vit seule, elle rassembla son courage et brisa le cachet.

Son cœur battait violemment, elle tremblait d'avoir à apprendre quelque nouvelle complication fâcheuse de sa position. Son imagination frappée ne lui présentait autour d'elle que des possibilités de malheur, il ne lui vint pas un seul instant en la pensée que quelque chose d'heureux pût lui être annoncé.

La lettre du prince de Fiennes, déployée et

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placée devant elle, lui paraissait un messager funeste, lui apportant quelque noureau deuil dont son Âme devait être flétrie. Enfin elle se décida à surmonter ses craintes et d'abord elle la parcourut rapidement, comme pour confirmer ou détruire à Tinstant ses inquiétudes, puis d'un air plus calme, avec une physionomie presque joyeuse, elle la relut attentivement, s'arrètant après chaque phrase, pour respirer la fraîcheur de la nuit dont sa poitrine oppressée avait besoin*

« Ma chère pupille, lui mandait le prince

n de Fiennes, me pardonnerez-vous? m'ab-

i> soudrez-vous? me tiendrez -vous .quitte,

» avant toute explication, des reproches que

» semble mériter mon inexactitude de ce soir?

» Faut-il pour que vous me croyiez , que je

n VOUS dise, non, je n'avais pas oublié ma

)» promesse, et si vous ne m'avez point ren-

}> contré chez la duchesse de Chalux, c'est

» que votre intérêt m'appelait ailleurs. 2 9.

103 * IflSAIS DB 6V&B180N»

)) Vous m'avez excusé , j'en suis certain ; )i je n'ai donc point à réclamer votre induln gence , mais trêve aux préambules , j'ai à n vous annoncer une bonne nouvelle, et j'ar- » rive au fait,

» J'ai vu ce soir le ministre de la guerre, 1) avec lequel je suis fort lié : je me suis )> trouvé seul avec lui, pendant un assez long n espace de temps, et je n'ai point laissé édiap- » per cette occasion de lui recommander noire n ami. Je l'ai fait de telle sorte, qu'une pro- » messe positive de le placer dans la garde, )) d'ici à peu de jours, m'a été donnée, ainsi » vous et moi nous pouvons y compter, c'est » comme chose faite. Je vous ai dit que je me » chargeais de l'avenir de mon nouvel ami, et » je veillerai de près à son avancement.

» Vous et lui , ma chère pupille , je vous » considère comme mes deux enfants, j'iguore » ce que l'avenir enferme en ses secrètes pron fondeurs, je n'ose même les sonder, je ne » veux pas que vous vous berciez de chimé-

X8SAI8 DB GUÉKISON. 103

» riques espérances ; cependant les années » futures peuvent vous rejeter tous deux sur » la même route; alors ........ alors ....... vo-

» tre tuteur, mademoiselle Marie, veut que » M. Georges soit tout à fait et en tout digne n de vous.

7> Adieu , je me tais, car je déraisonne, il » m'a semblé que vous seriez heureuse de ce » qui arrivait d'heureux à notre aîùi ; je vous » l'ai mandé sur-le-champ ; remerciez-moi un » peu et dormez ensuite beaucoup et d'un bon » sommeil, votre tuteur vous l'ordonné, votre » ami l'espère.

j» Prince de Fiennes. »

La lecture de ce billet agita Marie d'une émotion bien douce, cette preuve de l'amitié du prince de Fiennes le lui faisait connaître sous un jour encore plus favorable que celui sous lequel elle l'avait vu jusqu'alors.

Marie ne se sentait plus seule, isolée, destinée à vieillir d'une vieillesse malheureuse et

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triste , elle avait rencontré un ami yéritable qui la comprenait et lui faisait retrouyer la tendresse d'un père dans son affection indulgente et désintéressée.

Cette perspective d'avenir qui lui était of* ferte de quelque incertitude qu'elle pût paraître entourée, de quelque impossibilité qu'elle semblât revêtue , souleva dans l'àme de Marie un combat violent entre ses espérances et ses devoirs, il lui fallut tout l'empire d'une sincère dévotion sur une âme vraiment chrétienne, pour la chasser de son esprit.

Retrouver Georges c'était croire à la mort de M. de Baudrimont.

Elle s'en remit à la volonté de Dieu , lui demandant de ne pas la punir d'une pensée qu'elle se reprochait.

Avant de s'endormir, elle voulut répondre par quelques mots au prince de Fiennes, dlese sentait heureuse, d'un bonheur depuis longtemps perdu; son cœur, pour la première fois depuis son mariage, éprouvait une sea-

BSSAFS DB eiTtKISOII. 105

dation de bien-^tre qui résonnait en sa poitrine comme une douce et délicieuse musique. Elle s'assit donc devant sa table, et prenant une petite feuille de papier, elle la couvrit de caractères à peine formés , tant elle se trouvait agitée d'une émotion pleine de félicités.

«(Vous êtes bon, dix fois bon, cent fois bon, n mon cber tuteur, je ne vous remercie pas, )> je ne vous exprime pas ma reconnaissance, » je ne puis rien dire , vous m'avez rendue » sotte au dernier point, en me rendant heu- » reuse; peut- être si je vous vois demain » pourrai-je mieux vous faire comprendre ce » qui est en moi. Ce soir , je me tais , et je » vais dormir d'un long et bon sommeil, sui- » vant votre ordonnance. Adieu, venez de- » main, vous verrez votre pupille heureuse » d'un bonheur qu'elle vous doit.

» Marie. »

De toutes les nuits que Marie avait comptées

106 B88AIS DE GUÉRISOIf*

dans sa jeune existence , celle-ci fut la plus douce, celle dont les rêves la bercèrent des illusions les plus riantes.

SûmtnixB Tiii|utet0,

Yons èteê si calme voas ! on avec-vous pris ce sang-froid 7 vous l'avex pen^^tre pay< cher.

Georges de MinyiUe, après Fenyol du bouq[aet qu'il avait adressé à Marie , après ce reproche qu'un premier mouvement de dou* leur et de regret lui avait arraché, tomba dans une mélancolie sombre et taciturne dont tous ses camarades lui firent en vain la guerre; un seul jour était venu détruire toute l'ardeur de ses premières ^innées , un seul jour 2 10

110 SOUYElflRS INQUIETS.

avait vu s'enfuir de son âme, pour n^ plus rentrer, ces heureuses croyances en Fayenir qui sont les compagnes riantes de la jeunesse.

A peine hors de l'École militaire, Georges avait obtenu un brevet de sous-lieutenance et son admission dans une des quatre compagnies des gardes du corps. Depuis peu de jours seulement, la compagnie dont il faisait partie était venue de Versailles à Paris pour commencer ses trois mois de service, et nulle indication ne lui avait appris le mariage de Marie de Verdun.

Il n'avait pas même songé à la possibilité de son changement d*état, il ne lui était pas venu en l'esprit que sa jeune compagne, transformée tout à coup en riche héritière, de pauvre jeune fille qu'elle était, ne pouvait demeurer longtemps sans être recherchée par une foule de prétendants. Georges sous Fempire d'un amour qui s'était fortifié d'années en années, qui s'était accru avec la tristesse que risolement et les chagrins lui avaient

SOITVSinRS INQUIETS. 111

mise au cœur , apercevait toujours Marie comme la récompense et le but de ses travaux et de ses peines. Dans sa naïve pensée, il lui semblait même que s'il fallait renoncer, pour être un jour réunis, à Théritage de M, de Polvil, Marie n'hésiterait pas à le faire.

Alors, il calculait quelle somme d'argent produirait sa fortune et celle de Marie, puis il se disait avec une sorte de satisfaction, que tous deux ils pourraient bien vivre avec leur modeste revenu, puisque leurs pères, avec ce même revenu , avaient su trouver moyen de les élever et de vivre honorablement.

Ainsi, jusqu'à la fatale soirée qui l'avait remis en présence de Marie,- Georges s'était entretenu dans des rêveries de bonheur et d'avenir heureux, qu'aucun pronostic fatal n'était venu troubler ; la voix de Marie bruissait encore à son oreille murmurant à travers des sanglots et des larmes :

Ne nous oubliez pas, oh ! ne nous oubliez pas, Georges, nous qui ne vous oublierons

113 SOITTKinU INQUinS.

jamais. Moi, moi votre sœur, dontyoasserex la pensée et la rie.

II se rappelait encore la jeune fille désolée dont la tète reposa sur son épaule.

Il avait à son doigt la bague qu'elle lui avait donnée.

Le scapulaire qu'elle plaça sur sa poitrine, s'y trouvait encore.

Et tous ces souvenirs, toutes ces preuves d'affection, il les avait comptés comme des aveux, des promesses et des engagements d'un amour fidèle.

^ Mais au milieu de ces rêves de bonheur, au milieu de sa sécurité, avant qu'aucun signe précurseur de la tempête qui va renverser ses espérances se soit montré à lui, avant qu'ancun pressentiment ait même traversé sa pensée, avant qu'un doute ait pu préparer son cœur au coup qu'il devait recevoir, la réalité, la fatale réalité se dresse à ses yeux et loi présente en une seule fois toute la somme des douleurs qu'il doit subir.

80UVENIB8 1NQVIBT8. 115

Dans ce palais des Tuileries oik ne sont admises que les femmes mariées, il voit yenir sous la brillante parure d'une femme de cour, la sœur de son adoption^ Famour de toute sa vie, le but de tous ses efforts. Il la voit s'avancer, et dans le trouble mortel qui l'agite, il veut en vain nier l'effrayante vision qui le déchire si cruellement : mais cette vision s'arrête devant lui, mais entre cette femme et lui, un regard est échangé et son malheurest accompli* Ce regard exprima des deux côtés tant de tristesses etd'étonnement , qu'il paralysa toutes les facultés morales et jusqu'aux forces physiques de Georges et de Marie. L'arrivée du prince de Fiennes les arracha au trouble dont ils étaient saisis, les devoirs que chacun d'eux avait à remplir les séparèrent ; et le lendemain, Georges après s'être informé du nouveau nom de Marie et de sa demeure, fit re* mettre chez son concierge le bouquet qui, de sa part, était tout à la fois, un reproche et une question.

114 SOUTSRIBS MQUIETS.

Puis il s'enferma dans un silence sombre et se retira de la société de ses camarades, dont les folles joies et les bruyants éclats de gaieté vibraient douV^ureusement en lui.

Désormais Georges de Minyille s'avancera seul vers le terme de sa vie, nulle affection ne raccompagnera à travers ses bons et ses mauvais jours. Tout ce qu'il a jamais connu de parents ou d'amis est mort ou bien a cessé de s'intéresser à son existence, il se sent plus orphelin qu'il ne Fa jamais été, plus pauvre, plus isolé, plus dénué de tout ce qui console ou soutient. Le premier, l'unique amour de sa vie, vient d'être brisé, la première croyance terrestre de son adolescence n'existe plus.

Marie qu'il aimait d'un saint amour, con« fiant et idolâtre, Marie, qu'il a reçue tremblante en ses bras , Marie , qui seule , entre toutes les femmes, l'a fait tressaillir du contact de ses lèvres et qu'il a cependant respec* tée, Marie, sa pensée la plus chère, s'est donnée à un autre amour, a demandé à la ten-

80VTBNnS INQUIBT8, 115

dresse d*un autre homme de faire sa vie heureuse et de la soutenir de sa protection.

Qui peut décrire, qui peut raconter ce qu'éprouve de souffrances, l'homme qui voit s'enfuir devant ses pas, qui voit disparaître de son horizon la grande image du bonheur, qu'il a créée dans les chaudes journées de sa jeunesse; sa vie s'écoule en quelques instants, il devient vieux à peine au sortir de l'adolescence : son cœur se vide et se ferme conune celui des vieillards, et les croyances qui poétisaient sa vie, qui jetant leur suave harmonie devant ses pas, tombent peu à peu et s'éparpillent à ses pieds dans la poussière du chemin, comme les feuilles poussées par le vent d'automne, tombent des arbres et se sèchent sous les branchages dégarnis de leur ombre.

Georges ne visitait plus personne, et ses camarades n'avaient plus de rapports avec lui que pendant leurs heures de service.

— Il devient fou, véritablement fou, disaient les uns.

116 8oinrun«8 iHQUim.

— Fou, non, meftsieurs, répondait un autre, Georges n'est nullement fou, vous lui faites tort ; mais je puis vous assurer qu'il est un peu timbré par la tète.

Comme il sortait fort rarement de che^ lui, le nom de Georges Termite lui fut YOté à Tunanimité, puis, après ce vote de MM. les gardes, il sembla totalement oublié, on ne s'en occupa plus, jusqu'au jour où sa nomination à un emploi de sous-lieutenant dans la garde royale fut subitement annoncée et renma toutes les chambres de l'hôtel du quai d'Orsay, d'un mouvement unanime d'étonnement.

Qui l'aurait pu penser, messieurs ! clabandait d'un son de voix criard et traînant en fausset, un grand maréchal-des-logis, furieux de n'être que chef d'escadron, avec dix ans de grade, sans avoir préalablement passé par les rangs inférieurs, et $ans avoir puisé dans l'instruction de Saint-€yr les qualités et Tin*struction qui font les bons officiers.

Qui l'aurait pu penser que ce sournois de

BOUYSiaRS IIIQITnTS. 117

Minyille fût di^innilé à ce point; ne nous avoir rien dit de ses sollicitations, faut-il qu'il soit sournois! qui diable s'intéresse à lui? Après cela, sa nomination est du dernier ridicule, Georges de Minyille dans la garde,' mais c'est à faire crier toute l'armée ; c'est ainsi, messieurs, que dans un temps comme celui« ci, on méconnaît les services de vieux militaires, et on pousse en ayant des enfants protégés : messieurs, j'ai dix ans de service et je ne suis encore que chef d'escadron.

— Mais il me semble, commandant, objecta un simple garde, en retenant à peine un sourire moqueur , que yoiis êtes cheyalier de la Légion d'Honneur, et que cbacpie fois que nous ayons la mission , un peu rude , il est yrai, d'accompagner les princes, yous êtes toujours l'objet des attentions les plus flat* teuses de leur part.

— Oui, sans douté, répondit le maréchaldes-logis; il y a huit jours , madame la Dauphine daigna m'adresser la parole.

118 SOOTElfIRS IirQUIBTS.

— Que vous dit-elle, commandant?

— Parbleu, ce qu'elle me dit va vous étonner encore furieusement : elle me demanda si je n'avais pas sous mes ordres Geoi|;es de Minville.

— .Pas possible, s'écrièrent en cbœur plusieurs voix.

— Rien n'est plus certain cependant : mais écoutez la fin de tout ceci ; je n'avais aucun mal à dire de de Minville, il fait exactement son service, il est poli ; s'il n'est pas causeur, tant pis pour lui; mais enfin , c'est un honnête garçon, et je répondis à madame la Dauphine que c'était un bon sujet dont nous étions contents ; alors je fus congédié par ces mots :

— Je suis bien aise de ce que vous m'apprenez, monsieur, car je porte un réel intérêt à M. de Minville.

— Comment, madame la Dauphine s'est exprimée en ces termes sur le compte de Georges de Minville?

SOUYEITIBS INQUIETS. 119

— Oui, messieurs, ce sont ses propres expressions.

— Je Favais toujours pensé, ce Georges est un véritable intrigant ; tous ces beaux messieurs qui sortent de Saint-Gyr , parce qu'ils savent un tas de choses dont on se passerait supérieurement, font les entendus et arrivent à tout.

Ces paroles furent prononcées par un ancien sous-officier de régiment, nouvellement reçu parmi les gardes du corps, et qui de sa vie n'avait su ce qu'était l'instruction que l'on donnait aux élèves de Saint-€yr, non plus qu'aucune autre espèce d'instruction , cependant il savait lire et écrire assez couramment.

Le même garde qui avait interrogé le commandant, se hâta de prendre la parole, pour être le premier à répondre à la culotte de peau qui venait de parler.

— Vous avez raison, lui dit-il, cher camarade, parce que ces petits blancs becs-là savent quelque chose et que nous ne savons

ISO floinrBiliBs niQuins.

rien, ils se croient bien au-dessus de nous; mais laissez venir la guerre, et nous verrons s'ils sauront mieux que nous s'installer dans un campement et manger la soupe sans cuil* 1ère.

— Enfin, reprit le maréchal-des-logis, voilà ce beau M. de Minville installé dans la garde, Dieu l'y maintienne en joie et en santé,

ou plutôt lui rende la joie et mais le

voilà qui passe, il n'a pas l'air de savoir sa nomination.

En effet, Georges de Minville, étonné d'abord de la faveur qui lui était faite et n'en pouvant deviner le motif, eut quelques instants d'agitation qui le sortirent de son apa* thie ordinaire, qui rendirent à son esprit un peu de sa vigueur passée ; mais au bout de quelques heures, il se replongea dans toutes ses tristesses, et le grade de sous-lieutenant dans la garde, qui peu de mois avant l'instant qui le lui avait vu aécorder , eût étépar lui reçu et fêté conune une grâce inunense, lui parut

flomrsiiiBS TirQiiisn« 121

UD ûundeau pkis lourd à supporter que celui de simple garde.

Le désir de ravancemeut et des distinctions n'existait plus dans son âme ; pour qui andb»tionnerait-^ maintenant ks honneurs qu'il estirevoyait d'un col d'«nvie au commencement de sa carrière ? quel but espère-t-il atteindre, Tavenirest fermé pour lui, parTabandon et Toubli de la femme qu'il a aimée seule, d'un amour nol^e et pur.

Il semblerait, à le voir, (pi'une sorte de paralysie ait affecté tout son être , sa pensée fdus active peut-être, qu'elle ne l'a jamais été, reste cependant plus lente à s'énoncer ; Georges parait «idormi et bercé par une vague rêverie, il vit d'une vie complètement intérieure^ il cherche à s'tsoler du présent pour Tevenir vers des années écoulées, pour se petrouver encore avec son père, le chevalier de Verdun et sa fille , dans quelqu'une de leurs douces réunions de famille ; alors que, pendant fêlé, ils prolongeaient leurs soirées

2 M^e DE VERDUN. 11

123 somrsifiRS iuquiets.

sous le berceau de verdure qui occupait le fond d'un petit jardin, à Versailles.

Ceux qu'une grande infortune atteint, ceux qui, blesses au cœur, ne peuvent retirer le fer de leur blessure et gardent toujours saignante la plaie douloureuse de leur âme, tons ceux-là savent avec quelle sainte et voluptueuse tristesse on rentre par le souvenir dans les jours perdus, conune on rétrograde vers chacun des bonheurs qui ne sont plus; comme en les contemplant, en se remettant en (ace des heures de leur douce apparition, on fait couler le sang de ses blessures, comme on épanche toutes les amertumes de ses malheurs présents, et comme on souffre d*une souffrance que l'on ne voudrait pas guérir par Toubli. - Il en est des souvenirs riants et heureux comme des rivages et des ports abrités pour le voyageur surpris en pleine mer parla tempête : la vue de Forage, des montagnes d'eau sur lesquelles il se trouve ballotté, et des lumières du ciel prêtes à se cacher derrière

souysNiKs iNQUim. 123

des nuages menaçants, lui font vivement regretter la terre qu'il a quittée, le port oii son vaisseau dormait en sûreté. Alors, il revient en sa mémoire des souvenirs plus vifs de la verdure des forêts et des riantes campagnes ; alors, il se rappelle sa maison, les joies douces au milieu desquelles il y vivait, enûn tout ce qu'il va peut-être bientôt perdre pour toujours.

Georges de Minville éprouvait sa première déception, son âme quoique vigoureusement trempée demeurait abattue sous ce premier choc du malheur, mais elle devait se relever par quelque résolution énergique, par quel- . que secousse violente.

Déjà ridée de revoir Marie, de lui parler encore une fois, est venue traverser sa tète brûlante, où se croisent vingt idées différentes, oiî se heurtent mille résolutions presque aussitôt détruites que nées; mais par des? sus toutes ces idées, toutes ces résolutions, il en est une qui revient sans cesse la même,

134 soQTiiiiBs infvm».

toujours aussi poissante, toujours irrémlîble, et oeDe-là, il faudra qu'il lui obéisse.

Marie et lui doirent se rencoatrer et se parkr encore une fois.

^rifaratifs it SiU.

Ego auUm tUeo votù, dUigit» inimicoi Ptitro». Evangelium itemtâum Matthaeum.

Vers cette époque, la Restauration que les immenses bienfaits de son gouvernement pacifique, les améliorations introduites dans nos lois, les développements donnés à notre industrie et à notre conuuerce auraient dû consolider dans Tesprit des populations, arrivait cependant vers une fatale catastrophe , à la-

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