CONVERSATIONS
alors de garde nationale dont le complaisant uniforme servit également à dormir sur les planches d'un corps-de-garde, et à briller dans les salons d'un palais.
Le marquis de Polvil regardait ce bal comme une énormité inconcevable, il n'en revenait pas.
— Le roi , aller chez monseigneur le duc d'Orléans, répétait -il, mais c'est que ça n'a pas de nom; bon Dieu ! oii marchons -nous; on ne sait plus ce qu'on est destiné à voir dans le siècle oii nous vivons; comprenez-vous, comtesse de Yauxclairs , que le roi aille au bal chez monseigneur le duc d'Orléans !
— Eh ! mon cher marquis , noua sommes sous le règne de l'union et de l'oubli.
— Qu'est-ce que vaus me dites là, avec votre union et votre oubli; il y a des gens, voyez -vous, ma chère comtesse, qui n'oiiblient pas et qui ne se rappellent de rien.
— Cette démarche fera bien, peut-être ; le voyage du roi de Naples a déjà resserré les
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liens de famille ; le roi a donné depuis longtemps le titre d'altesse royale à monseigneur le duc d'Orléans; tout ae concilie, je vous assure,
•> — Se concilie**.,,, se concilie murmurait entre ses dents le marquis de Polvil , je ne crois pas aux conciliations politiques ; j'ai vu beaucoup de ces conciliations depuis quarante ans, et aucune d'elles n'a été solide; enfin, ce bal du Palais -Royal me semble, à moi, vieux radoteur, si vous voulez, d\in mau* vais augure.
—^ Irez-vous, cher marquis, à ce bal de mauvais augure ?
— Sans aucun doute, je suis même fort d'avis que tous les royalistes s'y donnent rendez «vous; là oii le roi se trouve, doivent se trouver aussi ses fidèles serviteurs. Ainsi donc, j'irai, ma nièce ira, nous irons tous chez monseigneur le duc d'Orléans.
— Nous y trouverons, je crois, d'étranges
figures, tout ce qui est de l'opposition et 2 15.
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d'une opposition assez avancée, est bien reçu au Palais -Royal; hélas! monsieur de Polvil, nous vivons dans un singulier temps.
— Je suis bien inquiet , madame de Vauxclairs; le parti de l'opposition me parait devenir chaque jour plus insolent et plus audacieux ; ses journaux laissent entrevoir de coupables espérances, et je sais que des éaàsr saires des clubs parcourent les provinces; cependant j'ai vu hier soir le prince de Polignac, et il m'a dit qu'il savait toutes ces menées , toutes ces agitations , qu'il possédait le secret de toutes ces associations , de tous ces clubs ; que dans chacun d'eux il a des gens à lui qui lui rendent compte de ce qui s*y passe, et que s'il y a crise un instant, cette crise sera plutôt salutaire que nuisible à la monarchie.
— Êtes -vous content du prince de Polignac?
— Il est dévoué.
— Le dévouement, cher marquis, est bieo quelque chose, mais il ne suffit pas ; lui croyet*
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VOUS la force et la capacité que réclament les circonstances ?
— A vous parler franchement, madame de Yauxclairs, je n^ose croire à rien ; nous sommes, je ne sais par quel chemin , menés par un bon ou un mauvais cocher, je Tignore; je ferme les yeux ; je suis le roi mon maître et j'attends.
— Vous n'êtes pas rassurant , et vous me ferlez plus de frayeur, avec vos incertitudes, que mes craintes ne m'en font réellement. Tenez, mon vieil ami, ne parlons plus de cette vilaine politique, elle attriste, elle met en colère; parlons un peu de votre nièce, plutôt ; dites-moi si elle aura une bien jolie toilette, à ce bal du Palais-Royal.
— Je ne pourrais vous en donner le détail, mais je sais qu'elle a convoqué toutes les célébrités qui s'occupent de la toilette des femmes, pour leur commander la sienne.
-— Marie commence à goûter le monde, monsieur de Polvil , elle y a des succès. On
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vante sa grâce et son esprit, on la loue de sa bonté; le vicomte de Baudrimont est bien' heureux d'avoir rencontré un si bon parti.
•^ Heureux, heureux, répondit le marquis de Polvir, il ne le montre guère; c'est un mauvais sujet que monsieur mon neveu; je puis parler librement avec vous, ma chère comtesse , vous êtes pour ainsi dire de la fa-mille : eh bien ! Charles mène une vie détestable , il abandonne sa jeune femme , avec laquelle on ne le voit jamais, pour courir, en compagnie d'un certain marquis de Vareuil, après toutes les sauteuses de l'Opéra. On m'a assuré qu'il jouait gros jeu, et tous les soirs il soupe au cabaret où il se grise assez régulièrement. Je ne sais si tout cela prouve qu'il comprend son bonheur; s'il le comprend, il faut croire que le bonheur l'a rendu fou.
— Mais c'est affireux, tout ce que vous m'apprenez là, abandonner sa femme pour de mauvaises filles et des débauches de ca-
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baret, c'est abominable; que dit aa pauvre femme?
-^ Ma Ibi y je Tignore , elle ne m'en parle jamais et je ne lui en parle pas. Pendant quelque temps , elle est restée confinée chez elle, voyant peu de monde et paraissant assez triste; actuellement, il me semble qu'elle a pris son parti sur Tindifférence de son mari. Elle sort tous les soirs, est de toutes les fêtes, reçoit chaque jour depuis trois heures jus-^ qu'à six heures, et puis elle compte au nom-» bre des femmes à la mode;
— Hélas ! monsieur de Polvil , Charles de Baudrimont court de grands risques , en se conduisant comme il le fait envers sa femme.
— Je le voudrais presque pour le punir, le vilain garçon , mais je crois qu'il peut être tranquille et confiant. Marie n'abusera ni de la connaissance de ses fautes, ni de la solitude dans laquelle il la laisse.
— Mon cher marquis, répondit en minaudant la comtesse de Yausdairs, je ne sais pas
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ce qiie*pense Marie, mais elle est femme
et jolie femme .... elle est délaissée, on la plaindra ; méconnue , solitaire , on s'efforcera de pénétrer les secrets de son âme , de peupler
sa solitude de Enfin je n'ose répondre
qu'à sa place
— Eh î chère comtesse, nous sommes d'un autre siècle ; ce que vous pouvez penser, Marie ne le pensera jamais, votre éducation et la sienne ont été bien différentes ; de notre temps , les femmes se vengeaient beaucoup des infidélités de leurs maris.
— Désapprouviez -vous ces vengeances?
aviez-vous à vous en plaindre?
— Nullement, nullement, c'était une époque charmante, délicieuse, qui revient dans ma vieille mémoire comme le souvenir d*uii conte des fées.
— Croyez -vous les femmes d'aujourd'hui beaucoup plus sages que nous ne Tétions alors ?
— Je ne répondrai pas à votre question,