CONVERSATIONS
madame de Yauxclairs ; seulement , je vous dirai que je crois Marie la plus sage et la plus délicieuse de toutes les femmes ; elle n'a pas d'amour pour son mari, elle n'en a, je pense, jamais eu , mais elle se conduira bien, pour elle-même. Marie a de la religion , et quand je dis de la religion , je n'entends pas cette dévotion qui conduit nos élégantes à la messe de midi à Saint- Thomas -d'Aquin , j'entends une piété vraie, douce, modeste, qui ne fait pas de bruit, ne s'effarouche pas, ne se gendarme pas, et n'est pas toujours montée sur des grands mots de morale à effaroucher les saints eux-mêmes. Voilà ce qui me fait penser que ma petite Marie demeurera sage.
— Tout ce que vous me dites est fort bien, mais
— Je n'accepte pas de mais, madame de Yauxclairs ; tenez, la voilà justement qui re* vient de la matinée musicale de madame de Raincy, venez avec moi lui faire une petite visite avant le diner : vous dinez avec nous ,
156 CORrftHSATIOIlS.
n'est- €6 pas ?•>.•. je ne toîs pourquoi je tmis consulte , car je ne recevrais pas vos reftis , si vous aviez l'intention de m'en faire.
Madame de Vauxclairs accepta.
Marie, toujours dirigée par les conseils du prince de Fiennes, cherchait à oublier le passé en s'étourdissant de tous les bruits dn monde; qudquefois elle éprouvait de la lassitude et du découragement ; quelquefois, elle voulait faire une halte , fouiller de nouveau dans sa mémoire , mais le prince de Fiennes ne lui permettait de s'arrêter et de se reposer que pendant les heures de la nuit. Quelquefois , quand îl la quittait dans «m des salons do faubourg Saint-Germain , il lui disait : Vous dormirez cette nuit, ma <:^ère papille, d'un paisible sommeil, je l'espère ; vous n'aurez ni songes, ni rêveries éveillées.
— Je le pense , répondait Marie : je sais lasse, ma tète est lourde, et je sais à peine si j'aurai la force de surmonter mon sommeil jusque chez moi.
C0NVS1I8ATIONS. 157
— Tant mieux, tant mieux, nous arriyons.
— A quoi donc? vous qui êtes le plus des" potîque de tous les princes, dites-le-moi.
— Mais à vous rendre plus calme.
— Alors, merci et adieu , car je tombe de fatigue.
Hélas ! pensait quelquefois la pauvre Marie, pourrai -je toujours supporter la fatigue de cette vie que Ton me fait mener , et si je ne puis la supporter longtemps encore, si de cette agitation perpétuelle à laquelle je me livre , je retombe tout à coup dans un repos absolu ; si tout à coup , je me retrouve en présence de toutes les idées que je cberche à repousser de mon esprit ; de tous les souve* nirs.... de toutes les espérances que je cherche à repousser de mon cœur ; 6 mon Dieu ! ce moment-là sera cruellement douloureux.
A moitié vaincue par le sommeil, ses idées se brouillaient peu à peu, le nom de Georges venait bourdonner faiblement à ses oreilles, prononcé lentement par ses lèvres qui n*ar-
2 mIIc de VERDUN. 14
158 COIITE18ATIOII9.
ticulaient plus de paroles , qu'en sons entrecoupes et doucement prolongés , comme les derniers sons d'une harpe éolienne. Quand sa voiture s'arrêtait et que la portière brusquement ouverte laissait pénétrer jusqu'à elle l'air frais et piquant de la nuit, elle reprenait subitement ses esprits , sans pouvoir cependant se dégager de l'influence de ses rêveries.
A peine rentrée en sa chambre , Marie se faisait promptement déshabiller, il lui tardait d'être seule, de retrouver avec délices et tout éveillée, le souvenir qui avait peuplé ses rêves, de prononcer vingt fois et avec toute son âme, le nom qu'elle avait murmuré pendant son sommeil.
Elle avait soif de se désaltérer du breuvage défendu, d'y mouiller ses lèvres ; elle éprouvait une singulière volupté à tenir tour à tour éloignée ou rapprochée la coupe fatale : sûrement la pensée de s'abandonner à l'amour qu'elle éprouvait pour Georges n'entrait point en' son cœur, mais eHe eût été triste que cet
COIVVBUATIONS. 159
amour s'éteignit tout à coup ; elle ne voulait point la faute, mais elle en choyait la sëduc* tion. Il s'élevait en son âme de tièdes langueurs qu*elle ne combattait pas, et ce qu'elle n'osait espérer dans les méditations de ses veilles , les songes de ses nuits l'apportaient comme réalité.
Elle en vint à souhaiter de rencontrer eneore une fois Georges de Minville ; elle en vint à comprendre le besoin d'un mot, d'une explication entre eux ; elle chercha à s'en démontrer la nécessité à elle-même , mais elle ne parla point au prince de Fiennes de cette première faiblesse contre la séduction. Elle avait eu à combattre sa propre résistance , elle ne voulait point après ce combat,. en recommencer un second ni avouer sa défaite.
Le soir oiî elle se dit qu'elle était résolue à tenter cette rencontre de Georges, à cher* cher cette explication dont elle entrevoyait les difficultés et les dangers, Marie n'osa point prier Dieu comme elle en avait chaque soir
1 00 CVR VXSSAnONS .
l'habitude, elle détourna la tète pour ne point apercevoir la porte de soq oratoire entr ouverte et la lampe qui dorait de reflets ince^ tains les saintes images de cet oratoire; elle éprouva un mouvement de frisson comme si son ange en s'envolant Teût effleurée du bout de son aile.
Immobile, devant son lit, les yeux fixes, les mains serrées convulsivement l'une dans l'autre, elle resta quelques minutes dans une hésitation d'incertitude, puis, fondant en la^ mes, elle se précipita sur ses couvertures, enfonçant sa tète dans son oreiller, et le sommeil la vint prendre entre une larme et une riante pensée ; ses bras se détendirent, ses beaux cheveux se déroulèrent sur ses épaules, et la nuit profonde et calme qui l'environnait ne fut plus troublée que par les derniers soupirs d'un chagrin expirant , sortant d'une poi* tcine opprimée dont les battements inégaux devinrent plus lents et plus réguliers après quelques minutes.
3udttce.
Celle-là est la vraie mvre.
SkMMItOlÊ.
Le grand jour, le jour impatiemment attendu, qui doit voir s'ouvrir le palais d'Orléans pour recevoir toute la royale famille des Bourbons est enfin arrivé. Une foule immense de peuple se presse, et sur la place et dans le jardin du palais, des flots de lumière projettent leur éblouissante clarté à travers les croisées ouveites ; un temps magnifique, une
164 JVsncB.
chaleur vivifiante sembleDt vouloir compléter Fensemble de cette fête, et rappeler aux habitants de Naples leurs belles nuits d'Itatie.
Le mois de juin déployait alors tout le luxe de sa végétation, ce n'était partout que fleurs et arbustes, les escaliers en étaient encombrés; la terrasse qui réunit les deux ailes du palais apparaissait comme un jardin suspendu, semblable à quelque magnifique décoration d'opéra ; une livrée nombreuse était dispersée dans les vestibules et les antichambres : tout est prêt, tous les conviés sont arrivés, excepté les deux rois auxquels la fête s'adresse et leur famille et leur suite.
Tout à coup des cris de /^m le roi ! se fimt entendre, un mouvement d'oscillation agile les masses de curieux, les gardes ont peine a contenir la foule, le duc d'Orléans, accompagné de sa femme, de sa sœur et de ses nombreux enfeuits , s'avance au-devant des hâtes royaux qui F^ionorent de leur visite. Puis ils rentrent ensemble dans les salons où
jusncK. 165
les attendent les courtisans de deux royautés mourantes, et les courtisans d'une royauté qui pressent déjà son aurore.
Cette fête où brillèrent d'un dernier éclat une société qui devait bientôt disparaître, une royauté qui n'avait plus que quelques jours d'existence, demeurera marquée dans l'histoire comme l'adieu d'un siècle expirant, à la venue d'un siècle nouveau.
Car, il faut le dire, pour le présent comme pour l'avenir, pour ceux que de menteuses chroniques tromperont, comme pour ceux qu'égarent les mensonges contemporains, et cet acharnement honteux de nos hommes d'aujourd'hui, à vouloir salir de leurs diffa* mations les siècles écoulés :
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle et un grand siècle ; il faut les prendre à leur point de départ, et les suivre jusqu'au jour où la révolution de 18d0 vint elore cette belle époque.
La France avait subi deux invasions, ame->
nées, non par les Bourbons, qui depuis long* temps ne comptaient plus d'alliés parmi les souverains étrangers; mais par Tinsatiable ambition et le fol orgueil d'un grand homme, qui ne sut pas plier sous la mauvaise fortune, qui joua au jeu des batailles et sa propre destinée et celle de la France, et refusa deux fois de traiter, d'accepter une paix dont on ne lui laissait pas , comme à l'ordinaire, dicter toutes les conditions* La France couverte d'ennemis, accablée d'exorbitantes contributions de guerre, incertaine de son sort, ignorant si dans les conseils oiî se règle la destinée des vaincus, on ne songe pas à l'affaiblir par un partage de ses provinces entre les vainqueurs, ou par la privation des frontières que Louis XIV sut lui conquérir sur les bords du Rhin : la France, sans roi, sans chef, sans ar mée, tournait ses regards vers les Bourbons* Alors ces malheureux princes décimés par la hache des révolutions, proscrits par la fureur de ceux mêmes qui les rappellent, quittent
leu)rs paisibles retraites, reviennent habiter le yieux palais de leurs ancêtres, et la France échappe à la honte d'un partage, et la France conserve les conquêtes de Louis XIV, et ses armées détruites se reforment, et de nouveau puissante et vénérée, elle reprend place au conseil des grandes nations.
Depuis le jour où les révolutions s^agitèrent pour la première fois sur le sol de la France, ce malheureux pays n*a pas. joui d'un seul jour de liberté; tour à tour il a subi le joug de fer de tous les tyrans qui ont voulu l'exploiter. Les Bourbons reparaissent, et avec eux la légitimité , ce grand principe conservateur des nations comme des dynasties; ils apportent la véritable liberté, la liberté par l'empire des lois.
Pendant les quinze ans de Restauration, trois guerres, justes et glorieuses, illustrent nos armées : la guerre pour l'indépendance de la Grèce, la guerre d'Espagne et la guerre d'Afrique.
168 josnci.
La Restauration reçoit la France toute blessée d*une grande défaite, et quand eUe descend du trAne, elle la laisse aux mains qui saisissent le sceptre, glorieuse et couronnée des lauriers d'une noble conquête.
Maintenant , que des hommes qui ont plié leur bassesse sous toutes les tyrannies, depuis celle de Robespierre jusqu'à celle de Napoléon, viennent dire que ces quinze années furent des années de honte, et que c*est trop pour la France d'avoir subi pendant cette période de temps un gouvernement imposé par l'étranger, il faudra sourire de pitié et passer en haussant les épaules.
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle; il est d'un cœur noble de l'avouer, il est d'un cœur noble d'en conse^ ver aux princes qui y présidèrent un souvenir reconnaissant, de professer un respect, du moins silencieux pour leur mémoire.
Il n'y a pas tout à fait deux siècles et demi, que cette royale famille que l'on a proscrite,
josncs. 169
drapeau de treize cents années de
stoire , partit de son royaume de Na-
ipportant pour enrichir le tr6ne qui
lit, plus de domaines que n'en avaient
possédé les autres branches de nos
portant un second royaume à coudre,
frontière à notre beau pays de France.
cent quarante ans plus tard, chassée
révolution, elle quitte son tr^ne, son
emportant que de faibles parcelles de
»es richesses; qu'un peu d'or pour évi*
probre de la misère, et la veille de son
e dote encore la France d'un royaume^
ruit à jamais la piraterie, et plante en
Gibraltar le drapeau français sur les
) la Méditerranée.
ce qui fait que la Restauration aura
euse signiGcation historique, voilà ce
qu'après le siècle de Napoléon , l'im-
) histoire burinera sur se^ tables de
, le siècle de la Restauration ; car les
ne se comptent plus par le nombre
170 JD8TICE.
des années , mais par Fimportance des £ûts accomplis.
Ce siècle de la Restauration finissait donc; sa dernière fête étalait son dernier luxe , tous les services de la maison du roi , tous les officiers, tous les administrateurs, avaient revêtu leurs grands uniformes : les ambassades et les étrangers rivalisaient par la magnificence de leurs costumes, avec les deux cours de France et de Naples , les femmes resplendissaient des feux de mille pierreries*
Ce monde était la société de la Restauration, c^était la Restauration tout entière, représentée par ses sommités en tout genre.
Derrière le duc d'Orléans , apparaissait un groupe moins brillant , moins doré, affectant une simplicité plus austère ; dans ce groupe on distinguait toutes les oppositions, qui, pendant quinze années , avaient sourdement miné le tr6ne ; les littérateurs , les peintres, les avocats, les savants, qui s'étaient classés parmi les factions hostiles au gouvernement*
JOSTICB. 171
Ce groupe de gens à la rigide simplicité , ces hommes d*opposition systématique, composaient la cour du duc d*Orléans.
C'était la révolution de 1880.
Les danses commencèrent, les froideurs de l'étiquette royale disparurent, et chacun s'obserya d*un œil curieux. Le faubourg Saint- Germain côtoyait avec une sorte de défiance instinctive, ces libéraux du palais d'Orléans , qui s'y mouvaient en gens habitués aux localités et connus de tout le service intérieur.
La vicomtesse de Baudrimont était arrivée de bonne heure pour éviter la foule. Ce soir-là son mari avait daigné l'accompagner, mais il l'avait quittée à son entrée dans les salons, et depuis ce moment, elle était demeurée seule et pensive, assise sur une banquette, étourdie de tout ce mouvement, songeant à mille choses et ne songeant à rien. Le bruit de l'orchestre couvrait de ses vives harmonies tous les autres bruits de la fête, des figures qui lui étaient totalement inconnues circulaient au-
tour d'elle; Marie éprouvait une tristesse mélancolique de sa solitude air milieu de cette foule immense.
Après une heure d'abandon, pendant lequel personne ne lui adressa la parole, pendant lequel elle demeura comme oubliée dans le coin du salon qu'elle avait choisi pour s'y a»* seoir, Marie ftit tirée de sa réVerie par Tarri* vée du prince de Fiennes.
— Comme vous voilà seule et loin de toutes vos connaissances! madame, lui dit- il, pourquoi vous tenir ainsi séparée du noble faubourg, il est tout entier dans la grande galerie et dans le second salon ; vous vous trouvez, ajouta-t-il plus bas, avec toute la faction libérale , votre présence ici est presque un commencement d'opposition.
— Je ne savais pas, répondit en souriant la vicomtesse de Baudrimont, que moninatteih tion pût avoir celte conséquence, tous ces gens que je vois autour de moi sont donc bien mauvais.
lusncE. 175
— Hélas ! je crains qu'ils ne le soient plus que nous n'osons le penser, il y a aujourd'hui à cette fête deux rois de France.
— Comment cela ! demanda Marie.
— Oui , ma chère pupille , deux rois de France; d'abord celui que vous connaissez , Charles X , le vieux et respectable roi de la France monarchique, 'puis monseigneur le duc d'Orléans, roi de l'opposition et de la France révolutionnaire.
— Croyez-vous donc qu'il y ait encore une France révolutionnaire?
— Je voudrais pouvoir en douter, mais j'entendais tout à l'heure un de nos girondins actuels, dire à monseigneur le duc d'Orléans, presque derrière le roi : Ma foi! monseigneur, ceci peut s'appeler une fête vraiment napolitaine, car nous dansons sur un volcan.
— Mais, monsieur de Fiennes, le roi est aimé en France , l'armée lui est dévouée et cette campagne d'Afrique qui commence , va
rendre nos princes encore plus populaires.
Le prince de Fiennes soupira, puis il reprit bientôt :
— J'ai tort de vous parler de politique , de rembrunir vos idées de la tristesse des miennes, je ne sais si nous dansons sur un yolcan, mais il y a sous nous quelque chose qui s*agite*, de vagues pressentiments de malheurs inquiètent les esprits, et peUt-étre me laissai-je trop influencer par ces pressentiments. Attendons, comme les vieux sénateurs romains attendirent les Gaulois.
— Attendre, c'est périr, monsieur de Fiennes.
— Peut-être? mais, que voulez-vous; je ne rencontre que des gens aveugles, ou des mystérieux qui se rient de mes craintes avec un air d'assurance qui ne me rassure pas du tout.
Le prince de Fiennes parut quelques instants absorbé dans l'amertume de ses reflexions ; après quelques minutes de silence, sa physionomie s'était éclaircie, et «'imposant h lui-même une volonté opposée à la pente de
JC6TICK. 175
ses préoccupations, il demanda à la jeune vicomtesse de Baudrimont pourquoi elle ne dansait pas.
— Je pourrais vous répondre, dit-elle, que c'est parce qu'il fait trop chaud et vous me croiriez sans peine , car il fait étouffant ici ^ mais, en réalité, c'est parce que je ne suis pas invitée.
— Voici M. d'Aiguebelle qui se dirige de ce c6té , votre abandon va cesser; je vous en conjure, ne revenez point à cette place -ci, rangez-vous avec le faubourg Saint-Germain; au milieu d'une fête comme celle que nous donne monseigneur le duc d'Orléans , chacun doit être avec les siens,
A peine le prince de Fiennes terminait ces mots , que le vicomte d'Aiguebelle bredouillait avec une certaine aisance de fatuité, la phrase obligée par laquelle on est convenu d'inviter une femme à danser avec soi. Les premières mesures d'une contre-danse se faisaient entendre, la vicomtesse de Baudrimont
176 JOSTICB.
et M. d'Aiguebelle y prirent place , et bientôt dans un espace étroit , resserré par la foule des spectateurs, vingt femmes et autant d'hommes se coudoyant, se heurtant, piétinant sans grâces et presque sans changer de place, commencèrent ce que Ton est convenu de nommer une contre-danse française; mais, ce qui n'est, à parler vrai, qu'une réunion de conversations particulières, qui, pour acheter quelques minutes d'à parte, se soumettent à l'obligation de s'agiter à tour de r61e , dans des paaêea et des avant -deux qu'un musicien commande du haut de son orchestre.
— Nous avons ici bien mauvaise compagnie, et c'est un vrai bonheur, madame, de rencontrer dans cette cohue des gens de sa connaissance; je savais que vous étiez au bal, M. de Baudrimont venait de me le dire, mais j'avais presque perdu l'espoir de vous trouver, quand un hasard heureux m'a fait découvrir votre retraite.
. — Il me semble, répondit la vicomtesse de
JD8TICE. 177
Baudrimont, que je ne faisais point faute aux quadrilles de bonne compagnie, toute la société est au bal. .
Le vicomte d'Aiguebelle regarda autour de lui d'un air étonné , comme s'il eût examiné pour la première fois tout ce qui Tentourait.
— Je m'étais aperçu de votre absence, madame.
— Je vous sais bien bon gré, monsieur d'Aiguebelle, de l'intérêt que vous me portez. Et madame de Baudrimont regarda M. d'Aiguebelle presque fixement , et un sourire dédaigneux erra sur ses lèvres.
Je vous sais bien bon gré , monsieur , de l'intérêt que vous me portez, mais je dois vous -dire que je hais les fadeurs , puis-je vous demander de m'en faire grâce.
A ce moment , l'ordonnance de la contredanse appelait madame de Baudrimont et M. d'Aiguebelle à figurer ensemble : M. d'Aiguebelle profita de la nécessité oti se trouvait sa danseuse dé lui donner la main, pour
la lui serrer avec une ajQTectation de seDtimenh talité aussi risible qu'impertinente.
— Je voudrais être compris par vous , madame ; ce que vous prenez pour des fadeurs n*est que Fexpression d'un sentiment yrai.
Marie, indignée de cette audacieuse déclaration , ne répondit que par un mouvement de tète d'une indicible fierté; tout ce que tenta depuis cet instant le vicomte d'Aiguebelle pour renouer une conversation fut inutile , toute son habileté échoua devant une ténacité de résistance à «laquelle il ne s'était pas attendu. Cependant, quand la contre» danse fut terminée et qu'il eut reconduit sa danseuse à sa place , il se dit :
Cette petite femme si revéche sera à moi , ma position n'est pas déjà si mauvaise auprès d'elle, sa vertu farouche s'est indignée, il est vrai , mais elle a entendu , et qui mieux est, compris que j'investissais sa personne de mes premières lignes d'attaques ; nous sommes sur le pied de guerre , il ne me faut plus qu'un
JC8TICE. 179
hasard, un peu de bonheur. Pour de l'audace, je n'en manque point ; il est nécessaire de prendre rang d'inscription dans le cœur d'une jeune femme, et que l'on débute par de la haine ou par de l'amitié, la position est à peu de choses près la même.
Le vicomte d'Aiguebelle avait raison pour beaucoup de femmes.
Il en existe quelcpies-unes qui disent à leurs amants avec larmes et sanglots : Un homme m'obsède, me poursuit de ses odieuses déclarations et veut troubler notre bel amour, mon bien aimé ; oh ! délivre-moi de sa présence , je sens que je n'aime au monde que toi ; que je n'aimerai que toi dans toute ma vie ; mais ses paroles me font mal , parce que j'ai peur qu'elles ne te rendent jaloux.
Et cet homme abhorré, cet homme que l'on hait , dont les déclarations soulèvent le cœur d'indignation; cet homme que l'on déteste parce qu'il veut troubler le bel amour que ces femmes ont au cœur, cet homme-là, le lende-
180 JUSTICB.
main, est nommé par ces mêmes femmes des plus doux noms que la langue de Famour puisse inventer : pour lui on en crée de nouveaux 9 et l'amant de la veille n'existe plus que comme un souvenir funeste dont il faut délivrer sa pensée.
Mais la jeune vicomtesse de Baudrimoot n'était pas du nombre de ces femmes au cœur volage, à l'amour inconstant, et le vicomte d'^iguebelle dépensait en pure perte et son fade sourire et ses grâces de mauvaise compagnie.
Pendant toute la contre-danse qu'elle ve* nait de danser, un officier de la garde royale avait suivi du regard chacun des mouvements de Marie, et placé non loin derrière elle, dam un groupe qui le cachait presque entièrement, il avait saisi d'une oreille jalouse quelques mots de l'étrange conversation dont elle n'avait pu réprimer l'impertinence. Cet officier, fort pâle jusqu'alors , s'était senti tressaillir aux premières paroles du vicomte d'Aiguë-
belle , puis une rougeur vive et passagère colora ses joues et son firont , puis ses yeux devinrent fixes sous l'ombre des larges sourcils qui les recouvraient.
Bientôt une mesure vive et pressée de Forchestre et le mouvement du groupe de danseurs qui s'arrondissait, indiqua que la valse allait succéder à la lenteur des danses fran* çaises. Il y eut dans tous les salons un instant de déplacement général dont l'officier de la garde , qui n'avait cessé de fixer Marie d'un regard ou le regret se mêlait à une sorte de colère, profita pour se rapprocher d'elle. Une chaise était vacante ; il s'en empara , et surmontant une sorte d'hésitation et de tremblement, il dit presque à voix basse :
— Un ancien ami de votre enfance est-il assez présent à votre souvenir, pour qu'il puisse, sans vous être présenté officiellement, madame, essayer de se faire reconnaître?
Le son de cette voix qu'elle entend|iit toujours dans ses rêveries , qu'elle se rappelait 2 16
comme la plus douce musique de ses jeunes années, fit tressaillir la vicomtesse de Baudrimont : elle se retourna subitement vers l'endroit d*oii il lui avait semblé qu'elle était venue, on eût dit, tant elle mit de précipitation
dans ses mouvements, qu'elle craignait d'être abusée par une illusion ; mais quand ses yeux rencontrèrent ceux de Georges de Minville , elle sentit une faiblesse invincible s'emparer de toute sa personne , ses bras retombèrent sans force à ses côtés, et les battements précipités de son cœur soulevèrent sa poitrine qu'une douleur aiguë et glaciale traversait comme la pointe d'une flèche.
Enfin s'étant remise peu à peu de cette émotion si imprévue, elle tâcha de répondre à la demande qui lui était faite avec tranquillité, mais sa voix se faisait à peine entendre, et ses paroles sortaient de sa bouche, à intervalles inégaux , tremblantes et embarrassées.
— Pourquoi m'adressez -vous cette qucs-
doutez-vou« de ma mémoire et de moa
>rge8 hésita d'un air douloureux pendant
[ues secondes , puis il répondit avec un
sourire :
Non ! non ! madame, je ne doute, ni de i mémoire , ni de votre amitié ; mais je ;nai8 que les années.... qui se sontécoudepuis que nous ne nous sommes vus , isent tellemeAt changé les traits de mon i;e et leur ancienne expression, qu*il vous mpossible de retrouver l'enfant gai et iniant , compagnon de vos premières an- , dans ro£Gicier fatigué et vieilli qui vous ;$se la parole.
- En effet, je vous trouve une expression fatigue et de souffrance, qui m'inquiète,
ivez-vous eu?
larie s'arrêta, car elle crut deviner qu'elle raitpour beaucoup dans la cause des soufaces de Georges.
~ Oh ! je n'ai éprouvé , madame, aucun
184 JosncB.
revers de fortune, reprit-il , je n'ai éprùuvé aucune de ces souffrances que les médecins puissent guérir, je ne suis point malade ; mes amis, et il appuya légèrement sur ce mot,
auraient tort de s'inquiéter les geus qui
jugent sainement et froidement de toutes choses, prétendent que je suis sous Tin*
fluence d'une de ces douleurs vagues et
sans cause que les années emportent en
s'écoulant* Vous comprenef , madame, combien c'est peu inquiétant,
Marie sentit cruellement l'ironie cachée que contenaient les paroles de Georges, des larmes mouillèrent ses paupières , et elle baissa la tète.
-r-Je ne sais pourquoi, murmura -t -elle, vous semblez apporter si peu de soin et d'at tention à votre santé, à vos souffrances; croyezvous que vos amis ne doivent pas s'affliger de votre état actuel?
— Ceux que l'on nomme mes amis, madame, sont quelques officiers, qui prétendent que si
ivsncE» 189
e buvais comme eux, que si, oômme eux, je de livrais à toutes les folies de leur âge et du dieu , je serais guéri , et peu^étre sont^ils tlus savants dans leur théorie médicale que oute la Faculté de médedue. Mais c'est assez ous occuper de ma persomie, madame, vous larler flûs longtemps de moi ou de ce qui ae regarde , semblerait afficher une préten* ion que je n'ai certes pas. Laissez -moi plu- 6t vous féliciter de. tous les bonheurs de otre destinée ; j'ai appris, avec bien..,, de intérêt....
Et la voix de Georges de Minville faiblit en Tononçant cette dernière partie de sa phrase s
— Ce qui voué est arrivé d'heureux ; si je Le vous ai pas fait savoir plus tôt la part que 'y prenais , n'en accusez , madame , que Fi* raoranee où j'étais resté de votre sort ; je l'ai ionnu seulement le jour oii vous fûtes pré*' entée au roi.
Marie ne répondit rien, car eUe sentait que
es sanglots seraient venus étouffer sa voix , 2 16.
186 JC9ncB*
si sa bouche s'était ouyertepour essayer quelques mots.
Il y eut entre Georges et Marie quelques instants de silence.
— Voulez-vous me permettre, madame, de m'inscrire au nombre de yos danseurs, si la liste n'en est pas plus que complète? ajouta Georges sur le même ton de sareasme firoîd et douloureux.
Marie ne put supporter Famertume ayec laquelle Georges lui parlait : elle comprenait comlnen grande devait être sa souffrance; rabattement imprimé sur sa belle figure, le changement survenu dans son caractère, autrefois si doux et si aimant, le lui indiquaient asse? : mais ce qu'il lui rendait de profondes douleurs dépassait ses forces morales; elle releva sa tête et son regard, un<e dernière larme brilla comme une goutte de rosée entre ses cils longs et soyeux, et l'expression de sa bouche sembla demander grâce.
L'orchestre ne jouait plus depuis cinq ou
jirancB* 187
i. minutes, des groupes s'étaient formés dans us les salons, une vive inquiétude semblait i préoccuper, et de temps en temps il se fai> it un silence, pendant lequel tout le monde nblait écouter. A travers les fenêtres ourles, on entendait monter du jardin les cris peuple confus et colère, puis tout rentrait ur une seconde dans une tranquillité par* te, le ciel pur et parsemé d'étoiles apparaîst coloré d'une faible lumière qu'affaiblissait :lat des bougies; une légère brise de vent :ouait les cimes des arbres et les fleurs de terrasse , quelque chose de solennel et de >te se faisait sentir à tous les cœurs. Fout à coup les cris du peuple recommencent plus prononcés, plus énergicpies ; une e lueur d'incendie colora toute l'archîtece des longues galeries du Palais-Royal, par un sentiment d'effiroi général tous les Lviés de la fête se portèrent vers le salon où trouvaient les deux rois et les princes, jeorges et Marie restèrent seuls, et cepen-
1^8 JusncB.
dant eux aussi avaient eu leurs oreiUes frappées par les clameurs du peuple, et cependant eux aussi avaient vu les lueurs de l'incendie rougir au loin les bâtiments du palais ; mais >ils ne bougèrent pas de leur place. Georges se redressa inquiet, et prêt à tout événement, de sa main gauche il saisit le bras de Marie,^t appuyant Fautre sur la garde de son épée, il écouta et attendit. Puis, tour* nant vers sa tremblante compagne un visage sur lequel se lisait une noble et généreuse énergie.
— Marie, lui dit-il, n'ayez aucune crainte, je suis près de vous.
Marie rendit un regard plein d'amour et de confiance au regard brûlant de Georges de Minville ; une de ses mains serra même la sienne d'une étreinte vive et passionnée, et de sa bouche heureuse et souriante elk répondit :
— Non ! Georges, je n'ai pas peur.
Tout ce qui vient d'être raconté ne dura
le fort pen d'instants; les cris du peuple s'a* lisèrent, les lueurs de Tiocendie s'ëteignint, la foule qui s'était éloignée revint bientôt ipatiente de retrouver ses plaisirs inter* •mpus, l'orchestre fit de nouveau retentir s vastes salons du Palais-Royal de ses appels yeux ; la fête continua et ne fut plus U*ouée pendant le reste de la nuit.
Le comte et la comtesse de Baudrimodl lerchaient leur belle -fille qu'ils n^avaient >int rencontrée depuis le commencement de
soirée , Marie les aperçut et prévint Gecnr- (S. Alors ils se séparèrent, mais l'adieu qu'ils
dirent eut quelque chose de doux et d'àical, qui fit entrer en leur âme comme une ie inconnue.
Le prince de Fiennes revint vers Marie ^ )rès que les deux rois eurent quitté le Pa* is-Royal.
— Que s'est «il donc passé? lui demandaelle.
— Oh! presque rien , répondit-il, le ben
i90 josncs,
peuple a voulu s*amu8er aussi ; il a tenté une petite émeute, et pour se donner le plaisir d'une illumination, il a brûlé les chaises du jardin. Ce n'est qu'une légère éruption do volcan sur lequel le prophète de cette soirée prétendait que nous dansions.
— Qu*est ce que cela veut donc dire? ]VÎnoe» cette émeute avait- elle quelque chose de sérieux?
— Rien, absolument rien, elle n'était pour ainsi dire qu'une des scènes obligées de cette fête, nous sommes au palais des révolutions, madame.
Vers trois heures du matin le bal n'était pas encore terminé ; le vicomte et la vieom* tesse de Baudrimont remontèrent dans leur voiture pour regagner leur h6tel ; son Altesse Royale Madame dansait un dernier cottUoi» avec monseigneur le duc de Chartres.
Le jour conunençait à éclairer les rues de Paris de ses pâles lumières. La dernière fête de la Restauration finissait , et dès deux rois
qui Y avaient assisté, Tun devait bientAt s'endormir du sommeil de la mort , tandis que Tautre s*achemineraît fugitif et découronné , vers la terre de l'exil qu'il visiterait pour la troisième fois.
^^ttatiotid.
Ici bas la douleur à la douleur s'encli»ine. A. DB Laiia«ti5>.
2 M>lo oK VERDUN. 17
Depuis le bal qui avait eu lieu au palais d'Orléans, Marie n'était plus la même, un trouble délicieux s'était emparé de tout son âtre, et les rêveries auxquelles elle se laissait iller lui apportaient un bonheur qu'elle acmeillait de toutes les puissances de son âme. >on cœur avait repris de la force et du cou- -âge, elle ne cherchait plus à le soustraire à
ji
Fempire d'un amour longtemps combattu; Georges Favait revue, Georges Taimait, toute sa destinée se trouvait accomplie.
Il ne s*était pas dit entre eux un mot qui pût leur faire espérer une nouvelle et prochaine rencontre ; ils n*espéraient pas qu*un second hasard fortuné vint les remettre eu présence Fun de l'autre ; et pourtant, Marie se sentait rougir au moindre murmure du vent, elle écoutait, elle suspendait sa respiratioa et pour ainsi dire le bruit de sa vie, pour saisir quelque murmure lointain, qu'elle semblait attendre. Heureuse de cette attente, elle la recommençait chaque jour, avec la même satisfaction et le même courage ; ses matinées se passaient ainsi, et le soir venu, elle courait partons les salons du faubourg Saint-Germain, comptant toujours voir se réaliser son désir le plus ardent ; et vivant de cet espoir que rien n'alimente, mais aussi que rien ne détruit.
Sa conGance envers le prince de Fiennes
s*était refroidie quelque peu ; Tamour auquel
son cœur succombait avait quelque chose de
si délicat dans sa culpabilité, qu'elle aurait
craint de le ternir en le confiant même à son
ami le plus dévoué. Cet amour avait atteint
la limite fatale oii les conseils n'ont plus aucun
M)uvoir ; il était arrivé à ce point qu'aucune
ffection, aucune amitié, si puissantes qu'elfes
ussent être, n'auraient eu la possibilité, ni
e lui venir en aide, ni de lui venir en oppo-
lion prudente.
Marie avait donc dissiihulé vis-à-vis du
ince de Fiennes, sa dernière entrevue avec
orges de Minville ; cette dissimulation lui
moins pénible qu'en tout autre circons-
ce, car le prince de Fiennes eut peu le loi-
de venir chaque jour, ainsi qu'il en avait
bitude, à rh6tel de Polvii. Les événements
tiques et l'inquiétude vague qui préoccu-
Qt tous les esprits le tinrent éloigné de
elations les plus intimes.
ger s'était rendue à l'armée du maréchal
de Bourmont, la nouvelle en était arriyée à Paris ; le canon des Invalides Favait apprise au peuple ; la Restauration accomplissait les dernières gloires de ses destinées.
11 circulait dans la capitale et dans les provinces des bruits inquiétants de coups d^Etaft, de retour vers une monarchie absolue ; les a|ptateurs affirmaient que l'armée victorieuse ne devait rentrer en France que pour prêter son appui à la dictature sans contrôle que voulait s'arroger le ministère du prince de Polignac.
Le pouvoir et la chambre, désunis par un désaccord important sur plusieurs points d'un intérêt majeur, s'étaient déclaré ouvertement une guerre acharnée. La chambre avait été dissoute ; mais presque entièrement renommée par les collèges électoraux, elle revenait vers sa tribune du palais Bourbon, plus animée à la lutte qu'elle n'avait pas craint d'engager, et comptant sur une victoire que lui assurait la défection importante de quelques royalistes dans les deux chambres.
àGlTATlORS. 109
)s conseils des ministres âe succédaient rpie sans interruption, et pas un mot de ui s*y débattait ne transpirait dans le ic : l'inquiétude et une agitation habilet entretenue traçaient leur sillon précurde l'orage , organisaient des résistances * le moment de la crise, ^pendant aucune de ces sourdes rume\|rs arvint à réveiller le faubourg Saint-Ger- 1 de son apathique assoupissement.
.6 temps était magnifique; un brûlant 1 échauffait les pavés de Paris : la campases délassements, ses plaisirs, appelaient [)in, dans leurs châteaux, les riches pro* taires rassasiés des fêtes de l'hiver. Les es se couvraient de voitures de voyage, irigeant les unes vers les eaux des Pyré- >, les autres vers la Suisse; d'autres, n , vers le riant séjour de Baden, ou les 3s pittoresques des bords du Rhin, haque jour un hâtel de plus se fermait s le faubourg Saint-Germain; Paris ne
retentissait plus du bruit des* fêtes. Le roi de Naples regagnait à petites journées son royaume aimé du ciel, et la cour de France, retirée à Saint-Cloud, se délassait de tout un hiver de fatigue et de représentation sous les frais ombrages de ce riant séjour.
A cette époque, une voiture de voyage sortit un matin de Fh^tel de Polvil, emportant rapidement vers ritaiie le vicomte de Baudrimont, que sa santé, délabrée par des excès de tout genre , forçait presque impélrieusement à ce voyage ; la vicomtesse de Baudrimont devait rester seule à Paris pendant toute la durée de son absence ; car son onde, le marquis de Polvil, pouvait compter comme un h6te du château de Saint-Cloud tant que s'y prolongerait le séjour du roi, et le comte et la comtesse de Baudrimont venaient de partir pour visiter leurs terres.
Cette sorte de liberté, cet abandon de tous ceux qui auraient pu la soutenir et la diriger, effraya d'abord Marie ; elle pressentit quelque
ACMTATIONS. 201
danger dans la solitude de sa vie, dans le pouvoir absolu, retnis à sa disposition, sur sa conduite et sur ses actions : elle jeta autour d'elle un long regard d'inquiétude, comme si le bruit d'un danger se fût rapproché d'elle* Dans cette immense ville de Paris, où s'agitent :ant d'existences et d'intérêts divers, elle ne l't que deux existences, deux intérêts mis en >résence; il lui sembla que tout ce monde ont Paris se dépeuplait, était autant de sauveardes qui lui faisaient défaut, pour la laisser »mbattre seule, dans le champ-clos des pas- )ns, contre un adversaire dont elle redou- It l'approche.
Le désir de partir, de rejoindre sa bellere, a'éleva un moment dans son esprit; is tous les souvenirs de Georges combattiit ce commencement de résolution ; sa derre force de résistance fut vaincue et elle a.
^'ailleurs, pensa-t-elle, il me faudra un jour autre en venir à reconmiencer cette lutte.
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pourquoi demeurer si longtemps dans Tincertitude et dans la crainte? 11 vaut mieux ma^ cher au-devant de sa destinée que de Tattendre ; les heures de tourment que l'on abrège ainsi sont autant de tortures que Ton arrache de son cœur.
Comme elle se débattait entre sa volonté et la conscience d*un devoir , sa femme de chambre lui remit une lettre dont récriture lui était totalement inconnue, elle se hâta de la décacheter, et l'ayant parcourue, elle la rejeta d'abord loin d'elle avec indignation.
11 ment, il ment, ce vicomte d'Aiguebelle, et la voix de Marie, en disant ces mots, dénotait une colère et un mépris profonds.
11 ment et me calomnie ; moi, je lui ai parlé avec bonté ?je l'ai encouragé à m'écrire?Mais cet homme est infâme ; il me fera perdre la tète. Je me croirai folle si je relis son affireux billet : et cependant elle le reprit, le froissa dans ses mains tremblantes, et le relut non sans répandre des larmes de honte et de dépit.
AfilTATIOIlS. 203
^'encourageante bonté que vous m'avez loignëe, madame, lorsque j'eus le bonir de vous rencontrer au bal du Palaisral, m'impose l'obligation de répondre à cusation que vous semblàtes faire peser moi, en traitant àe fadeurs, les exprèsis du respectueux attachement que vous ez si bien inspirer à ceux qui vous con- ^sent, et plus à moi, peut-être, madame, permettez-vous de le dire, qu'à tout