PREMIER BONHEUR
leurs fleurs , et des parfums enivrants s'exhalaient de tous côtés. On respirait dans Tair quelque chose de tiède et de corrupteur dont s'énervait Fàme.
— Quelle belle soirée, dit Georges en s^asseyant près de Marie sous le berceau âe jasmins, c'est un heureux anniversaire que celui que la nature semble si bien fêter. Depuis notre naissance, chère Marie, tous nos anniversaires nous ont trouvés heureux et réunis, que n'en peut-il être toujours ainsi !
— Qui nous séparerait, répondit avec une charmante naïveté Marie de Verdun; qui donc nous séparerait, répéta-t-elle, ne sommes-nous pas heureux, Georges, de cette vie que nous menons depuis si longtemps? ne l'êtes -vous pas, vous ? éprouvez-vous de l'ennui de notre existence monotone?
En disant ces derniers mots, Marie fixa d'un regard pénétrant et inquiet le fils de M. de Minville.
— Vous ne me répondez pas, Georges, con-
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Unua-t-elle ; youlez-yous nous quitter, dites, répondez-moi ? Ou trouverez-vous deux pères qui vous chériront comme les nôtres vous chérissent ; je ne yous parle pas de mon amitié ; mais si yous partiez, yotre amitié me manquerait -, Georges, yotre sœur serait bien seule et bien triste.
— Je youdrais pouyoir ne pas yous quitter, cbère Marie, je youdrais passer mes jours près de yous; mais....
— Quoi , mais , interrompit la jeune fille , qu'un triste doute faisait trembler. Vous ne voudriez pas nous quitter, et yous nous quitterez, n'est-ce pas, Georges? dites bien yite oui ou non.
— Ce n'est pas moi, Marie, qui yeux yous quitter : oh! non, croyez -le bien, où retrouverais-je tout ce qu'il me faudra laisser ici; je ne youdrais pas yous quitter, et cependant il faudra que je parte.
— Comment , je ne vous comprends pas , Georges.
84 PRBHIEl B01IBB1IR,
— Mon père m'a aimoacé ce matin qu'il venait d'obtenir mon admission à l'école militaire.
-^ A l'école militaire, répéta Marie, comme se parlant à elle-même et sans avoir bien compris.
— Hélas ! oui , à l'école militaire , et dams huit jours je dois être rendu à ma destination,
— Dans huit jours , dans huit jours vous nous quittez; pour bien longteBq)s? pour toujours peut-être; 6h, Georges!...» La pauvre enfiint ne put ajouter une seule parole, ses yeux se gonflèrent et ils répandirent un tor* rent de larmes.
Cette vague inquiétude, cette tristesse «ans but, dont l'Âme de Marie s'était sentie accablée, trouvait une cause en ce moment ; les pleurs qvi s'échappaient de ses paupières descendaient sans interruption sur ses joues, que la crainte avait pâlies ; la doulemr qu'elle venait de subir ne les faisait pas seules cou-
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1er, leur amertume soulageait en quelque sorte roppression dont elle s'était sentie atteinte le matin. *
Le cœur de Marie se développait à de nouvelles sensations, la vie ouvrait pour la prenûère fois devant elle les portes de l'avenir, et le chagrin se montrait sur le seuil, la revêtant d'une robe d'initiation pour les épreuves ftitures qui pouvaient lui être réservées.
— Mon Dieu, s'écriait-elle avec des paroles tout entrecoupées de sanglots ; mon Dieu , scnût-il vrai, Georges, vous nous quittez, <^-ii possible que notre fiunille se sépare?
— Mais, ma chère Marie, répondait George de MînvUle en serrant les deux petites ^ns de sa jeune compagne dans les siennes,
J« reviendrai vers vous, je vous écrirai souvent et je vous aimerai toujours.
— Vous nous quittez, mon ami, vous
nous quittez, et nous nous reverrons bien peu, tout au plus une fois par an; puis, au sortir ^e Técole militaire , vous entrerez dans un
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régiment, et peut-être alors vous verrez-nous encore plus rarement.
Toute notre heureuse enfance est finie, toute notre jeunesse, si calme et si confiante, est évanouie. Vous allez voir le monde, vous allez vous trouver entouré de nouveaux amis et de distractions qui vous feront oublier, ou qui du moins vous rendront moins pénible votre séparation d'avec votre père, d'avec nous, Georges; mais nous Mais moi, reprit Marie de Verdun en laissant tomber sa tête sur l'épaule du jeune homme et cherchant à comprimer ses sanglots ; mais moi , je vais rester seule, ici, dans cette ville de Versailles, oiî tous deux nous avons été élevés, où tous deux nous avons grandi près l'un de l'autre, oij tous deux nous nous sommes aimés, un peu plus tous les jours pendant quinze ans ; . moi , Georges , je n'oublierai rien, je ne secouerai aucun souvenir, je vivrai de leur importunité, qui vous accablera peut-être.
— Pouvez-vous le penser, Marie?
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— Eh bien non, Georges, vous ne nous oublierez pas, vous vous rappellerez que vous avez à Versailles une sçeur bien malheureuse, bien triste , bien seule, qui ne peut faire un pas dans la ville, qui ne peut parcourir une de ses promenades sans songer à vous, sans retrouver votre souvenir présent à chaque ^bre, à chaque statue qu^elle verra, à cha- <{ue allée qu'elle parcourra.
— Oh ! je ne vous oublierai pas, ma bonne Marie, soyez-en sûre ; croyez-en la douleur 9^e j'éprouve à me séparer de vous, de vous, D>a chère petite compagne de travaux , de plaisirs, de peines, de vous que je n'ai point encore quittée depuis que je suis au monde. Je suis triste, Marie , je suis bien triste de cette séparation; je sens mon cœur qui se ^rre chaque minute un peu plus en pensant que peu à peu le jour du départ approche.
Marie pleurait toujours, sa tète sans force demeurait appuyée sur l'épaule dont elle avait eberché l'appui; quelques exclamations en-
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trecoupées exprimaient seules ce qu'elle souffrait ; ses deux mains, froides et tremblantes, restaient abandonnëes dans celles de Georges, et son haleine pure et brûlante le faisait tressaillir.
Marie ne lisait point encore en elle-même, elle n'analysait pas la douleur qu'elle ressentait ; tout entière au regret de perdre son ami, son compagnon, l'associé de sa vie, eUe ne s'était pas demandé de quelle nature était l'affection qu'elle lui portait, ou plutôt cette affection do l'enfance, lien fraternel jusque-là, n'était^Ue destinée à se revêtir d'une autre forme qu'aux jours des épreuves.
Mais si Marie de Verdun, presque enfiuit, n'avait pas senti que l'affection qui l'unissait à Georges était quelque chose de plus fort et de plus passionné qu'une affection fraternelle, du côté de Georges il n'en était pas de même. Depuis six mois ses sentiments pour Marie avaient subi une transformation , dont toute sa tranquillité intérieure se trouvait troublée;
PftBHIERS CHAGRINS. 89
depuis six mois il ne levait plus vers elle ses yaix sans se sentir rougir, sans que ses veines ne Ossent monter vers son cœur un sang phis chaud et plus agité ; la nuit il s'éveillait en sursaut et songeait à elle ; dans ses rêves elle lui apparaissait avec toute son enivrante et «impie splendeur de jeune fille, le sourire sur les lèvres, laissant tomber sur lui de ces regards qui font frissonner ; alors il s*éveillait inquiet, couvert d'une sueur froide; l'agitation de voluptés inconnues agissait sur son cerveau, il avait peine à respirer, et comme vaincu par la force d'un mal étrange, il s'appuyait sur sa fenêtre ouverte , s'enivrant de Tair de la nuit , et là les premiers rayons du soleil avaient peine à le tirer de l'abattement (faï succédait à son exaltation.
Quand la tête de Marie de Verdun fléchit sur son épaule, quand la respiration de cette enfant si pure, dont la joue touchait presque la sienne, passa sur son visage et vint effleu- >^r sa bouche , quand ses deux mains près- 1 8
90 PUmU BOlfEBCfty
sèrent les deux mains froides et tremblantes qui lui étaient abandonnées, il se sentit comme mourir, il n'eut plus ni force ni courage. Puis * il eut peur de lui-même; il aurait voulu fîiîr, mais il se trouva cloué à sa place par une invincible faiblesse.
— Marie, Marie, murmura- 1- il les yeux éteints, Marie. •• et sa voix avait peine à se faire, entendre.
Marie leva vers lui son doux regard.
— Georges, qu'avez-vous? lui dit-elle; A mon Dieu, comme vous voilà pâle ; répondezmoi, je vous en prie... Georges, mon ch«r Georges , vous me faites peur ; oh , je vous en supplie, répondez-moi.
Mais Georges ne répondait pas, ses yeux voyaient à peine , son coeur battait inégalement à de longs intervalles, il n'avait plus la puissance de prononcer une seule parole, ses bras mêmes n'auraient pu se soulever.
— Mon bon Georges, étes-vous souffirant, qu'éprouvez -vous? Marie s'était levée, ses
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larmes ne coulaient plus, elle regardait son ami, dont la pâleur et l'immobilité Tinquiétaient au plus haut point. Puis de sa main tremblante elle interrogeait les pulsations de son cœur.
~ Georges, rëpondez-moi, c'est Marie, c'est votre sœur qui est là devant vous , qui vous sopplie... Vous me faites peur, Georges; ô regardez-moi, dites-moi seulement un mot.... faites-moi un signe qui me prouve que vous m'entendez.
Et de ses lèvres de vierge elle e£Beura le front du jeune homme.
Gomme atteint d'une commotion électrique, li se releva soudain ; et , se dégageant des efforts que la jeune fille tentait pour le retenir, il se plaça debout deVant elle, la regar- 4ïBt d'un air étonné et craintif.
—Jamais je n'oublierai, lui dit-il; et sa voix se laissait à peine entendre , tant le son CD était modulé sur un ton bas, tant les paroles sortaient lentement de ses lèvres; jamais
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je n'oublierai ni vous, Marie, ni Versailles, ni tout ce qui a entouré ma jeunesse, ni les années qui nous firent une vie commune si heureuse ; je n'oublierai pas non plus cet anniversaire de votre naissance, qui m'a appris jusqu'où allait votre tendresse pour moi.
Je veux conquérir les distinctions que l'on me montrera comme but de mes travaux.
Dites-moi , Marie , que vous vous associerez toujours par la pensée à mes peines, à mes succès ; que votre mémoire gardera le souvenir des années écoulées, qu'elle gardera surtout le souvenir de cette heure heureuse et pénible pendant laquelle je vous annonçai mon départ.
— Oui, Georges, je me souviendrai de tout cela, ma mémoire n'oubliera rien, ni votre amitié, ni votre bonté pour moi, ni cette heure qui vient de s'écouler; oh rien, rien ne sortira de mon cœur, ajouta-t-elle en croisant ses deux mains sur sa poitrine agitée.
— Vous me le promettez, Marie?
— Je vous le promets, et comment voulezvous que j'oublie, je ne vivrai que de souvenirs et d'espérance ; tenez, Georges, dit-elle, prenez cette petite bague.
Et elle tira de son doigt une petite bague d'or tout unie.
— Elle me vient de ma mère, prenez-la, et portez-la toujours ; elle vous rappellera ceux <iui penseront à vous la nuit dans leurs son- S[6s, comme le jour dans leurs veilles , elle vous rappellera ceux qui prieront soir et matin pour vous.
Georges de Minville se saisit avidement de la bague qui lui était offerte, et, après l'avoir pressée sur ses lèvres, il la mit ^ son petit doigt.
— Je n'ai pas de bague à vous donner en Change de la vôtre , Marie , se prit-il à dire d'uD air triste. Quel souvenir puis-je vous bisser de moi.
— J'ai votre bouquet de ce matin, mon ami, et jamais il ne me quittera, je vais l'en- 1 8..
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fermer ce soir dans cette cassette si vieille et si curieuse, que vous aimez tant, Georges; dans cette cassette qui a appartenu au grand» père de ma mère. £h bien, votre bouquet y sera seul , et quand je voudrai causer avec vous, je viendrai le trouver, et il me semblera que nous sommes plus près Fun de Fautre.
— Vous garderez ce pauvre bouquet, Marie, vous ne le jetterez point quand il sera fané, vous le garderez comme le don d'une amitié bien vive , bien sincère , que rien au monde ne pourra détruire ni même affaiblir?
— Oui, Georges, je le garderai.
— Merci, merci ; souvenez-vous des petites roses et des simples violettes dont il est cornposé. Si jamais, ce que je ne veux pas croire, Marie, vous veniez à m'arracber de votre mémoire, je vous donnerais de nouveau un bouquet tout pareil, et ce serait mon seul reproche.
— Alors conserve-toi bien, mon joli bouquet, dit en souriant l'enfant si pleurante et
PREMIERS CHAQRIIfS. 95
si désolée il y avait à peine quelques minutes; conserve-toi bien, car tu es le seul que je recevrai jamais de mon frère rincrédule. Mais vous, monsieur , étes-vous certain de conserver ma bague, pourriez-vous promettre de ne jamais vous en séparer?
— Quand vous la verrez hors de mon doigt, je serai mort.
Georges de Mînville dit ce peu de mots d'une manière ferme , empreinte d'une volonté et d'une conviction si profondes que, malgré elle, sans comprendre la raison de sa terreur, Marie de Verdun se sentit tressaillir.
— Que Dieu ait pitié de moi..... que je ne
la voie jamais détachée de votre main
Maintenant cette bague me fait peur, je ne sais pourquoi. . . Gardez-la bien, Georges ; oh ! gardez-la bien, si vous voulez que je ne sois pas tout à fait malheureuse.
£n cet instant la conversation fut interrompue par l'approche du baron de Minville et du chevalier de Verdun, qui venaient cher-
96 PIBMIBB BONHBVB, BTC.
cher leurs enfants. L'entretien et les souvenirs des deux pères s'étaient prolongés tant que le jour avait duré sans décroître , noiais quand le soleil, disparaissant dans les brumes du soir, eut permis à l'ombre de s'étendre et de s'épaissir, ils songèrent à la musique qu'ils devaient entendre aux bains d'Apollon, et ils se levèrent comptant trouver Gecurges et Marie impatients et prêts à sortir.
— Comment , ma fille, dit le chevalier de Verdun, vous n'avez encore mis ni votre chapeau ni votre schall ; dépêchez- vous, petite étourdie, à quoi donc pensez-vous? il est déjà tard.
Marie se hâta de rentrer dans la maison pour faire ses préparatifs de promenade; elle fut d'ailleurs bien aise d'avoir un moment de solitude , qui lui permit de se remettre des émotions qu'elle avait éprouvées^ qui lui ac* corda quelques instants pour essayer de vaincre l'agitation dont elle était émue.
Mut pvùxatnait le bùix.
J*aim« tant i contempler la nature, surtout le soir , quand elle a pris une teinte de douce mélancolie, '6 alors on me trouTerait bien folle; mais je garde mes secrets : personne ne les saura que TOUS , qui les comprenex , qui ne cfaerchex pas k me ramena à des idées qui me tueraient». O je veux garder ma yie de rêveries; st c'est une folie, je n'en veux pas guérir!
La nuit était presque venue quand le baron tle Minville, le chevalier de Verdun et leurs deux enfants arrivèrent au bosquet des bains d*Apollon; la musique se retirait, et les amateurs qu'avait rassemblés ce concert se dispersaient, soit pour regagner leurs habitations, soit pour faire quelques tours de tapis vert.
100 VIfB PBOMElfADE LE 80IB.
La lune n'était pas encore levée, mais une clarté molle tombait sur la terre des étoiles qui brillaient au ciel ; aucun vent ne se faisait sentir , et cependant une sorte de brise silencieuse apportait les parfums enivrants des fleurs des parterres , des orangers et des bois environnants ; les groupes de promeneurs se divisaient , et passaient à c6té Fun de Fautre comme des ombres; les voix n'avaient plus de bruyants éclats ; on n'entendait qu'un murmure doux et confus s'élever par intervalle.
Les charmilles et les marronniers présentaient partout leurs masses noirâtres, sur lesquelles se détachaient comme autant d'apparitions fantastiques de blanches statues de marbre ; au loin le grand canal et ses eaux limpides se perdaient dans les bois de Saint-Cyr.
De quelque cÀté que se portât la vue, l'œil s'arrêtait sur un spectacle enchanté, sur un paysage semblable à ceux dont les rêves heureux sont quelquefois ornés.
un PROHElfADE IS SOIR. 101
Le cheyalier de Verdun et le baron dé Minville marchaient côte à cAte, ne prêtant nulle attention à ce qui les entourait, et s'entretenant de Georges et de son entrée à l'école militaire. Quelques pas devant eux , Marie et Georges se donnaient le bras ; ils parlaient peu; la conversation qu'ils avaient eue dans le jardin de la rue Saint -Louis, et Timpres- «on que leur faisait éprouver cette belle nuit aux haleines tièdes et voluptueuses , les plongeaient dans une mélancolique rêverie, dont la Douveauté et le charme les surprenaient délicieusement.
Première révélation d'une existence inconnue, envahissement de leurs jeunes âmes par un pouvoir plus grand qu'aucun de ceux dont ils eussent encore ressenti l'atteinte, premier «nonr dont vienne s'ébrécher la virginité du ^œur ; Témotion secrète qu'ils ressentaient au fond de leur poitrine les réunissait dans une m^e sensation, dont ils n'osaient se communiquer l'ineffable ravissement. D'ailleurs , de 1 9
109 uns PBOMSnADB LS SOlft.
quelles paroles se seraient-ils servis pour se parler le langage de leur puissante affection; ils ignoraient les mots par lesquels ils eussent pu traduire ce qui se passait en eux.
Le baron de Minville et le chevalier de Verdun décidèrent que Ton ferait une longue promenade , puisque le concert , pour lequel on était venu , se trouvait terminé. Puis reprenant leur marche ils se reprirent à causer de Georges , de son entrée à Fécole militaire , et de l'avenir des deux enfants que la Providence leur avait accordés. Cette conversation, pleine d'une tendre et sainte sollicitude, attirait toute l'attention des deux vieillards: ils allaient, se laissant guider par Georges et Marie, et suspendant leur causerie pour tourner vers eux leurs yeux orgueilleusement paternels ; pour se féliciter d'avoir obtenu , au milieu de leurs malheurs , cette consolation.
— 11 est bien triste pour vous, pour moi, pour nous tous , mon cher Minville , disait le baron de Verdun , il est bien triste que nous
UNS PROHSirADB LB SOIR. 103
sopns arrîyës à Fépoque qui devait nous séparer de Georges. Il me semble , mon vieux camarade, qu'un premier anneau se brise dans la chaîne de notre union, notre famille se désunit, le faisceau se rompt. Vous allez être bien seul dans votre maison, oiî la voix de votre fils ne retentira plus ! Pardonnez - moi , mon cher ami, si j'éveille en vous de pareilles émotions ; mais ne vous semble-t-il pas , en vous séparant de Georges , que vous perdiez une seconde fois sa bonne , son excellente mère?
— Vous avez raison , Verdun , le départ de Georges réveille d'anciennes douleurs. Il ressemble tant à sa pauvre mère. . . . Vous la rappelez-vous , mon bon chevalier , quand vous la vîtes pour la première fois?
— C'était à Coblentz, répondit M. de Verdun.
— Oui , justement , à, Coblentz nous étions tout à la fois bien heureux et bien malheul'cux à cette époque ; nous savions à peine oii
104 UIIB PROISNADB LB SOIS.
nous poumons trouver un abri pour nos tètes, et cependant nous ne nous sentions pas complètement misérables ; alors madame de Verdun et madame de Minville existaient encore.
Les deux amis se turent un instant , après avoir échangé un regard douloureux.
M. de Minville reprit bientôt la parole.
— Regardez Georges , mon cher Verdun , il est tout le portrait de sa mère : mêmes cheveux , même coupe de figure , même regard , même souplesse dans la taille, et puis il a encore tout le cœur de sa mère , bon , généreux, une imagination ardente, trop vive peut-être , c'est là ma seule crainte* Croyez bien que j'aurais voulu pouvoir ne jamais m'en séparer ; j'aurais voulu pouvoir veiller sur sa jeunesse comme j'ai veillé sur son enfance ; mais cela n'est pas possible, il faut qu'un gentilhomme soit militaire quand tous ses aïeux l'ont été : sans fortune, que pourrait-il devenir y commis , comme je vois tant de jeunes
tllB PROMEITABB LE SOIft. 105
g€D$ aspirer à un tel emploi? Je ne dis pas que cela ne soit parfaitement honorable, mon ami ; mais j*ai été officier, mon père Tétait aussi ; son père fut tué à Fontenoy , son grand*père pendant les dernières guerres de Louis XIV. . . . Enfin toujours les Minville ont servi le roi, et
je veux que mon fils serve les rois , pour les- ^els nous-mêmes ùous avons abandonné une fois notre patrie , pour lesquels nous avons
Qui sait , peut-être un jour nos princes aufODtîU encore besoin de serviteurs dévoués; u un Minville manquait à l'appel qu'ils feront ^s à tous leurs fidèles serviteurs , il me . semble que mon écusson en recevrait une Wre de diffamation.
Devisant ainsi des affaires qui intéressaient le plus leur cœur, les deux pères cheminaient lentement , et suivaient sans la contrêler la dltfection que 4onnâ}ent à leurs pas les deux enfants dont ils s'occupaient.
Georges et Marie étaient empressés de fuir
100 VlfB PROHENADB LB fiOlR.
le peu de promeneurs qui se trouvaient encore dans quelques allées du parc ; la distraction du moindre bruit ôtait un charme à leur rêverie ; ils trouvaient tous deux une douceur singulière dans le silence mélancolique de la nuit et dans les harmonies étranges de l'air agitant les cimes des arbres , et dans le calme qui s'étendait au loin sur les campagnes.
Qui n'a senti une fois en sa vie ces premiers enivrements? qui n'a goûté les charmes ineffaçables de ces premières fêtes du cœur? Hélas ! malheurs et bonheurs , on oublie tout en vieillissant ; la mémoire se perd , la chaleur de l'imaginatioù s'éteint ; l'œil n'a plus de larmes , et des rides se forment dans le cœur comme sur la figure; mais jamais le souvenir d'un amour véritable ne peut s'anéantir ; jamais on ne revient vers lui sans émotion. Les vieillards lui donnent une larme ou un sourire au lit de leur mort ; et ceu;c mêmes que cet amour véritable a blessés mor-