‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 41 sur 47 · UN SONNET · texte numérisé non relu

UN SONNET

qu'il avait espéré. Les plus jolies coquettes Youlurent être chantées par lui, et Ton s'arracha un petit journal hebdomadaire dans lequel il avait inséré une ballade adressée

A WM belle inconnue.

Le vers qu'il débitait en ce moment devant l'élite des bas bleus et la fine fleur des jugeurs littéraires du faubourg Saint-Germain, annonçaient des prétentions plus élevées , une sorte d'ambition de poète épique ou dithyrambique vraiment effrayante, et ces versr ornés du titre pompeux :

La chute des Trônes,

tombaient deux à deux, sans pensées , sans mouvements, avec une sonorité d'expressions outrées , sorte de gamme chromatique desti-' née à cacher la pauvreté de l'imaginaticNDi. Cependant, comme toutes les phrases en

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étaient monarchiques sous une forme apocalyptique, ses vers furent applaudis avec enthousiasme, et de toute part éclata un concert de louanges assourdissant.

— Que dites-vous de la chute des trônes , madame? demanda M. de Balandry à la vicomtesse de Baudrimont.

— Je n*f ai rien compris, pouvez-vous me Texpliquer.

— Non, certainement, mais je pense, comme je ne sais plus quel personnage de la fausse Agnès : u quand je ne comprends pas, je n suis toujours dans Tadmiration. » Vous avez vu comme j'ai applaudi.

A un autre : voici le choiera; cet inspiré qui boit en ce moment le verre d*eau sucrée placé sur la cheminée , cette tribune de la poésie moderne, est chargé de chanter le choléra. Nous aurons un déluge d'épithètes hardies et neuves dont il a enrichi la langue française ; je vous le présente comme Tinven* teur du mot iurpe et de celui , non moins

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iotéreMant de monde, par opposition à immonde»

— Et le nom de ce grand homme, monsieur de Balandry?

— Il a deux noms et deux sexes, madame ; son nom littéraire , est Joséphine Bermude, son vrai nom , Eugène de Voisinard ; tous Toyez que rien ne manque à sa gloire : nom de baptême, nom de famille, pseudonyme, tour à tour jeune fille et jeune homme.

— A-t-il déjà publié quelque chose?

— Gomment! s^il a publié quelque chose? la Reyue de Marmande est pleine de ses poésies ; le voici qui s'élance, le signal est donné, soyons tout oreilles !

Et cependant le comte de Balandry, se penchant sur le dossier du fauteuil de Marie, con* tinua sa causerie satirique, et ses jugements s'exprimèrent par des phrases détachées, des mots jetés en critique volante , dont elle ne savait s'empêcher de sourire.

— Bien! très -bien! voici déjà le choléra

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bleu , nous le verrons rouge ou vert , tout à rheure, si cela convient à la rime.

De mieux en mieux , le choléra se transforme en courtisane impure; je tiens à ce que Ton fasse la description de sa toUette.

La voilà!... rien n'y manque, les bonnets, les souliers.

Ah! elle a le regard fauve.... drôle de courtisane.... des doigts crochus.... le teint livide.....

Décidément , madame Joséphine Bermude ou M. Eugène de Voisinard, sont pleins d'imagination.

Vous ne pouvez vous empêcher, madame, de crier nature, en manière d'applaudissements, nature est le mot approbatif consacré pour l'horrible •

— Qui , moi , monsieur de Balandry , que j'applaudisse à cette poésie ridicule.

— Vous êtes bien difficile, voyez madame de Tulange, elle prodigue à M. Eugène de Voisinard tout le miel de sa louange.

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— Sans doute, elle lui demande la permission de mettre son choléra en musique, répondit la vicomtesse de Baudrîmont.

— Bien frappé , bravo, madame, voilà un mot qui fera fortune.

— Il ne fera pas fortune du tout, car vous allez me promettre , monsieur de Balandry, de ne pas le répéter.

— Alors je vous supplie de me permettre de Fadopter.

— Vous -êtes méchant , monsieur de Balandry.

— Du tout, madame, je n'ai qu'un peu 3e férocité.

Les poètes se succédèrent pendant toute la soirée devant la cheminée du salon de madame de Montagny ; les uns chantèrent leurs amours et se dirent mille douceurs, qu'ils placèrent dans la bouche de leurs héroïnes; d'autres firent de la poésie politique au moyeu d'articles de journaux, de première Paru rimes et coupés en strophes. Enfin il y eut de

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la poésie pour tous les goûts : ode , satire , ballade, sonnet.

Vers onze heures, la fureur poétique commençait à diminuer , quelques personnes étaient déjà parties, quand on annonça le comte de Roselure, chacun reprît sa place et le silence le plus parfait s'établit ; M. de Roselure passait pour le premier de tous ces poètes de salon, pour un homme du^plus grand mérite, il était fort rare, une maltresse de maison pouvait compter comme une bonne fortune, quand il daignait accepter une invitation.

Madame de Montagny s'avança à sa rencontre avec son plus gracieux sourire :

— Vous êtes un homme charmant, monsieur de Roselure, lui dit-elle, vous n'oubliez pas vos promesses, et quoique vous arriviez un peu tard, je vous sais un gré infini d'avoir pensé à ma petite réunion.

M. de Roselure s'inclina.

— Nous avez-vous apporté quelques fragments de votre poème sur la Vendée?

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— Non, madame, je ne croyais pas rencon- ' trer chez vous une soirée de lecture, et puis. . . je n*ai rien encore d'achevé.

— C'est bien mal à vous, monsieur de Roselure, vous nous avez jugés indignes d'entendre votre grand poëme ; mais au moins vous nous direz quelque petite poésie, quelque fragment de n'importe laquelle de vos œuvres, que vous aurez en la mémoire.

M. de Roselure aimait à se faire prier ; c'était une de ces frêles apparences d'homme, mignardement encadrée et contenue dans un vêtement masculin, qui seul lui assignait un sexe. Ses manières, ses gestes, ses regards, l'accent de sa voix, appartenaient plus à une femme qu'à un homme. Les mouvements de son cou balançaient sa tête d'une épaule à l'autre, ainsi que le font les beautés dédaigneuses.

— Je vous assure, madame, que je ne sais rien, absolument rien.

— Madame de Baudrimont^ dit la comtesse

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de Montagoy en se retournant vers eette jeune femme, venez donc m'aider à obtenir de M« de Roselure, qu'il nous fasse part de quelqu'une de ses gracieuses compositions.

— Allez vous incliner devant cette idole de papier mâché, ambré, musqué, glacé, satiné et doré sur tranche , murmura presque bas M. de Balandry.

— Je n'en ferai rien, je vous assure, répondit sur le même ton madame de Baudrimont* Puis elle ajouta en s'adressant à madame de Montagny : Je pense, madame, que si M. de Roselure avait la plus petite pièce de vers en sa mémoire, il ne se laisserait pas prier ainsi.

Quelques femmes quittèrent leur siège, et vinrent , entourer M. de Roselure. Enfin, il parut décidé à se rendre aux vceux de la noble assemblée, et d'un pas lent et pensif, il se dirigea vers la cheminée.

— Nous serons gratifiés d'un sonnet. Tenez-vous prête à vous pâmer de satisfaction

poétique, d'autant plus, madame, que M. de 2 24.

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