‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 42 sur 47 · VII SONNET · texte numérisé non relu

VII SONNET

Rodelure a pour état dans le monde d*étre éperduement épris de vous.

— Quel conte me faites-vous là, monsieur deBalandry?

— Je ne vous fais aucun conte, madame, et je parierais volontiers dix contre un, que votre nom servira de rime en rie, ou de titre à la poésie de M. de Roselure.

Alarmée de ce que lui disait M. de Balandry, la vicomtesse de Baudrimont ne pouvait cependant y croire. Sa délicatesse se révoltait à la pensée qn*un fat pût lui adresser ses fastidieux hommages. Etre chantée par un tel homme, lui paraissait presqu'une flétrissure.

Son incertitude ne fut pas de longue durée ; car après quelques secondes de réflexion , M. de Roselure tournant un regard douloureusement fade du c^té de madame de Baudrimont, annonça qu*il allait réciter son dernier sonnet.

Bravo, bravo,.... charmant,.... délicieux, s'écria-t-on de toutes parts. Et quelques ehui,

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chut ! imposèrent silence, même à l'admiration préventive.

Alors d'une voix qu'il cherchait à rendre mélodieuse, le corps légèrement appuyé sur les hanches, et les mains jointes, il laissa tomber, en les scandant sur un mode uniforme, les vers qui suivent :

A rOrient vermeil, lorsque nait le matin, L*aurore de ses pleurs arrose le parterre \ Le lis ouvre au soleil ses feuilles de satin. Et de son doux encens il parfume la terre.

Biais le lis sur sa tige est triste et solitaire , Sa pompe impériale épouvante Tamour , L*amour à son aspect ne sait plus que se taire , Et regrette la nuit , plus douce que le jour.

Puis quand au haut des cieux, la nuit est de retour. Que le monde étoile roule dans le silence , Et qu*au plus haut des airs Diane tient sa cour. Laissant dans les forêts ses flèches et sa lance :

Amour, qui voit dormir ses frères les oiseaux , Vient aux doigts de Marie embrouiller les fuseaux.

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Le poète avait à peine fini son dernier vers, que rassemblée éclata en transports fiévreux et furibonds , entassant louanges sur compiiments , et compliments sur louanges.

— Gonnaîssez'vous quelque chose de plus riant, de plus frais, de plus divinement exprimé, de plus mélodieusement poétique? de* manda la comtesse de Montagny.

Amour qui voit dormir ses frères les oiseaux,

me parait d'une nouveauté enchanteresse.

— Les oiseaux frères de l'Amour , ailés comme lui, légers comme lui, voilà une image digne des meilleurs poètes , répondait la comtesse de Loges.

— Sa pompe impériale épouvante Tamour,

a bien son mérite. J'aime la pompe impériale du lis , etTAmour qui s'en épouvante. N'étesvous pas de mon avis , madame de Baudrimont?

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— Et VOUS avez le front de trouver cela beau ,

monsieur de Balandry, je ne vous conçois plus; votre poète me semble parfaitement ridicule.

— Mon poète ! Je vous prie de croire qu'il n'est pas à moi ; je pensais que sa naïve déclaration, faite avec une candeur si publique, vous aurait émue.

— Je la trouve impertinemment sotte , et voilà tout.

— Elle m'a touchée, moi , madame.

— Vous , monsieur de Balandry?

Les yeux de madame de Baudrimont et ceux de M. de Balandry se rencontrèrent. Un sourire ironique se dessina sur leurs lèvres. Les conversations xparticulières furent interrompues par une sorte de discussion générale , * où Yimmense mérite du sonnet fut porté jusqu'aux nues. Puis à une heure du matin chacun retourna chez soi , enchanté de cette soirée littéraire.

Ce ^vHxt.

Çuod ergo De us conjunsit» homo non separet. Evangelium tecimdum Mathteum.

Le leDdemain de la soirée littéraire de madame de Montagny, Marie fut réveillée de bonne heure par son oncle et le vénérable abbé Barré, le confesseur de son père, son confesseur à elle-même, qui désiraient lui parler. Cette visite si matinale, cette demande d'audience inusitée, la troublèrent, elle crut à cpelque malheur, et son imagina- 2 25

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tion parcourut en un instant toutes ies suppositions possibles. EnGnle marquis de Polvil et Tabbé Barré furent introduits ; tous deux avaient un air grave et triste.

— Ma chère Marie, dit le marquis de Polvii en prenant le premier la parole, nous venons, M. Tabbé et moi, vous apprendre de tristes nouvelles, mais nous connaissons votre cœur et votre courage, et nous arriverons aux faits sans préambule.

— Parlez, parlez, mon oncle ; et Marie devint pâle comme une morte.

— Ma chère enfant, votre mari est ud mauvais sujet.... oui, monsieur Tabbé, vous avez beau me faire des signes, il faut que je traite mon neveu comme il le mérite.... Votre mari est donc un mauvais sujet ; je sais bien que ce n*est pas votre faute, chère petite, vous ne Tavez pas choisi, c*est moi qui ai été un véritable fou, et j'ai compromis nonseulement votre bonheur, mais votre fortune.

— Qu*est-il arrivé, qu a fait M. de Baudri-

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mont, mon cher oncle ; oh ! je vous en prie , dites tout, apprenez-moi ce qui se passe.

— Eh hien ! ce qui est arrivé , c'est que M. votre mari a mangé en folies et en sottises une partie de votre dot, et qu'il a des dettes; maintenant il est retiré au château de Logeré, et il nous laisse toutes ses belles affaires sur les bras^ s*il.n'y avait que lui dans cette circonstance, je ne m'en mêlerais certes pas; mais vous, ma pauvre Marie, vous que j'ai promis à mon frère mourant de regarder comme ma fille, que deviendriez- vous si personne ne se mêlait des folies de cet écervelé ; il faut bien que je repêche ce monsieur, pour vous empêcher de vous noyer avec lui.

Marie ^e jeta dans les bras de son oncle, et se prit à pleurer.

— Allons, voyons, ne pleurez pas, ou sinon je vais pleurer aussi ; calmez-vous , ma chère Marie , ne m'êtez pas mon sang-froid , j'ai à m'occuper d'affaires ce matin, vous comprenez à merveille que je ne veux pas voir

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traîner le nom du mari de ma mëce, dans des études d'huissier. Je vais vous laisser ayec M. Tabbé qui, ayant appris toutes les sottises de M. Charles, n'a pas voulu tous abandonner à votre affliction, sans essayer de l'adoucir. Pendant que vous allez causer en- «emble, j'agirai, mes chevaux sont mU, je cours chez mon notaire; ne vous inquiétez pas, Marie, quand vous me verrez de retour pour dîner, tout sera terminé.

Vous dînez avec nous, monsieur Fabbé.

L'abbé Barré accepta; puis le marquis de Polvil sortit et le laissa seul avec Marie. Tous deux restèrent quelques minutes silencieux , mutuellement dans l'attente , sans savoir qui devait commencer la conversation. Ce fut Tabbé Barré qui, voyant Fembairas de la vicomtesse de Baudrimont, s'y décida enfin.

— Il y a bien longtemps, ma chère enfant, lui dit-il, que nous ne nous sommes vus. Jamais vous n'étiez ainsi restée près de deux*

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années sans accomplir vos devoirs religieux» Il faut que quelque grand malheur vous soit arrivé. Dites ^ ma chère enfant, vous savez qu*il y a plus de miséricorde dans le Seigneur, que de péchés dans Fhumanité ; je suis venu aujourd'hui pour vous consoler de toutes vos peines, pour tâcher de guérir toutes les plaies de votre àme;.... n*auriez-vousplus confiance en moi, mon enfant?

— Oh ! SI, monsieur, j'ai confiance en vous; mais j'ai douté, pardopnez-moi ce doute , de la miséricorde de Dieu : et puis , faut-il tout vous dire , j'ai craint de ne pouvoir me repentir de la faute que j'avais commise , ou plutôt j'ai eu peur d'arriver à me repentir. Vous ignorez ce que ma vie a été depuis deux ans , vous , mon père, qui descendiez dans mon cœur, vous que j'y faisais lire; depuis deux ans ce cœur vous est resté fermé; depuis deux ans, je ne suis pas allée vers vous; mais, aujourd'hui, les chagrins m'accablent, et c'est vous qui venez vers moi, vous m'apportez des

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consolatiolis et tous ignorez la plus grande plaie de mon àme. Ecoutez-moi , mon père, écoutez-moi. •• Oh! je suis bien coupable et bien malheureuse.

— Parlez, parlez, mon enfant, ma fille chérie ; car moi aussi j*ai reçu de votre père mourant la mission de veiller sur vous , de garder votre cœur des embûches du monde. Et maintenant je reconnais ma faute, j'ai peutêtre trop tardé à venir. Parlez, je vous écoute du cœur et des oreilles.

Alors Marie raconta tous les progrès de son amour pour Georges : elle dit son mariage malheureux et l'abandon dans lequel son mari l'avait laissée; elle dit toutes les 'tristesses de sa solitude, et comment elle avait retrouvé Georges de Minville, et toutes ses craintes pour lui pendant les trois jours de bataille de l'année 1880. Enfin, elle arriva à leur dernière entrevue , et elle avoua les heures qu'ils avaient passées dans la solitude, et pendant le silence et l'ombre de

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