‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 44 sur 47 · LE PR&TRE · texte numérisé non relu

LE PR&TRE

— Pour le château de Logeré ! s'écria Marie. • — La seule place conyenable pour une femme est celle qui lui est assignée près de son mari. M, de Baudrimont et nous ne devons pas examiner, ma fille, si ce malheur lui est arrivé par sa faute ; M. de Baudrimont est triste, seul, affligé, ses amis, ses compagnons de plaisirs bruyants Font abandonné, peutêtre le remords a-t-il déjà visité son cœur, il doit sentir combien sont vides et funestes les vains plaisirs de sa vie passée, eh bien ! c'est le moment pour nous, mon enfant, d'accourir vers lui, de lui ouvrir nos bras, et d'oublier ses erreurs, pour le forcer à les oublier lui-même.

— Me faul-il donc feindre un amour que iiofin c^ur n'éprouve pas ; oh ! je me sens incapable d'une telle dissimulation, je peux venir .en aide à M. de Baudrimont, mon père, je lui sacrifierai ma fortune s'il le faut, mais je ne puis lui rendre un cœur qui appartient à un autre. ' î '

300 LE PBtTKE*

— Lui sacrifier votre fortune, Marie, lui venir en aide. Non, non,. Dieu vous demande plus que cela. Dieu ne veut pas de ces aumônes humiliantes ; il ne veut pas le rachat des devoirs les plus sacrés par de l'argent. €e qu'il vous demande, c'est votre tendresse pour rhomme auquel vous avez juré devant lui amour et fidélité, il n'est écrit dans aucun des livres saints que les torts d'un mari délient sa femme des promesses qu'elle a faites au pied des autels. Non, ma chère enfant, vous êtes la femme de M. de Baudrimoid;, il vous a négligée, abandonnée, dans ses jours de joie et de folle ivresse ; peut-être n'avez-vous pas fait tout ce que vous auriez dû faire pour le rattacher à vous; peut-être ave»vou6 éprouvé une joie coupable à le voir s'éloigner de votre affection.

Marie se sentit rougir à cette accusation de l'abbé Barré.

— Aujourd'hui, il est abandonné, il est malheureux ; votre devoir , la voix de votre

LB PBÈTSE. 301

Dieu , TOUS rappellent vers lui. Aujourd'hui , c'est à TOUS de rattacher les liens rompus ; de l'entourer de soins et de tendresse. Il tous sera demandé compte un jour , mifn enfant , du bien que vous auriez pu faire et que vous n'aurez pas fait. Songez que s'il est un moyen de sauver M. de Baudrimont, ce moyen, vous seule le possédez ; et que ce n'est qu'en lui rendant douce et tendre la vie conjugale que vous le rappellerez, lui aussi, à ses devoirs.

— Que me demandez -vous, mon père?

Qu'exigez -vous de moi? c'est le sacrifice de niaiûe.tout entière, que vous réclamez !

--J'ai compté sur votre courage , sur la foi* religieuse que je vous ai connue en vos jeunes am^i^s ;^ et je suis venu pour vous sau ver et vous faire sauver votre mari ; je me dévoue à cette tâche ; je suis bien vieux , ma fille, mes derniers jours sont proches; bientôt j'irai près du Seigneur retrouver votre bon père, que lui répondrai-je , quand^iLme

2 mII« de VERDUN. 26

demandera ce que vous êtes devenue sur cette terre?

— Oh mon Dieu f mon IMeu ! s^écriait Ma- .rie, en tordant ses faibles bras dans ragooie

du désespoir.

-*- Dites, que lui répondrai- je , ma Me,

. Youlez-Tous.que le vieil ami de votre famille, le premier directeur de votre àme dans la vme religieuse, détourne la tète et la courbe de

. honte, dites , le voulez-vous?

— Non! non! mon père..... disposez,. ordonnez ..... je vous obéirai.

— Venez, Marie, venez, mon enfant, prion» ensemble, demandons à Dieu que, pour prix de vos sacrifices, il vous accorde d'accomplir votre sainte mission ; demandons-lui de* placer la persuasion sur vos lèvres , et sa sainte force dans votre cœur.

Alors, Tabbé Barré et Marie s*inclinèrent devant un .petit crucifix que le vieux prêtre dctacha^^de son cou auquel il le portait susj)endu ; et pendant un quart d*heure , aucune

Ll PBÈTKE. 30?

parole ne se fil entendre , tous deux s'élevaient vers le Dieu sauveur par les élans d'une prière muette. Les sanglots de Marié inter-' rompaient seuls ce silence.

— Mon père , dit en se relevant la vicomtesse de Baudrimont, je ferai tout ceque.vous exigez , tout ce que vous croyez utUe à M* de Baudrimont

— Et à vous aussi , ma chère fillé.

— Et ce que vous jugez bon pour mon sa-^ lut , reprit-elle, en étouffant un soupir de regret , je tâcherai de me trouver le courage

nécessaire Mais Georges Georges

que deviendra-t^il... 8avez*vous qu'il peut en mourir de douleurs; savez-vous qu'il n'a que moi au monde ; qui le soutiendra , lui, dans son affliction ; qui lu^ montrera cette lointaine espérance de l'autre vie, pour lui faire paraître moins amères les épreuves de celle-ci.

— Moi , répondit le prêtre, moi , mon en-faut , quand le calme sera descendu en votre àme , j'irai chercher mon autre enfonl , et je

504 LE PBtrmc.

lui dirai*: Jloa fib , j'ai rompo tm ooopaUes etpéntoocà mondaine», pour toos enlier d*ifidesCnictibies et d'étondlee, et je pleurerai arec loi, et je kd onrrirai nie$ denx bras, pour qu'il épanche sur ma poitrine tontes ses larmes et tontes ses donleors. Georges vous aime , Marie , d'nn amonr troublé et mism* ble, un jour TOUS meverrei revenir TersToas, vous rapportant son amonr épuré, chai^ eo amitié, en amitié saintement fraternelle.

— Mais,,. . reprit Marie , à traTers des san* g;lots et des larmes, mais.,., comment trou- Terçz-Tous Georges, comment panriendrecvous jusqu'à lui, mon père..... Hélas ! il est eacare au milieu des batailles, il a suivi Madame en Vendée.

— Coounent je le trouverai , ma filk?

croyez-vous que le prêtre tremble à la vue des combats ; noni non I Marie, le prêtre a, lui aussi, des blessés à soigner sur les champs de bataille, et les coups de ftisil ne refirayeok pas pour parvenir jusqu'à eux. J'irai n'îm-

LB PBftTBS. 305

porte où sera Georges , et je Tarracherai au trouble des passions humaioes , et j'apaiserai son cœur.

— Vous le briserez , mon père , mais vous ne Tapaiserez pas.

— Alors, je lui dirai le courage avec lequel vous aurez souffert, afin de n'être pas éternellement séparée de lui , et son courage se relèvera. A partir de ce jour , vous devenez mes deux enfants , je consacre les dernières heures de ma vie à tâcher de faire la vôtre moins douloureuse; je souffrirai de toutes vos peines , je pleurerai toutes vos larmes , et je prierai pour vous deux et avec chacun de vous.

Marie leva vers Fabbé Barré un regard d'une indicible reconnaissance.

— Séchez vos pleurs , mon enfant , votre oncle va bientôt rentrer, ne lui montrez point un chagrin que vous ne pourriez lui expliquer avec vérité ; remerciez-le d'avoir sauvé

le nom de votre mari, compromis dans de 2 26.

50G LE PBtni.

honteux emprunte ; de vous avoir mise à même de rerenîr vers lui comme Fange du pardon, en effaçant toutes ses fautes. Bientôt nous serons au château de Logeré, préparez votre cœur à ce moment solennel •

— Quand partons -nous donc, monsieur?

demanda Marie d'une voix tremblante et ef-' frayée.

— Demain , mon enfont, répondit Tabbé Barré.

IKne ntitt an tt^àttau ht Cogéré.

AJ^ittuê sum et humiliatiu sum nimù : rugùham a gttnitu eordi» met.

Sepiem Psalmt ptntUHliaJeK

Le moi» de juillet touchait à sa On, la chaleur ayait été accablante toute la journée, et depuis une heure de$ nuages qui s'amoncelaient à Fhorizon présageaient un orage prochain; Fair étfdt étouffant, les oiseaux rasaient presque la terre de leurs ailes , et des tourbillons de poussière s'élevant en trombe, indiquaient au loin quelque route perdue

310 VITE NCIT

dans rimmensité du paysage, qui se déroulait aux regards des deux côtés de la Loire. Tous les habitants des campagnes, enfermés dans leurs chaumières, calculaient avec désespoir les ravages probables de Fouragan , dont les signes certains les avaient contraints à diercher un abri.

Par moment la voix des animaux se faisait entendre en longs gémissements , et quelque bruit de cloche lui répondait comme une triste harmonie. Déjà deux ou trois éclairs avaient jeté leurs teintes blafardes sur les «aux du fleuve, que pas une barque ne sillonnait.

Deux paysans couverts de poussière descendaient en cet instant une petite colline dont la pente venait se perdre dans des massifs de verdure, d'où s'élevaient quelques toits pointus et les sommetsdedeux tours recouvertes de lierre.

— Kergoul, dit l'un des voyageurs en s'adressant à son compagnon, sais-tu quels sont les maîtres du château que nous apercevons entre ces arbres?

AU CHAT£AO DK LOGBKÉ. 311

— Ma foi, monsieur, les gens du pays m'ont raconté que c'était la propriété d'une vicomtesse de Baudrimont.

fee voyageur qui avait parlé le premier très-

.saillit, et le son de sa voix parut légèrement

altéré quand il demanda si la vicomtesse de

Baudrimont habitait cette demeure, et quel

nom avait le château.

— C'est, monsieur, le vieux château de Légère. Oh! allez il s'y est fait de bons coups dans la première guerre, mon père nous en a souvent parlé; mais aujourd'hui il n'y a rien à

. espérer de ses propriétaires , le père du propriétaire est un rouge f et le propriétaire luimême.... tenez, monsieur, croyez-moi, il ne faut pas s'y fier; quoique sa femme soit, à ce que disent les habitants , une bonne femme bien douce et bien religieuse.

— Estelle au château de Logeré, madame de Baudrimont?

— Oui, monsieur, elle y est arrivée depuis six semaines, avec un abbé de Paris, car elle

312 VRB noiT

a tout d' même de la religion, quoique son beau-père soit un ronce» Cest égal, si tous m*en croyez, monsieur Georges, nous n'entrerons point chez ces gens-là, et nous nous mettrons à couvert de Forage dans quelque haie, comme cela nous est déjà arrivé si souvent. •^ Je suis de ton avis, Kergoul , mais où trouver cette bienheureuse haie?

— Tenez , monsieur, en voilà une à vingt pas d*ici, qui sera notre afl^e, nous y serons comme dans une bonne cabane.

Kergoul et Geoi^es de MinviUe, car c'était lui qui voyageait ainsi, évitant les grandes routes et les sentiers fréquentés, cherchant le moyen de rejoindre Madame, après avoir vainement disputé le terrain pied à pied dans les paroisses qu'il avait insurgées, se blotti* rent dans le plus épais d'un fourré de broussailles qui les déroba à tous les yeux.

— Trouverons-nous un passage non gardé?

demanda Georges à Kergoul.

— Sans doute , sans doute , monsieur, les

Page 1