‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 6 sur 47 · UNE PROKSNADE LE SOIR · texte numérisé non relu

UNE PROKSNADE LE SOIR

tellement le portent toujours saint et sacrd dans leur poitrine.

Heureuses , heureuses entre toutes les autres , les heures des premières émotions ! Comme on se sent tressaillir , comme on se sent vivre ! on écoute venir le bonheur , on respire à peine, on doute, on désespère ; puis Tespoir revient, puis enfin on aperçoit le bonheur venir à soi ; on le salue de toute la reconnaissance de son àme , et Ton peut mourir ensuite, car jamais un pareil instant ne se représentera dans la vie.

Georges et Marie quittèrent le parc et ses allées alignées de charmilles , et, sortant par la porte de Saint-Cyr, ils gagnèrent les belles avenues de tilleuls qui bordent la. pièce d*eau des Suisses. La nuit était calme et sereine; une lumière douteuse éclairait seule le paysage, la lune, encore cachée par les masses de feuillage du bois Satory, ne projetait ni ses grandes ombres, ni ses vives lumières ; la pièce d'eau des Suisses n'était agitée par aucun vent.

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A vingt pas derrière Georges et Marie, le baron de Mînville et le chevalier de Verdun s'avançaient, causant toujours. Le bruit de leurs paroles arrivait comme un faible murmure aux oreilles des jeunes gens ; mais eux ne savaient point exprimer ce qui se passait en leur àme , ou plutôt le trouble qu'ils sentaient s'y élever, ce trouble nouveau pour eux, les accablait de délices inccmnues, et ne leur avait point encore révélé son langage.

Georges éprouvait une sorte de fierté à ces premiers battements de son cœur, qui le trans* portaient pour ainsi dire tout à coup de l'enfance à l'état d'homme fait ; il s'élevait en lui une joie et un bonheur dont il se sentait enivré. Devant ses yeux passaient comme des éclairs , et son pas chancelant dénotait une ivresse des sens qui eût été bien dangereuse pour Marie, s'ils se fussent trouvés seuls. En vain cherchait-il à exprimer l'état de son àme ; mais les mots manquaient à sa bouche. Le bras de Marie , passé sous le sien , accusait

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par son tremblement une émotion non moins forte, et le silence de la jeune fille ayait également une signification dont le sens n'échappait point à Tardent jeune homme.

Après un quart d'heure de promenade sur les bords de la pièce d'eau des Suisses, ils par* vinrent à l'entrée du bois Satory, près de la statue de Gurtius du chevalier Bernini , que la dénomination populaire a qualifié du nom àecatalier Berlin, La lune commençait alors à se dégager des masses ombreuses qui jus- ^'alors l'avaient tenue comme prisonnière ; son éclat faisait pâlir celui des- étoiles, qui toutes, à l'exception d'une seule, se perdaient <laQs sa blanche lumière.

—- Quelle délicieuse promenade ! dit enfin Marie ; ne trouvez-vous pas, Georges ? Regardez comme tout est calme, comme toute cette Quit est belle ! hélas ! c'est peu^étre la dernière promenade que nous ferons ensemble. Vous la rappellerez-vous , vous souviendrezvous de cette soirée de nos adieux?

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— Comment pourrai-je l'oublier , Marie , dans Fexil qui va être mon partage?

— Oh ! ne l'oubliez jamais, mon bon Georges, ne l'oubliez jamais, et croyez bien qu'elle ne sortira pas plus de ma mémoire que le souvenir de tous nos jours passés ; que l'ami de mon enfance. Promettez -moi que tous penserez toujours à nous, Georges ; tenez, regardez cette étoile qui brille encore au ciel , malgré les clartés de la lune ; remarquez-la bien, je ne sais comment elle se nomme, mais pendant les belles soirées, quand on peut l'apercevoir, je la fixe souvent, je la suis du regard. Je l'ai choisie parmi toutes les autres avec prédilection ; c'est mon étoile, Georges, choisissez-la aussi, et chaque soir, cherchez-la et saluez-la d'un signe de votre main, ce sera presque un moyen de nous entendre, quoique séparés, un lien commun de pensée ; voulezvous, mon ami ?

En prononçant ces mots, la voix de Marie était devenue traînante, basse, émue, et il y

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avait comme des sanglots comprimés au fond du cœur de cette enfant si chastement naïve.

Georges voulut répondre, il tourna les yeux vers sa jeune compagne ; un rayon de la lune, glissant à travers le feuillage , fit briller une larme qui tomba lentement sur le sein de la pauvre fille. Georges et Marie échangèrent ce premier regard, plus puissant que toutes les paroles et tous les serments ; puis Marie éprouva une sorte de terreur à voir ainsi les yeux de Georges l'interroger de leur fixité magnétisante ; alors elle baissa les siens, et tout son corps éprouva malgré elle un frisson de plaisir et de trouble.

Les bois qu'ils côtoyaient en cet instant répandaient dans Fair de suaves parfums , les oiseaux chantaient leurs concerts nocturnes , les vents légers de la nuit s'étaient levés et balançaient mollement les branches les plus flexibles des arbres. A l'exception de ce chant des oiseau^ et de l'agitation des feuilles , le silence régnait au loin, les pas mêmes des pro-

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meneurs n'auraient pu le troubler, car la terre était recouverte d'une mousse épaisse qui Atait à la marche la moitié de sa fatigue.

Il se rencontre de ces instants dans la yie oii la nature, complice de la séduction, semble préparer les défs^ites, paralyser toute défense , amollir le coeur ; oii la nature , plus puissante que Fhomme, raconte avant lui son amour à la femme qu'il aime, porte le trouble en son àme, et la prédispose aux aveux qu'elle attend alors avec une ardeur inquiète. Il faut avoir bu à la coupe brûlante des passions , avoir usé son cœur aux marches sacrées du temple de Tamour, pour connaître les puissances secrètes de la nuit, du silence et d'une promenade solitaire dans les bois.

Il faut avoir senti murmurer en soi les notes harmonieuses de l'hymne d'une grande et véritable passion, pour connaître ce que peut lui prêter de force et d'appui l'hymne enchanteresse qui s'élève de toute la création pendant les belles nuits d'été.

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Heureux ou malheureux, hélas ! sont ceuxlà qui ne portent point comme joie ou fardeau de leur existence un tel souvenir, leurs jours restent incomplets, ils attendent toujours le messie promis, ou ils le pleurent de toutes les larmes de leur triste vie.

Marie baissa donc les yeux sous le regard profond de Georges ; mais quoique ses paupières et ses longs cils fussent descendus sur sa prunelle comme un voile, cependant elle apercevait encore les yeux de Georges arrêtés sur les siens ; elle subissait la force de leur fascination, sa poitrine se soulevait oppressée, et par moments elle était prête , tant était grand son trouble, à demander grâce, comme en présence d'un danger inévitable.

Son bras tressaillit sur le bras de Georges, elle se sentit rougir et pâlir , et passer sans transition d'une chaleur brûlante à un froid glacial.

Georges de Minville , par un mouvement plus prompt que la pensée, pressa fortement

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