CONVERSATIONS
Hélas ! il y a dei folies sombres et sérieuses qui ne jeltent les hommes dans aucun discours insensé, qui ne les sortent guère du ton accoutumé du langage des autres , qui laissent la vue claire, libre et précise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal.
Stetlo, le comte A. de Vigkt.
XXUI.
Cette fête , offerte par Mgr. le duc d'Orléans aux rois de France et de Naples, mettait tout Paris dans une attente et un émoi général; on s'entretenait de la magniticence et du luxe qui devaient y être déployés; on intriguait pour être invité, on frappait k toutes les portes, et les jeunes gens faisaient broder de nouveaux habits, car il n'y avait plus alors de garde nationale dont le com-
plaisant uniforme servît également k dormir sur les planches d'un corps-de-garde, et à briller dans les salons d'un palais.
Le marquis de Polvil regardait ce bal comme une énormité inconcevable , il n'en revenait pas.
— Le roi , aller chez monseigneur le duc d'Orléans , répétait-il , mais cest que ça n'a pas de nom ; bon Dieu 1 où marchonsnous ; on ne sait plus ce qu'on est destiné à voir dans le siècle où nous vivons ; comprenez-vous, comtesse de Vauxclairs, que le roi aille au bal chez monseigneur le duc d'Orléans ?
— Eh! mon cher marquis, nous sommes sous le règne de l'union et de l'oubli.
— Qu'est-ce que vous me dites là , avec votre union et votre oubli ; il y a des gens,
v03'ez-vous, ma chère comtesse, qui n'oublient pas et qui ne se rappellent de rien.
•—Cette démarche fera bien, peut-être; le voyage du roi de Naples a déjà resserré les liens de famille; le roi a donné depuis longtemps le titre d'altesse royale à monseigneur le duc d'Orléans; tout se concilie, je vous assure.
— Se concilie se concilie murmurait entre ses dents le marquis de Polvil, je ne crois pas aux conciliations politiques; j'ai vu beaucoup de ces conciliations depuis quarante ans, et aucune d'elles n'a été solide; enfin, ce bal du Palais-Royal me semble, à moi , vieux radoteur, si vous voulez, d'un mauvais augure.
— Irez-vous, cher marquis, à ceblil de mauvais augure?
— Sans aucun doute , je suis mêaie fort d'avis que tous les royalistes s'y donnent rendez-vous; là où le roi se trouve, doivent se trouver aussi ses fidèles serviteurs. Ainsi donc, j'irai, ma nièce ira, nous irons tous chez monseigneur le duc d'Orléans.
— Nousy trouverons, je croisj d'étranges figures , tout ce qui, est de l'opposition et d'une opposition assez avancée, est bien reçu au Palais - Royal ; hélas! monsieur de Polvil, nous vivons dans un singulier temps.
— Je suis bien inquiet , madame de Vauxclairs; le parti de l'opposition me parait devenir chaque jour plus insolent et plus audacieux ; ses journaux laissent entrevoir de coupables espérances, et je sais que des émissaires des clubs parcourent les provinces ; cependant j'ai vu hier soir
le prince de Polignac, et il m'a dit qu'il savait toutes ces menées , toutes ces agitations , qu'il possédait le secret de toutes ces associations, de tous ces clubs; que dans chacun d'eux il a des gens à lui qui lui rendent compte de ce qui s'y passe , et que s'il y a crise un instant , cette crise sera plutôt salutaire que nuisible à la monarchie.
— Etes-vous content du prince de Polignac?
— Il est dévoué.
— Le dévouement, cher marquis, est bien quelque chose, mais il ne suffit pas; lui croyez-vous la force et la capacité que réclament les circonstances ?
— A vous parler franchement , madame de Vauclairs , je n'ose croire à rien ; nous sommes, je ne sais par quel chemin, menés
par un bon ou un mauvais cocher , je l'ignore ; je ferme les yeux ; je suis le roi mon maître et j'attends.
•—Vous n'êtes pas rassurant, et vous me feriez plus de frayeur , avec vos incertitudes, que mes craintes ne m'en font réellement. Tenez , mon vieil ami, ne parlons plus de cette vilaine politique, elle attriste, elle met en colère; parlons un peu de votre nièce, plutôt ; dîtes-moi si elle aura une bien jolie toilette, à ce bal du Palais-Royal.
— Je ne pourrais vous en donner le détail, mais je sais qu'elle a convoqué toutes les célébrités qui s'occupent de la toilette des femmes , pour leur commander la sienne.
— Marie commence à goûter le monde, monsieur de Polvil , elle y a des succès. On
vante sa grâce et son esprit, on la loue de sa bonté; le vicomte de Baudrimont est bien heureux d'avoir rencontré un si bon parti.
— Heureux , heureux , répondit le marquis de Polvil, il ne le montre guère; c'est un mauvais sujet que monsieur mon neveu ; je puis parler librement avec vous , ma chère comtesse, vous êtes pour ainsi dire de la famille : eh bien! Charles mène une vie détestable , il abandonne sa jeune femme , avec laquelle on ne le voit jamais , pour courir, en compagnie d'un certain marquis de Vareuil , après toutes les sauteuses de l'Opéra. On m'a assuré qu'il jouait gros jeu , et tous les soirs il soupe au cabaret où il se grise assez régulièrement. Je ne sais si tout cela prouve qu'il comprend son bonheur; s'il le comprend, il faut croire que le bonheur l'a rendu fou.
-^ Mais c'est affreux, tout ce que vous m'apprenez là , abandonner sa femme pour de mauvaises filles et des débauches de cabaret, c'est abominable; que dit sa pauvre femme ?
— Ma foi , je l'ignore, elle ne m'en parle jamais et je ne lui en parle pas. Pendant quelque temps, elle est restée confinée chez elle , voyant peu de monde et paraissant assez triste; actuellement, il me semble qu'elle a pris son parti sur l'indifférence de son mari. Elle sort tous les soirs , est de toutes les fêtes, reçoit chaque matin depuis trois heures jusqu'à six heures, et puis elle compte au nombre des femmes à la mode.
— Hélas! monsieur de Polvil, Charles de Baudrimont court de grands risques, en se conduisant comme il le fait envers sa femme.
— Je le voudrais presque pour \e punir le vilain garçon, mais je crois qu'il peut être tranquille et confiant. Marie n'abusera ni de la connaissance de ses fautes , ni de la solitude dans laquelle il la laisse.
— Mon cher marquis , répondit en minaudant la comtesse de Vauxçlairs , je ne sais pas ce que pense Marie, mais elle
est femme et jolie femme..., elle est
délaissée , on la plaindra ; méconnue , solitaire , on s'efforcera de pénétrer les secrets
de son âme, de peupler sa solitude de
Enfin je n'ose répondre qu'à sa place
— Eh! chère comtesse, nous sommes d'un autre siècle ; ce que vous pouvez penser, Marie ne le pensera jamais , votre éducation et la sienne ont été bien différentes ; de notre temps , les femmes se vengeaient beaucoup des infidélités de leurs maris.
»— Désapprouviez- vous ces vengeances?
aviez-vous à vous en plaindre ?
— Nullement , nullement , c'était une époque charmante , délicieuse, qui revient dans ma vieille mémoire comme le souvenir d'un conte des fées.
— Croyez-vous les femmes d'aujourd'hui beaucoup plus sages que nous ne l'étions alors?
— Je ne répondrai pas à votre question , madame de Vauxclairs; seulement, je vous dirai que je crois Marie la plus sage et la plus délicieuse de toutes les femmes; elle n'a pas d'amour pour son mari, elle n'en a , je pense , jamais eu , mais elle se conduira bien pour elle-même. Marie a de la religion , et quand je dis de la religion , je n'entends pas cette dévotion qui conduit nos élégantes à la messe de midi à Saint-
Thomas-d'Aquiii, j'entends une piété vraie, douce, modeste, qui ne fait pas de bruit, ne s'eflfarouche pas , ne se gendarme pas, et n'est pas toujours montée sur des grands mots de morale à effaroucher les saints eux^ mêmes. Voilà ce qui me fait penser que ma petite Marie demeurera sage.
— Tout ce que vous me dites est fort bien, mais
— Je n'accepte pas de mais , madame de Vauxclairs; tenez, la voilà justement qui revient de la matinée musicale de madame de Raincy , venez avec moi lui faire une petite visite avant le dîner : vous dînez avec nous, n'est-ce pas ?.... je ne sais pourquoi je vous consulte, car je ne recevrais pas vos refus , si vous aviez l'intention de m'en faire.
Madame de Vauxclairs accepta.