II
Marie, toujours dirigée par les conseils du prince de Fiennes, cherchait à oublier le passé en s'étourdissant de tous les bruits du monde; quelquefois elle éprouvait de la lassitude et du découragement; quelquefois, elle voulait faire une halte, fouiller de nouveau dans sa mémoire , mais le prince de Fiennes ne lui permettait de s'arrêter et de se reposer que pendant les heures de la nuit. Quelquefois, quand il la quittait dans un des salons du faubourg Saint-Germain , il lui disait : Vous dormirez cette nuit, ma chère pupille, d'un paisible sommeil, je l'espère; vous n'aurez ni songes, ni rêveries éveillées.
— Je le pense , répondait Marie ; je suis lasse, ma tête est lourde, et je sais à peine si j'aurai la force de surmonter mon sommeil jusque chez moi.
— Tant mieux, tant mieux, nous arrivons.
— A quoi donc? vous qui êtes le plus despotique de tous les princes, dites-lemoi.
— Mais à vous rendre plus calme.
— Alors, merci et adieu , car je tombe de fatigue.
Hélas! pensait quelquefois la pauvre Marie, pourrai-je toujours supporter la fatigue de cette vie que l'on me fait mener , et si je ne puis la supporter longtemps encore , si de cette agitation perpétuelle à laquelle je me livre, je retombe tout à coup dans un repos absolu; si tout k coup, je me retrouve en présence de toutes les idées que je cherche à repousser de mon esprit ; de tous les souvenirs.... de toutes les espérances que je cherche à repousser de mon cœur; ô mon Dieu! ce moment-la sera cruellement douloureux.
i80 MADEMOISELLE
Amoitié vaincue par le sommeil, ses idées se brouillaient peu-à-peu, le nom de Georges venait bourdonner faiblement à ses oreilles, prononcé lentement par ses lèvres qui n'articulaient plus de paroles, qu'en sons entrecoupés et doucement prolongés , comme les derniers sons d'une harpe éolienne. Quand sa voiture s'arrêtait et que la portière brusquement ouverte laissait pénétrer jusqu'à elle l'air frais et piquant de la nuit , elle re«prenait subitement ses esprits, sans pouvoir cependant se dégager de l'influence de ses rêveries.
A peine rentrée en sa chambre , Marie se faisait promptement déshabiller, il lui tardait d'être seule , de retrouver avec délices et tout éveillée, le souvenir qui avait peuplé ses rêves, de prononcer vingt fois et avec toute son âme , le nom qu'elle avait murmuré pendant son sommeil.
DE VERDUN. ISl
Elle avait soif de se désaltérer du breuvage défendu, d'y mouiller ses lèvres; elle éprouvait une singulière volupté à tenir tour à tour éloignée ou rapprochée la coupe fatale : sûrement la pensée de s'abandonner à l'amour qu'elle éprouvait pour Georges n'entrait point en son cœur , mais elle eût été triste que cet amour s'éteignît tout à coup ; elle ne voulait point la faute, mais elle en choyait la séduction. Il s'élevait en son âme de tièdes langueurs qu'elle ne combattait pas , et ce qu'elle n'osait espérer dans les méditations de ses veilles, les songes de ses nuits l'apportaient comme réalité.
Elle en vint à souhaiter de rencontrer encore une fois Georges de Minville; elle en vint à comprendre le besoin d'un mot, d'une explication entre eux; elle chercha h s'en démontrer la nécessité à elle-même , mais elle ne parla point au prince de Fiennes de
cette première faiblesse contre la séduction. Elle avait eu à combattre sa propre résistance, elle ne voulait point après ce combat , en recommencer un second ni avouer sa défaite.
Le soir où elle se dit qu'elle était résolue à tenter cette rencontre de Georges , à chercher cette explication dont elle entrevoyait les difficultés et les dangers , Marie n'osa point prier Dieu comme elle en avait chaque soir l'habitude , elle détourna la tête pour ne point apercevoir la porte de son oratoire entr 'ouverte et la lampe qui dorait de reflets incertains les saintes images de cet oratoire ; elle éprouva un mouvement de frisson comme si son ange en s'envolant l'eût effleurée du bout de son aile.
Immobile, devant son lit, les yeux fixes, les mains serrées convulsivement l'une dans
l'autre, elle resta quelques minutes dans une hésitation d'incertitude , puis, fondant en larmes, elle se précipita sur ses couvertures, enfonçant sa tête dans son oreiller et, le sommeil la vint prendre entre une larme et une riante pensée; ses bras se détendirent, ses beaux cheveux se déroulèrent sur ses épaules , et la nuit profonde et calme qui l'environnait ne fut plus troublée que par les derniers soupirs d'un chagrin expirant, sortant d'une poitrine opprimée dont les . battements inégaux devinrent plus lents et plus réguliers après quelques minutes.