‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 9 sur 22 · PREPARATIFS DE FETE · texte numérisé non relu

PREPARATIFS DE FETE

Ego autem dico vobis , diUgite inimicos vestros, Eyaiiffelittin secundum Maihaeum,

xxir.

Vers celte époque , la Restauration que les immenses iHenfails de son gouvernement pacifique , les améliorations introduites dans nos lois, les développements donnés à notre industrie et à notre commerce auraient dû consolider dans l'esprit des populations, arrivait cependant vers une fatale catastrophe, à laquelle concou- II 10

rnreiil , il iaut l'avouer, ses imprudents amis comme ses ennemis.

L'année i83o, avait commencé par des fêtes; une expédition glorieuse ouvrait l'Afrique à nos armes, qui devaient bientôt la conquérir. Toulon et Marseille se livraient à des élans de joie, et quand la flotte française sur laquelle était embarquée l'armée du général de Bourmontleva l'ancre , par une de ces belles matinées de Provence dorées d'un soleil éclatant, les vaisseaux, le rivage et les maisons pavoisées de drapeaux blancs, et les clochers des églises, couverts de peuple, retentirent d'une acclamation unanime de Vive le Roil tandis que le canon saluait de ses tonnantes bordées, le royal pavillon de France, brodé de ces fleurs de Ijs que saint Louis avait déjà illustrées sur la terre d'Afrique.

Le roi de Naples, était venu cette même année visiter ses parents de France; les Tuileries s'étaient animés pour lefêter d'un luxe de bals et de réceptions plus brillants encore qu'à l'ordinaire. Le faubourg Saint- Germain se fiant à toutes ces apparences si trompeuses d'une tranquillité assurée, répondait par son luxe h. celui de la cour; tout dans Paris bruissait de ictes, déplaisirs, et la certitude de succès en Afrique, ajoutait à ce contentement du parti royaliste , derrière lequel s'avançait alors la majorité des peuples de France.

Cependant , indigné de cette joie bien légitime , un parti liostile à la légitimité , manœuvrait sourdement , au moyeu des associations secrètes, pour venir jeter la perturbation et l'épée des révolutions au milieu des peuples excités.

Cependant, Paris voyait chaque jour se

former des conciliabules auxquels présidaient de vieux agitateurs de la révolution de 89, et des jeunes têtes ardentes à la destruction , parce que sur la destruction ils espéraient improviser leur fortune.

Dans un court espace de temps , plusieurs ministères d'un esprit politique essentiellement différent se succédèrent , et le dernier de ces ministères fut le prétexte de défiances que les agitateurs surent exploiter dans l'intérêt de leur cause. Les hommes qui en faisaient partie avaient été présentés aux populations , comme des croquemitaines du pouvoir absolu, destinés à dévorer les enfants de ce que les meneurs nommaient le parti constitutionnel. Des rapports de toutes les provinces annonçaient au gouvernement que partout s'organisaient des préparatifs d'émeutes, que de tout côté des émissaires

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venus (le Pniis lroul)!aie]]t les campagnes elles villes, par l'annonce d'un coup d'état prochain , dont la France demeurerait flétrie , captive de l'absolutisme et de la noblesse, esclave sous une chaîne humiliante à porter.

Les journaux prétendus libéraux répétaient à l'envi que le parti prêtre, les jésuites, et ajoutaient-ils, bientôt les moines seraient avant peu les seuls maîtres de la France, ils s'en révoltaient; des éclairs d'une vertueuse indignation , partaient de leur colère à la seule pensée qu'une cotterie pût aspirer à saisir les rênes de l'État.

Les avocats n'avaient point encore fait parler leurs prétentions.

La chambre des députés sapait la royauté au moyen d'une opposition royaliste ,

aveuglée dans ses actions, dans leur motif et dans leur but , royalistes , qui devaient livrer leur roi , et que tous les partis devaient renier ensuite , comme un instrument brisé que l'on jette au rebut quand il a accompli sa fonction.

Le faubourg Saint-Germain voyait la fraction la plus aristocratique de ses membres, applaudir au ministère Polignac , composé d'hommes sûrs , d'hommes qui avaient fait leurs preuves et dont plusieurs , ajoutaient-ils , étaient véritablement des hommes distingués. La conquête d'Alger, disaient les habiles d'un air de profonde politique , va tuer ce qui reste du parti libéral , et de nouveau elle unira la France à son roi par les liens de la gloire. On attendait le bruit du canon des Invalides, pour crier au reste de l'Europe : Z<(î révolution est vaincue ! son abime est

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fermé, la royauté légitime est d'aujourd'hui

remontée sur son trône.

Et cependant la révolution était proche, elle était prête, elle attendait.

Il ne fallait qu'un motif, elle ne demandait qu'un prétexte qui lui permît de descendre sur la place publique.

Dans le palais des Tuileries , le roi Charles X , entouré d'une cour chvisée d'opinions , d'amis également divisés entre eux, cherchant chacun à faire pencher la balance du pouvoir en leur faveur, demandait avec instance à tous les ministres que les revirements des factions et la fluctuation de la politique amenaient aux délibérations du conseil , la vérité sur letat de la France, sur ce qu'il y avait à espérer de son besoin de tranquillité, et ce que l'on devait cjaindre de ragitatiou des partis.

Aucun de ces difiéreiits ministres , aucun He ces hommes d'état qui l'approchèrent, ne lui osa dire qu'il répondait de la tranquillité de la France et de la pacification des partis. Mais tous lui montrèrent , ce qui était en effet , un parti s'agitant non pour obtenir des améliorations, mais pour briser le sceptre aux mains qui le tenaient, non pour s'opposer à des empiétements de la royauté , mais pour la précipiter du trône ; tous lui firent voir et toucher du doigt la plaie qui minait la Restauration; on fit passer sous ses yeux , la série des journaux qui prêtaient leurs colonnes aux espérances séditieuses des conspirateurs , et par les noms des hommes qui s'étaient alliés contre lui, il sut les ressources dont ils disposaient, ce qu'ils espéraient, ce qu'ils avaient tenté , ce qu'ils tenteraient encore.

JNul ne peut le dissimuler, les circon-

stances , les événements, tout était grave. Il fut démontré qu'il fallait attaquer ou être attaqué; la chambre que le roi avait dissoute, avait été renommée presque entière. D'imprudents amis crurent que les moyens ordinaires ne suffisaient plus dans des circonstances qui ne l'étaient pas , plusieurs conseils eurent lieu, dans lesquels furent débattues, vivement discutées, puis enfin résolues et signées les fameuses ordonnances du mois de juillet i83o.

Mais au milieu de ces discussions, de ces agitations , de ces espérances et de ces craintes, Paris conservait une attitude de joie, de calme et d'abandon du moins pour ceux qui ne cherchent point à pénétrer plus loin que la superficie dans l'examen des choses. S.A. R. Madame, avait donné cette brillante réunion, ce bal , que nul autre n'a égalé depuis. On avait vu sous les habits

de François II et de Marie Stuart, lu princesse elle-même et monseigneur le duc de Chartres se tenant respectueusement debout à côté de son trône et refusant de s'y asseoir.

A cette fête, l'ambassadeur d'Espagne représentant les Bourbons d'Espagne , dans la réunion de famille de tous les Bourbons , répondit par un bal, donné dans son magnifique hôtel de la rue de l'Arcade : une salle entièrement décorée comme l'Alhambra attira surtout les applaudissements et l'admiration des conviés.

Restait une dernière fête , une fête que les royalistes regardèrent comme le sceau du rétablissement de l'union entre tous les membres delà famille royale. Monseigneur le duc d'Orléans convia tout Paris pour un grand bal dans son Palais - Royal.

Charles X avait promis de s'y trouver, de visiter ses cousins d'Orléans , c'était la première fois qu'il sortait des Tuileries le soir pour une fête; sa venue au Palais-Royal, devait indiquer à tous, la confiance et l'amitié auxquelles il se confiait, Charles X voulait que les peuples y crussent , parce que luimême s'efforçait d'y croire.

Dans toute la société, ce fut une agitatation et des préparatifs sans fin, pour cette fête, un quadrille devait y être dansé ce fut à qui serait du bienheureux quadrille.

Chaque régiment en garnison à Paris, reçut un certaine quantité d'invitations , celui dans lequel Georges de IMinville occupait le grade de sous- lieutenant tenait garnison à l'Ecole militaire, le colonel finscrivit parmi les élus.

Depuis sa rencontre avec Marie, dans la salle des gardes, aux Tuileries, toutes ses tentatives pour l'apercevoir ne fût-ce qu'un instant avaient été vaines ; peu répandu dans le monde , il se trouvait que les maisons où allait la vicomtesse de Baudrimont ne lui étaient point ouvertes, alors il renonça à la poursuivre et il attendit.

Le bal de monseigneur le duc d'Orléans lui parut une occasion favorable , il se dit qu'il était de toute impossibilité que la vicomtesse de Baudrimont ne s'y trouvât point ; que les diverses chances , les phases différentes d'un bal devraient les rapprocher, qu'il pourrait la voir, lui parler, la nommer, seulement, par son nom de Marie; satisfaire enfin une dernière fois aux besoins de son cœur, en écoutant sa parole, en arrêtant son regard sur le sien ; briser peut-

être une dernière et Lien Irêle espérance en acquérant la certitude que son souvenir occupe peu de place dans le cœur de Marie, et que pour tout l'amour qu'il lui a donné, il ne recueille qu'une froide et simple amitié.

S'il peut la voir, si parmi tout ce monde d'indifférents qui les entourera, il peut lui adresser la parole , il ne demande rien audelà; mais il lui faut cette dernière confirmation , il lui faut les paroles de Marie , pour qu'il consente à briser lui-même le laible réseau de ses dernières espérances.

Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre les invitations et le bal de monseigneur le duc d'Oiléans; Georges de Minville se montra d'une agitation extraordinaire; lui qu'on ne voyait jamais sortir, qu'on était toujours certain

de rencontrer dans son modeste logement , soit travaillant , soit plongé dans ses réflexions , allait au hasard par les rues et les promenades sans but arrêté, marchant dans le premier chemin qui s'offrait à ses pas , comme un homme qui veut tuer le temps. Le soir, à l'heure du dîner, il se laissait entraîner aux vives causeries de ses camarades, il buvait k tous les toasts pour lesquels on emplissait son verre, il agissait ainsi qu'aurait pu le faire un homme heureux et joyeux, et cependant son sourire offrait un bizarre mélange d'étonnement , d'incertitude et d'animation. Plusieurs des plus jeunes sous-lieutenants prétendaient en riant, après lui avoir fait vider avec eux quelques bouteilles de vin de Champagne :

— Que certainement toutes ces nuances d'expressions si différentes qui se voyaient sur la physionomie de Georges indiquaient

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les premières symptômes d'une eflrayante liydrophobie.

— Mais êtes-vous bien certains de ce que vous dites, s'écriait le jeune de Ronsard, s'il en est ainsi . il y aurait de graves inconvénients à le laisser aller au bal de monseigneur le duc d'Orléans.

Des rires foux se mêlaient à ces conversations, et Georges de Minville lui-même y prenait part quand ses camarades lui expliquaient la cause de leur gaieté.

— Je suis de garde au Palais-Royal, justement le jour du bal, messieurs, reprit de Ronsard, d'une voix de stentor; je surveillerai notre ami de Minville de fort près, et s'il veut hydropbobiser nos princes, je le mets au violon.

— > Gomment, vous êtes de garde au Pa-

lais-Rojal , de Ronsard? demandèrent plusieurs voix.

— Oui , messieurs et je n'en suis pas fâché , je ne donnerais pas mon poste pour un billet d'invitation au bal lui-même.

— Pourquoi cela , expliquez^nous votre idée, de Ronsard, quelle cause peut vous l'aire préférer les quatre murailles d'un corps-de-garde , aux brillants salons d'un prince du sang.

— Pourquoi? pourquoi, messieurs, je vais vous le dire : je n'aime pas à voir le roi, au milieu d'une fête dans ce palais marchand ; soyez persuadés que la fête ne se passera pas sans quelque désordre ; je sais de bonne part que les meneurs jacobins n'ont rien épargné pour nous régaler d'une sorte d'émeute.

— Etes-vous bien certain de ce que vous dites, Ronsard?

— Si j'ensuis certain, oui, cent fois, mille fois certain , et notre colonel a les mêmes certitudes. Pendant que vous danserez, je me débarbouillerai peut-être avec ces bons émeutiers; laissez faire, ils seront servis chaud.

— A-t-on commandé une réserve en caé de besoin?

— Oui, c'est Barraudé qui la conduira s'il faut qu elle marche.

— Moi, messieurs, dit d'une voix de basse taille et en fronçant le sourcil, un vieil officier qui avait tout écouté jusque-là, sans donner aucun signe d'approbation ou d'improbation, je n'aime pas cette visite constin 11

tuliounelie de ïiotre souverain au palais de la révolution ; c'est dans son jardin, hideux promenoir de toutes les prostitutions , que Camille Desmoulins arbora le premier signal révolutionnaire; je n'aime pas, encore une une fois , cette visite et cette fête, le Palais- Rojal nous portera malheur.

— Quel malheur si grave craignez-vous, lieutenant, lui demanda-t-on; sidesémeutiers voulaient de nouveau troubler la tranquillité, nos régiments sont bons, sûrs, fidèles; l'armée se grouperait autour du trône.

— Je sais tout cela, répondit le lieutenant, et cependant tout cela ne me rassure point; enfin , qui vivra verra, et je suis bien aise que Ronsard soit de garde au Palais- Royal, le jour de la grande fête; c'est un garçon qui a ses comptes à régler avec messieurs les faubouriens, il n'a pas oublié le

coup de pierre dont il fut atteint à la grande bataille de la rue Saint-Denis; n'est-ce pas, Ronsard?

— Non , certainement , et je serais cori'tent de prendre ma revanche, si l'envie vient à ces messieurs de recommencer la partie. Les journaux nous appelleront encore assassins; il faut avouer que nous sommes de drôles de pistolets^ nous ne voulons pas nous laisser manger tous crus, nous tapons les tapageurs, les émeutiers, ceux qui nous jettent des pierres et ceux qui font des barricades ; nous sommes en vérité d'infâmes stipendiés du pouvoir....

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ciers choisis dans notre régiment pour Sssis^ ter au bal demonseigneur-lfeiil'KC d*Orléï»ns?' 0 demanda u^^^fficicr à Fapcent méij^ional,V

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— Eh! sandis, tous les Vascons du régiment , cela va sans dire , répondit de Ronsard.

— Le roi nous debrait vien cette fàbur ,

reprit le Gascon, nous sommes quatre ^xisis dans la garde qui descendons dé Pépin d H cristal.

Unrirepentagruelesqueinterrompitcette belle assertion ; le bruit, les cris, les plaisanteries terminèrent la soirée , et Georges de Minville, étourdi et fatigué, rentra chez lui et dormit toute la nuit d'un sommeil de plomb.

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