JUSTICE
Celle-là est la vraiemère Salouok.
Le grand jour, le jour impatiemment attendu , qui doit voir s'ouvrir le palais d'Orléans pour recevoir toute la royale famille des Bourbons est enfin arrivé. Une foule immense de peuple se presse , et sur la place et dans le jardin du palais, des flots de lumière projettent leur éblouissante clarté à travers les croisées ouvertes; un
temps magnifique, .une chaleur vivifiante semblent vouloir compléter l'ensemble de cette fête , et rappeler aux habitants de Naples leurs belles nuits d'Italie.
Le mois de juin déployait alors tout le luxe de sa végétation, ce n'était partout que fleurs et arbustes; les escaliers en étaient encombrés; la terrasse qui réunit les deux ailes du palais apparaissait comme un jardin suspendu, semblable à quelque magnifique décoration d'opéra ; une liifrée nombreuse était dispersée dans les vestibules et les antichambres : tout est prêt, tout les conviés sont arrivés, excepté les deux rois auxquels la fête s'adresse et leur famille et leur suite.
Tout à coup des cris de /^Ve le roi\ se font entendre, un mouvement d'oscillation agite les masses de curieux, les gardes ont peine
à contenir la foule, le duc d'Orléans , accompagné de sa femme , de sa sœur et de ses nombreux enfants , s'avance au devant des Ilotes royaux qui l'honorent de leur visite. Puis ils rentrent ensemble dans les salons où les attendent les courtisans de deux royautés mourantes, et les courtisans d'une royauté qui pressent déjà son aurore.
Cette fête ou brillèrent d'un dernier éclat une société qui devait bientôt disparaître , une royauté qui n'avait plus que quelques jours d'existence, demeurera marquée dans l'histoire comme l'adieu d'un siècle expirant, à la venue d'un siècle nouveau.
Car, il faut le dire, pour le présent comme pour l'avenir, pour ceux que de menteuses chroniques tromperont, comme pour ceux qu'égarent les mensonges contemporains, et cet acharnement honteux
de nos hommes d'aujourd'hui , à vouloir salir de leurs diffamations les siècles écou" lés :
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle et un grand siècle ; il faut les prendre à leur point de départ, et les suivrejusqu'aujouroùla révolution de i83o vint clore cette belle époque.
La France avait subi deux invasions, amenées, non par les Bourbons, qui depuis longtemps ne comptaient plus d'alliés parmiles souverains étrangers; mais parl'insatiable ambition et le fol orgueil d'un grand homme, qui ne sut pas plier sous la mauvaise fortune, qui joua au jeu des batailles et sa propre destinée et celles de la France , et refusa deux fois de traiter, d'accepter une paix dont on ne lui laissait pas, comme à l'ordinaire, dicter toutes les conditions,
La France couverte d'ennemis, accablée d'exorbitantes contributions de guerre, incertaine de son sort , ignorant si dans les conseils où se règle la destinée des vaincus, ou ne songe pas à l'affaiblir par un partage de ses provinces entre les vainqueurs, ou par la privation des frontières que Louis XIV sut lui conquérir sur les bords du Rhin ; la France, sans roi , sans chef, sans armée , tournait ses regards vers les Bourbons.
Alors ces malheureux princes décimés par la hache des révolutions , proscrits par la fureur de ceux mêmes qui les rappellent , quittent leur paisibles retraites , reviennent habiter le vieux palais de leurs ancêtres , et la France échappe à la honte d'un par-? tage, et la France conserve les conquêtes de Louis XIV, et ses armées détruites se reforment, et de nouveau puissante et vénérée, elle reprend place au conseil des grandes nations,
• Depuis le jour où les révolutions s'agitèrent pour la première fois sur le sol de la France , ce malheureux pays n'a pas joui d'un seul jour de liberté ; tour à tour il a subi le joug de fer de tous les tyrans qui ont voulu l'exploiter. Les Bourbons reparaissent, et avec la légitimité; ce grand principe conservateur des nations comme des dynasties , ils apportent la véritable liberté , la liberté par l'empire des lois.
Pendant les quinze ans de Restauration, trois guerres, justes et glorieuses , illustrent nos armées : la guerre pour l'indépendance de la Grèce , la guerre d'Espagne et la guerre d'Afrique.
La Restauration reçoit la France toute blessée d'une grande défaite , et quand elle descend du trône, elle la laisse aux mains qui saisissent le sceptre , glorieuse et couronnée des lauriers d'une noble conquête.
|Maintenant , que des hommes qiii ont plié leur bassesse sous toutes les tyrannies , depuis celle de Robespierre jusqu'à celle de Napoléon, viennent dire que ces quinze années furent des années de honte , et que c'est trop pour la France d'avoir subi pendant cette période de temps un gouvernement imposé par l'étranger, il faudra sourire de pitié et passer en haussant les épaules.
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle ; il est d'un cœur noble de l'avouer , il est d'un cœur noble d'en conserver aux princes qui y présidèrent un souvenir reconnaissant, de professer un respect, du moins , silencieux pour leur mémoire.
Il n'y a pas tout à fait deux siècles et demi , que cette royale famille que l'on a proscrite, avec le drapeau des treize cents années de notre histoire, partit de son "• 13
royaume de Navarre, apportant pour enrichir le trône qui l'attendait, plus de domaines que n'en avaient jamais possédé les autres branches de nos rois , apportant un second royaume à coudre, comme frontière à notre beau pays de France.
Deux cent quarante ans plus tard , chassée par une révolution, elle quitte son trône, son pays, n'emportant que de faibles parcelles de toutes ses richesses ; qu'un peu d'or pour éviter l'opprobre de la misère , et la veille de son exil, elle dote encore la France d'un royaume, elle détruit à jamais la piraterie , et plante en face de Gibraltar le drapeau français sur les rives de la Méditerranée.
Voilà ce qui fait que la Restauration aura sa glorieuse signification historique , voilà ce qui fait qu'après le siècle de Napoléon ,
l'impartiale histoire burinera sur ses tables de marbre, le siècle de la Restauration ; car les siècles ne se comptent plus par le nombre des années , mais par l'importance des faits accomplis.
Ce siècle de la Restauration finissait donc ; sa dernière fête étalait son dernier luxe , tous les services de la maison du roi , tous les officiers , tous les administrateurs , avaient revêtu leurs grands uniformes : les ambassades et les étrangers rivalisaient par la magnificence de leurs costumes, avec les deux cours de France et de Naples , les femmes resplendissaient des feux de mille pierreries.
Ce monde était la société de la Restauration, c'était la Restauration tout entière, représentée par ses sommités en tout genre.
Derrière le duc d'Orléans, apparaissait
un groupe moins brillant, moins doré, affectant une simplicité plus austère; dans ce groupe on distinguait toutes les oppositions, qui, pendant quinze années, avaient sourdement miné le trône ; les littérateurs, les peintres , les avocats , les savants , qui s'étaient classés parmi les factions hostiles au gouvernement.
Ce groupe de gens à la rigide simplicité, ces hommes d'opposition systématique , composaient la cour du duc d'Orléans.
C'était la révolution de i83o.
Les danses commencèrent , les froideurs de l'étiquette royale disparurent , et chacun s'observa d'un œil curieux. Le faubourg Saint - Germain côtoyait avec une sorte de défiance instinctive , ces libéraux du palais d'Orléans , qui s'y mou-
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vaiciit en gens liabiLués aux localités et connus de tout le service intérieur.
La vicomtesse de Baudrimont était arrivée de bonne heure pour éviter la foule. Ce soir-là son mari avait daigné l'accompagner , mais il l'avait quittée à son entrée dans les salons , et depuis ce moment , elle était demeurée seule et pensive , assise sur une banquette , étourdie de tout ce mouvement, songeant à mille clioses et ne songeant à rien. Le bruit de l'orchestre couvrait de ses vives harmonies tous les autres bruits de la fête , des figures qui lui étaient totalement inconnues circulaient autour d'elle; Marie éprouvait une tristesse mélancolique de sa solitude au milieu de cette foule immense.
Après une heure d'abandon , pendant lequel personne ne lui adressa la parole,
pendant lequel elle demeura comme oubliée dans le coin du salon qu'elle avait choisi pour s'y asseoir , Marie fut tirée de sa rêverie par l'arrivée du prince de Fiennes.
— Gomme vous voilà seule et loin de toutes vos connaissances ! madame, lui ditil , pourquoi vous tenir ainsi séparée du noble faubourg, il est tout entier dans la grande galerie et dans le second salon; vous vous trouvez, ajouta-t-il plus bas, avec toute la faction libérale, votre présence ici est presque un commencement d'opposition.
— Je ne savais pas, répondit en souriant la vicomtesse de Baudrimont, que mon inattention pût avoir cette conséquence , tous ces gens que je vois autour de moi sont donc bien mauvais.
— Hélas ! je crains qu'ils ne le soient
plus que nous n'osons le penser, il y a aujourd'hui à cette fête deux rois de France.
— Comment cela ! demanda Marie.
— Oui, ma chère pupille, deux rois de France; d'abord celui que vous connaissez, Charles X, le vieux et respectable roi de la France monarchique , puis monseigneur le duc d'Orléans, roi de l'opposition et de la France révolutionnaire.
— Croyez- vous donc qu'il y ait encore une France révolutionnaire?
— .Je voudrais pouvoir en douter, mais j'entendais tout à l'heure un de nos girondins actuels, dire à monseigneur le duc d'Orléans, presque derrière le roi : Ma foi 1 monseigneur, ceci peut s'appeler une fête vraiment napolitaine , car nous dansons sur un volcan.
— Mais, monsieur de Fiennes, le roi est aimé en France, l'armée lui est dévouée et cette campagne d'Afrique qui commence , va rendre nos princes encore plus populaires.
Le prince de Fiennes soupira , puis il reprit bientôt :
— J'ai tort de vous parler de politique, de rembrunir vos idées de la tristesse des miennes , je ne sais si nous dansons sur un volcan , mais il y a sous nous quelque chose qui s'agite ; de vagues pressentiments de malheurs inquiètent les esprits, et peut-être me laissai-je trop influencer par ces pressentiments. Attendons, comme les vieux sénateurs romains attendirent les Gaulois.
— Attendre, c'est périr, monsieur de Fiennes.
•— Peut-être? mais, que voulez-vous; je ne rencontre que clés gens aveugles, ou des mystérieux qui se rient de mes craintes avec un air d'assurance qui ne me rassure pas du tout.
Le prince de Fiennes parut quelques instants absorbé dans l'amertume de ses réflexions; après quelques minutes de silence, sa physionomie s'était éclaircie, et s'imposant à lui-même une volonté opposée à la pente de ses préoccupations, il demanda à la jeune vicomtesse de Baudrimont pourquoi elle ne dansait pas.
— Je pourrais vous répondre, dit-elle, que c'est parce qu'il fait trop chaud et vous me croiriez sans peine , car il fait étouffant ici ; mais, en réalité, c'est parce que je ne suis pas invitée.
— Voici M. d'Aiguebelles qui se dirige
de ce côté , votre abandon va cesser; je vous en conjure, ne revenez point à cette place -ci , rangez -vous avec le faubourg Saint-Germain ; au milieu d'une fête comme celle que nous donne monseigneur le duc d'Orléans, chacun doit être avec les siens.
A peine le prince de Fiennes terminait ces mots, que le vicomte d'Aiguebelles bredouillait avec une certaine aisance de fatuité, la phrase obligée par laquelle on est convenu d'inviter une femme à danser avec soi. Les premières mesures d'une contredanse se faisaient entendre , la vicomtesse de Baudrimont et M. d'Aiguebelles y prirent place, et bientôt dans un espace étroit, resserré par la foule des spectateurs, vingt femmes et autant d'hommes se coudoyant, se heurtant, piétinant sans grâces et presque sans changer déplace, commencèrent ce que l'on est convenu de nommer une contre-
danse française; mais, ce qui n'est, à parler vrai, qu'une réunion de conversations particulières, qui, pour acheter quelques minutes d'à parte ^ se soumettent à l'obligation de s'agiter à tour de rôle, dans àespasses et des a Wfn^-Jez^xqu'un musicien commande du haut de son orchestre.
— Nous ayons ici bien mauvaise compagnie, et c'est un vrai bonheur, madame, de rencontrer dans cette cohue des gens de sa connaissance ; je savais que vous étiez au bal , M. de Baudrimont venait de me le dire, mais j'avais presque perdu l'espoir de vous trouver, quand un hasard heureux m'a fait découvrir votre retraite.
— Il me semble , répondit la vicomtesse de Baudrimont, que je ne faisais point faule aux quadrilles de bonne compagnie, toute la société est au bal.
Le vicomte d'Aiguebelles regarda autour de lui d'un air étonné, comme s'il eût examiné pour la première fois tout ce qui l'entourait.
— Je m'étais aperçu de votre absence , madame.
— Je vous sais bien bon gré, monsieur d'Aiguebelles, de l'intérêt que vous me portez. Et madame de Baudrimont regarda M. d'Aiguebelles presque fixement, et un sourire dédaigneux erra sur ses lèvres.
Je vous sais bien bon gré, monsieur, de l'intérêt que vous me portez , mais je dois vous dire que je hais les fadeurs, puisje vous demander de m'en faire grâce.
A ce moment , l'ordonnance de la con-
DE VERDUN. âOS
trè-danse appelait madame de Baudnmoiit et M. d'Aiguebelles à figurer ensemble:
M. d'Aiguebelles profita de la nécessité où se trouvait sa danseuse de lui donner la main, pour la lui serrer avec une affectation de sentimentalité aussi risible qu'impertinente.
— Je voudrais être compris par vous , madame ; ce que vous prenez pour des fadeurs n'est que l'expression d'un sentiment vrai.
Marie indignée de cette audacieuse déclaration, ne répondit que par un mouvement de tête d'une indicible fierté ; tout ce que tenta depuis cet instant le vicomte d'Aiguebelles pour renouer une conversation fut inutile , toute son habileté échoua devant une ténacité de résistance à laquelle il ne s'était pas attendu . Cependant, quand la
contre-danse fut terminée et qu'il eut reconduit sa danseuse à sa place , il se dit :
Cette petite femme si revêche sera à moi, ma position n'est pas déjà si mauvaise auprès d'elle, sa vertu farouche s'est indignée, il est vrai, mais elle a entendu, et qui mieux est , compris , que j'investissais sa personne de mes premières lignes d'attaques; nous sommes sur le pied de guerre , il ne me faut plus qu'un hasard , un peu de bonheur. Pour de l'audace, je n'en manque point; il est nécessaire de prendre rang d'inscription dans le cœur d'une jeune femme, et que l'on débute par de la haine ou par de l'amitié, la position est à peu de choses près la même.
Le vicomte d'Aiguebelles avait raison pour !^^9jiiÇ0up de femmes.
Il en existe quelques-unes qui disent u leurs amants avec larmes et sanglots: Un homme m'obsède , me poursuit de ses odieuses déclarations et veut troubler notre bel amour, mon bien aimé ; oli I délivre-moi de sa présence, je sens que je n'aime au, monde que toi; que je n'aimerai que toi dans toute ma vie ; mais ses paroles rne font mal , parce que j'ai peur qu'elles ne te rendent jaloux.
Et cet homme abhorré , cet homme que l'on hait , dont les déclarations soulèvent le cœur d'indignation; cet homme que l'on déteste parce qu'il veut troubler le bel amour que ces femmes ont au cœur , cet homme-là, le lendemain, est nommé par ces mêmes femmes des plus doux noms que la langue de l'amour puisse inventer : pour lui on en crée de nouveaux, et l'amant de lu veille n'existe plus que comme nq.
souvenir funeste dont il faut délivrer Sa pensée.
Mais la jeune vicomtesse de Baudrimont n'était pas du nombre de ces femmes au cœur volage, à l'amour inconstant , et le vicomte d'Aiguebelles dépensait en pure perte et son fade sourire et ses grâces de mauvaise compagnie.
Pendant toute la contre-danse qu'elle venait de danser, un officier de la garde royale avait suivi du regard chacun des mouvements de Marie, et placé non loin derrière elle, dans un groupe qui le cacliait presque entièrement , il avait saisi d'une oreille jalouse quelques mots de l'étrange conversation dont elle n'avait pu réprimer l'impertinence. Cet officier , fort pâle jusqu'alors , s'était senti tressaillir aux premières paroles du vicomte d'Aiguebelles, puis une rougeur
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vive et passagère colora ses joues et son Iront, puis ses yeux devinrent fixes sous l'ombre des larges sourcils qui les recouvraient.
Bientôt une mesure vive et pressée de l'orchestre et le mouvement du groupe de danseurs qui s'arrondissait , indiqua que la valse allait succéder à la lenteur des danses françaises. Il y eut dans tous les salons un instant de déplacement général dont l'officier de la garde , qui n'avait cessé de fixer Marie d'un regard où le regret se mêlait à une sorte de colère , profita pour se rapprocher d'elle. Une chaise était vacante; il s'en empara, et surmontant une sorte d'hésitation et de tremblement, il dit presque à voix basse :
— Un ancien ami de votre enfance est-il assez présent à votre souvenir , pour qu'il II. . u
puisse, sans vous être présenté ofticiellement, madame, essayer de se faire reconnaître ?
Le son de cette voix qu'elle entendait toujours dans ses rêveries , qu'elle se rappelait comme la plus douce musique de ses jeunes années, fit tressaillir la vicomtesse de Baudrimont: elle se retourna subitement vers l'endroit d'où il lui avait semblé qu'elle était venue, on eût dit, tant elle mit de précipitation dans ses mouvements, qu'elle craignait d'être abusée par une illusion ; mais quand ses yeux rencontrèrent ceux de Georges de Minville, elle sentit une faiblesse invincible s'emparer de toute sa personne , ses bras retombèrent sans force à ses côtés, et les battements précipités de son cœur soulevèrent sa poitrine qu'une douleur aiguë et glaciale traversait comme la pointe d'une flèche.
Enfin s'étant remise peu h. peu de cette émotion si imprévue , elle tâcha de répondre à la demande qui lui était faite avec tranquillité, mais sa voix se faisait à peine entendre, et ses paroles sortaient de sa bouche, à intervalles inégaux, tremblantes et embarrassées.
— Pourquoi m'adressez-vous cette ques^ tion ? doutez-vous de ma mémoire et de mon amitié ?
Georges hésita d'un air douloureux pendant quelques secondes , puis il répondit avec un triste sourire :
— Non! non! madame, je ne doute, ni de votre mémoire , ni de votre amitié ; mais
je craignais que les années qui se sont
écoulées depuis que nous ne nous sommes vus, n'eussent tellement changé les traits de
mon visage et leur ancienne expression, qu'il vous fût impossible de retrouver l'enfant gai et insouciant, compagnon de vos premières années, dans l'officier fatigué et vieilli qui vous adresse la parole.
-— En effet, je vous trouve une expression de fatigue et de souffrance , qui m'inquiètent, qu'avez-vous eu?
Marie s'arrêta , car elle crut deviner qu'elle entrait pour beaucoup dans la cause des souffrances de Georges.
— Oh ! je n'ai éprouvé , madame, aucuns revers de fortune , reprit-il , je n'ai éprouvé aucune de ces souffrances que les médecins puissent guérir, je ne suis point malade; mes amis, et il appuya légèrement sur ce
mot, auraient tort de s'inquiéter les
gens qui jugent sainement et froidement de
toutes choses, prétendent que je suis sous l'influence d'une de ces douleurs vagues et sans cause.... que les années emportent en s'écoulant. Vous comprenez, madame, combien c'est peu inquiétant.
Marie sentit cruellement l'ironie cachée que contenaient les paroles de Georges, des larmes mouillèrent ses paupières, et elle baissa la tête.
— ' Je ne sais pourquoi , murmura-t-elle , vous semblez apporter si peu de soin et d'attention à votre santé, à vos souffrances; croyez-vous que vos amis ne doivent pas s'affliger de votre état actuel?
— Ceux que l'on nomme mes amis, madame, sont quelques offlciers, qui prétendent que si je buvais comme eux, que si, comme eux, je me livrais à toutes les folies
de leur âge et du mien, je serais guéri, et peut-être sont-ils plus savants dans leur théorie médicale que toute la Faculté de médecine. Mais c'est assez vous occuper de ma personne, madame , vous parler plus longtemps de moi ou de ce qui me regarde , semblerait afficher une prétention que je n'ai certes pas. Laissez-moi plutôt vous féliciter de tous les bonheurs de votre destinée; j'ai appris, avec bien... .de l'intérêt....
Et la voix de Georges de Minville faiblit en prononçant cette dernière partie de sa phrase :
— Ce qui vous est arrivé d'heureux ; si je ne vous ai pas fait savoir plutôt la part que j'y prenais , n'en accusez, madame , que l'ignorance où j'étais resté de votre sort; je l'ai connu seulement le jour où vous fûtes présentée au roi.
Marie ne répondit rien, car elle sentait que ses sanglots seraient venus étouffer sa voix 5 si sa Louche s'était ouverte pour essayer quelques mots.
Il y eut entre Georges et Marie quelques instants de silence.
— Voulez-vous me permettre, madame, de m'inscrire au nombre de vos danseurs , si la liste n'en est pas plus que complète? ajouta Georges sur le même ton de sarcasme froid et douloureux.
Marie neput supporter l'amertume avec laquelle Georges lui parlait : elle comprenait combien grande devait être sa souffrance; l'abattement imprimé sur sa belle figure ; le changement survenu dansson caractère, autrefois si doux et si aimant, le lui indiquait assez : mais ce qu'il lui rendait
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de profondes douleurs dépassait ses forces morales ; elle releva sa tête et son resrard , une dernière larme brilla comme une goutte de rosée entre ses cils longs et soyeux , et l'expression de sa bouche sembla demander grâce.
L'orchestre ne jouait plus depuis cinq ou six minutes , des groupes s'étaient formés dans tous les salons , une vive inquiétude semblait les préoccuper, et cle temps en temps il se faisait un silence, pendant lequel tout le monde semblait écouter. A travers les fenêtres ouvertes , on entendait monter du jardin les cris du peuple confus et colère, puis tout rentrait pour une seconde dans une tranquillité parfaite , le ciel pur et parsemé d'étoiles apparaissait coloré d'une faible lumière qu'affaiblissait l'cclat des bougies; une légère brise de vent secouait les cimes des aibres et les
fleurs de la terrasse, quelque chose de solennel et de triste se faisait sentir à tous les cœurs.
Tout à coup les cris du peuple recommencèrent plus prononcés , plus énergiques ; une vive lueur d'incendie colora toute l'architecture des longues galeries du Palais-Rojal , et par un sentiment d'effroi général tous les conviés de la fête se portèrent vers le salon où se trouvaient les deux rois et les princes.
Georges et Marie restèrent seuls, et cependant eux aussi avaient eu leurs oreilles frappées par les clameurs du peuple, et cependant eux aussi avaient vu les lueurs de l'incendie rougir au loin les bâtiments du palais ; mais ils ne bougèrent pas de leur place. Georges se redressa inquiet, et
prêt à tout événement, de sa main gauche il saisit le bras de Marie, et appuyant l'autre sur la garde de son épée , il écouta et attendit. Puis, tournant vers sa tremblante compagne un visage sur lequel se lisait une noble et généreuse énergie.
— Marie, lui dit-il, n'ayez aucune crainte, je suis près de vous.
Marie rendit un regard plein d'amour et de confiance au regard brûlant de Georges de Minville; une de ses mains serra même la sienne d'une étreinte vive et passionnée, et de sa bouche heureuse et souriante elle répondit :
— Non ! Georges , je n'ai pas peur.
Tout ce qui vient d'être raconté ne dura que fort peu d'instants; les cris du
peuple s'apaisèrent, les lueurs de l'incendie s'éteignirent, la foule qui s'était éloignée revint bientôt impatiente de retrouver ses plaisirs interrompus, l'orchestre fit de nouveau retentir les vastes salons du Palais- Royal de ses appels joyeux; la fête continua et ne fut plus troublée pendant le reste de la nuit.
Le comte et la comtesse de Baudrimont cherchaient leur beile-fille qu'ils n'avaient point rencontrée depuis le commencement de la soirée , Marie les aperçut et prévint Georges. Alors ils se séparèrent, mais l'adieu qu'ils se dirent eut quelque chose de doux et d'amical, qui fit entrer en leur âme comme une joie inconnue.
Le prince de Tiennes revint vers Marie , après que les deux rois eurent quitté le Palais-Royal.
— Que s'est-il donc passé? lui demaiida-t-eUe.
— Oh ! presque rien, répondit-il, le bon peuple a voulu s'amuser aussi ; il a tenté une petite émeute, et pour se donner le plaisir d'une illumination , il a brûlé les chaises du jardin. Ce n'est qu'une légère éruption du volcan sur lequel le prophète de cette soirée préteiidait que nous dansions.
— Qu'est ce que cela veut donc dire ? prince , cette émeute avait-elle quelque chose de sérieux ?
— Rien , absolument rien , elle n'était pour ainsi dire qu'une des scènes obligées de cette fête , nous sommes au palais des révolutions, madame.
Vers trois heures du matin le bal' n'était pas encore terminé ; le vicomte et la
DE VERBtN. m
vicomtesse^ de Baudrimont remontèrent dans leur voiture pour regagner leur hôtel ; son Altesse Royale Madame dansait un dernier cotillon avec monseigneur le duc de Chartres.
Le jour commençait à éclairer les rues de Paris de ses pâles lumières. La dernière fête de la Restauration finissait , et des deux rois qui y avaient assisté , l'un devait bientôt s'endormir du sommeil de la mort, tandis que l'autre s'acheminerait fugitif et découronné, vers la terre de l'exil qu'il visiterait pour la troisième fois.