‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 13 sur 22 · AGITATIONS · texte numérisé non relu

AGITATIONS

Ici bas la douleur à la douleur s'enchaîntt

A. BK LÀMAHTInE,

Depuis le bal qui avait eu lieu au palais d'Orléans , Marie n'était plus la même, un trouble délicieux s'était emparé de tout son être, et les rêveries auxquelles elle se laissait aller lui apportaient un bonheur qu'elle accueillait de toutes les puissances de son àme. Son cœur avait repris de la

force et du courage , elle ne cherchait plus II. 15

à le soustraire à l'empire d'un amour longtemps combattu; Georges l'avait revue, Georges l'aimait , toute sa destinée se trouvait accomplie.

Il ne s'était pas dit entre eux un mot qui pût leur faire espérer une nouvelle et prochaine rencontre ; ils n'espéraient pas qu'un second hasard fortuné vînt les remettre en présence l'un de l'autre ; et pourtant , Marie se sentait rougir au moindre murmure du vent, elle écoutait, elle suspendait sa respiration et pour ainsi dire le bruit de sa vie , pour saisir quelque murmure lointain , qu'elle semblait attendre. Heureusedecetteattente, elle la recommençait chaque jour, avec la même satisfaction et le même courage ; ses matinées se passaient ainsi , et le soir venu , elle courait par tous les salons du faubourg Saint-Germain, comptant toujours voir se réaliser son

désir le plus ardent; et vivant de cet espoir que rien n'alimente, mais aussi que rien ne détruit.

Sa confiance envers le prince de Fiennes s'était refroidie quelque peu ; l'amour auquel son cœur succombait avait quelque chose de si délicat dans sa culpabilité, qu'elle aurait craint de le ternir en le confiant même à son ami le plus dévoué. Cet amour avait atteint la limite fatale où les conseils n'ont plus aucun pouvoir ; il était arrivé à ce point qu'aucune affection, aucune amitié, si puissantes qu'elles pussent être, n'auraient eu la possibilité , ni de lui venir en aide, ni de lui venir en opposition prudente.

Marie avait donc dissimulé vis-à-vis du prince de Fiennes, sa dernière entrevue avec George de Minville ; cette dissimulation lui fut moins pénible qu'en tout autre

circonstance, car le prince de Tiennes eut peu le loisir de venir chaque jour , ainsi qu'il en avait Hiabitude , à l'hôtel de Polvil. Les événements politiques et l'inquiétude vague qui préoccupaient tous les esprits le tinrent éloigné de ses relations les phis intimes.

Alger s'était rendue à l'armée du maréchal de Bourmont , la nouvelle en était arrivée à Paris; le canon des Invalides l'avait apprise au peuple ; la Restauration accomplissait les dernières gloires de ses destinées.

Il circulait dans la capitale et dans les provinces des bruits inquiétants de coups d'état , de retour vers une monarchie absolue; les agitateurs affirmaient que l'armée victorieuse ne devait rentrer en France que pour prêter son appui à la die-

tatuie sans coiiti 61e que voulait s'arroger le ministère du prince dePolignac.

Le pouvoir et la chambre, désunis par un désaccord important sur plusieurs points d'un intérêt majeur, s'étaient déclarés ouvertement une guerre acharnée. La chambre avait été dissoute; mais presque entièrement renommée par les collèges électoraux, elle revenait vers sa tribune du palais Bourbon , plus animée à la lutte qu'elle n'avait pas craint d'engager, et comptant sur une victoire que lui assurait la défection importante de quelques royalistes dans les deux chambres.

Les conseils des ministres se succédaient presque sans interruption, et pas un mot de ce qui s'y débattait ne transpirait dans le public : l'inquiétude et une agitation habilement entretenus traçaient

leur sillon précurseur de l'orage; organisaient des résistances pour le moment de la crise.

Cependant aucune de ces sourdes rumeurs ne parvint à réveiller le faubourg Saint-Germain de son apathique assoupissement.

Le temps était magnifique ; un brûlant soleil échauffait les pavés de Paris : la campagne, ses délassements, ses plaisirs, appelaient au loin, dans leurs châteaux, les riches propriétaires rassasiés des fêtes de l'hiver. Les routes se couvraient de voitures de voyage, se dirigeant les unes vers les eaux des Pyrénées, les autres vers la Suisse; d'autres, enfin, vers le riant séjour de Baden , ou les villes pittoresques

des bords du Rhin.

> Chaque jour un hôtel de plus se fer-

mait dans le faubourg Saint-Germain ; Paris ne retentissait plus du bruit des fêtes. Le roi de Naples regagnait à petites journées son royaume aimé du ciel, et la cour de France, retirée à Saint Cloud , se délassait de tout un hiver de fatigue et de représentation sous les frais ombrages de ce riant séjour.

A cette époque, une voiture de voyage sortit un matin de l'hôtel de Polvil, emportant rapidement vers l'Italie le vicomte de Baudrimont,que sa santé, délabrée par des excès de tout genre, forçait presque impérieusement à ce voyage; la vicomtesse de Baudrimont devait rester seule à Paris pendant toute la durée de son absence; car son oncle, le marquis de Polvil , pouvait compter comme un hôte du château de Saint-Gloud tant que s'y prolongerait le séjour du roi , et le comte et la comtesse de

Baudrimout venaient de partir pour visitei leurs terres.

Cette sorte de liberté, cet abandon de tous ceux qui auraient pu la soutenir et la diriger, effraya d'abord Marie ; elle pressentit quelque danger dans la solitude de sa vie, dans le pouvoir absolu, remis à sa disposition, sur sa conduite et sur ses actions : elle jeta autour d'elle un long regard d'inquiétude, comme si le bruit d'un danger se fût rapproché d'elle. Dans cette immense ville de Paris, où s'agitent tant d'existences et d'intérêts divers, elle ne vit que deux existences, deux intérêts mis en présence; il lui sembla que tout ce monde dont Paris se dépeuplait, était autant de sauve-gardes qui lui faisaient défaut , pour la laisser combattre seule, dans le champclos des passions, contre un adversaire dont elle redoutait l'approche.

Le désir de partir, de rejoindre sa bellemère , s'éleva un moment dans son esprit ; mais tous les souvenirs de Georges combattirent ce commencement de résolution ; sa dernière force de résistance fut vaincue et elle resta.

D'ailleurs, pensa-t-elle, il me faudra un jour ou l'autre en venir à recommencer cette lutte, pourquoi demeurer si longtemps dans l'incertitude et dans la crainte? Il vaut mieux marcher au-devant de sa destinée que de l'attendre; les heures de tourment que l'on abrège ainsi sont autant de tortures que l'on arrache de son cœur.

Comme elle se débattait entre sa volonté et la conscience d'un devoir, sa femme de chambre lui remit une lettre dont l'écriture lui était totalement inconnue, elle se hâta delà décacheter, etl'ayantparcourue,

elle la rejeta d'abord loin d'elle avec indignation.

11 ment, il ment, ce vicomte dAiguebelles, et la voix de Marie, "en disant ces mots , dénotait une colère et un mépris profonds.

11 ment et me calomnie ; moi , je lui ai parlé avec bonté ; je l'ai encouragé à m'écrire. Mais cet homme est infâme; il me fera perdre la tête. Je me croirai folle si je relis son affreux billet : et cependant elle le reprit, le froissa dans ses mains tremblantes, et le relut non sans répandre des larmes de honte et de dépit.

« L'encourageante bonté que vous m'a- » vez témoignée , madame, lorsque j'eus le » bonheur de vous rencontrer lau bal du )) Pâlais-Royal , m'impose l'oHligation de

DE VERDUN. i235

» ré^onàv&jh l'accusation que vous sem- » blâtes faire peser sur moi , en trai- » tant àe fadeurs , les expressions du res~ » pec tueux attachement que vous savez si » bien inspirer à ceux qui vous connaissent, » et plus à moi, peut-être, madame, me )) permettrez-vous de le dire, qu'à tout

» Non , vous n'avez pu prendre pour de » fades compliments les quelques paroles » que j'ai pu vous dire. Non, madame, » vous n'avez pu vous tromper à ce point , î) que la sainte expansion d'une âme vive- )) ment impressionnée et vraie , passât près » de vous pour le fastidieux bavardage de » quelque fat inoccupé. Sans le vouloir, » peut-être , j'ose encore le croire , ma- » dame , vous m'avez vivement affligé.

» Montrez-moi, en consentant à détruire » le doute qui m'accable , que vous ne

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» doutez ni des sentiments que je vous » ai exprimés, ni d'un attachement qui, » pour être respectueux, n'en est pas » moins vif et moins inquiet.

» Vicomte d'Aiguë belles.»

Oh ! je ne partirai certes pas , se dit la vicomtesse de Baudrimont , comme pour se raffermir encore phis dans une résolution déjà bien arrêtée. Je ne quitterai point Paris ; M. d'Aiguebelles pourrait penser que je le crains et que je le fuis; ce serait le comble de l'infortune: non, je demeurerai ici en présence des dangers et des ennuis qui viendront sûrement m'y assaillir, je me sens assez forte pour résister à tous ces orages.

Puis elle remit la lettre du vicomte d'Aiguebelles dans une enveloppe, et la lui

renvoya sans une ligne , sans un mot de son écriture, sans lui témoigner autrement que par ce renvoi son indignation et sa colère.

Deux fois, dans ses promenades du soir aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne , Marie crut apercevoir près de sa voiture la pâle figure de Georges, tournée de son côté. Deux fois elle tressaillit sous un regard triste et prolongé, qui ne pouvait être que le sien ; et , depuis lors , elle dirigea toutes ses promenades vers le bois de Boulogne, et chaque soir elle chercha parmi les promeneurs qui passaient sous ses yeux, l'homme auquel son affection innomable n'osait accorder aucun titre.

Hélas! si Georges s'était trouvé par une de ces suaves nuits dejuillet, seul avec elle,

emporté sous les verts ombrages des forêts, dans ^la voiture qui chaque soir la promenait rêveuse et solitaire; si tous deux près l'un de l'autre, à la tremblante clarté des étoiles, ils avaient repris leur dernière conversation ; si tous deux baignés par le même souffle d'air,' tous deux respirant les mêmes voluptueuses exhalaisons qui s'élèvent des plantes, des gazons et de la végétation des arbres; si dans la séduction d'un pareil moment, leurs mains s'étaient rencontrées, leurs regards s'étaient croisés; alors! ô alors l nulle puissance humaine , nul respect des lois divines ne les eût empêchés de se précipiter dans les bras l'un de l'autre ; de se dire : Je t'aime d'un amour que je porte en mon cœur , depuis les années de mon adolescence ; j'ai beaucoup de chagrins à te raconter, et j'en ai beaucoup à consoler en ton àme; sais-tu tout ce que j'ai souffert

à vivre séparé de toi; sais-tu combien mon pauvre cœur a saigné pendant toutes ces années que nous avons perdues?

Le bel ange déchu, qui préside aux séductions , les agitait tous deux des mêmes émotions, leur apportait les mêmes paroles dangereuses et douces. Marie se sentait à peine vivre , elle éprouvait une oppression sous laquelle elle fléchissait sans résistance, et bien des fois elle s'était déjà avoué , d'abord avec effroi , puis avec une agitation qui n'était pas sans charme , que si Georges venait à paraître; que si Geora;es lui demandait tous les trésors d'àmour de son cœur , toute sa vie, son dévoûment; que s'il fallait pour lui obéir se vouer à une vie méprisée , descendre de l'estime où chacun la tenait, supporter les regards dédaigneux du monde; eh bien! que tout cela elle le ferait ; que tout cela ellç

Taccepterait avec joie , pour quelque jours de félicités près de lui.

Que me font à moi, pensait-elle, et les froides convenances d'un monde auquel je ne dois rien, car il ne m'a rien donné; que me font et le mépris et les regards dédaigneux d'une foule que je connais à peine? Pourvu que lui , Georges , Georges que j'ai aimé quand je sortais à peine de l'enfance; que j'ai aimé malgré l'éloignement , malgré tout ce qui s'opposait à mon amour , ne me dédaigne, ni ne me méprise; pourvu qu'il ne me reproche jamais ce que j'aurai fait pour lui.

Marie jusqu'à ce jour si pieuse, si profondément religieuse , si saintement croyante, n'ose plus s'incliner devant son crucifix , elle n'ose plus s'interroger en présence de Dieu; elle sait sa culpabilité;

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mais un pouvoir plus fort quo tous ceux dont elle a éprouvé l'empire, la gouverne, la domine, la conduit malgré elle, lui fait avoir des volontés, des consentements intérieurs qu'elle se reprochera plus tard. Marie s'est laissé enivrer aux passions d'ici-bas , elle a déserté le sanctuaire où s'épanclie la ferveur de l'amour divin , pour suivre les sentiers de l'amour humain. Et cependant il ne vient pas un seul lemords la troubler dans ces fêtes de son imagination, elle les étouffe tous, car elle aime, non pas de cet amour de salon que l'on prend et que l'on quitte au gré d'un caprice, mais de cet amour qui emplit toute une existence, qui en décide, qui pousse au crime ou aux grandes actions, suivant la destinée qui lui est faite ; de cet amour , qui se rencontre rarement dans notre société abâtardie.

C'est à de tels amours que Dieu réserve 11. 16

les indulgences sans fin de son inépuisable bonté, lui seul connaît le secret des cœurs, et ceux qui ont vécu dans la culpabilité d'une faute, peuvent espért;r leur pardon s'ils sont descendu dans leur erreur, par l'effet d'une passion véritable.

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