‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 17 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

32i> MADEMOISELLE

— Sans doute , elle lui demande la permission de mettre son choléra en musique, répondit la vicomtesse de Baudrimont.

— Bien frappé, bravo, madame, voilà un mot qui fera fortune.

— Il ne fera pas fortune du tout, car vous allez me promettre, monsieur de Balandry, de ne pas le répéter.

— Alors je vous supplie de me permettre de fadopter.

— Vous êtes méchant, monsieur de Balandry.

Du tout, madame , je n'ai qu'un peu de férocité.

Les poètes se succédèrent pendant toute la soirée devant la cheminée du salon de

îuadame de Montagny; les uns chantèrent leurs amours et se dirent mille douceurs, qu'ils placèrent dans la bouche de leurs héroïnes ; d'autres firent de la poésie politique au moyen d'articles de journaux , de premiers Paris rimes et coupés en strophes. Enfin il y eut de la poésie pour tous les goûts : ode , satire , ballade , sonnet.

Vers onze heures , la fureur poétique commençait à diminuer, quelques personnes étaient déjà parties, quand on annonça le comte de Roselure, chacun reprit sa place et le silence le plus parfait s'établit ; M. de Roselure passait pour le premier de tous cespoëtes de salon, pour un homme du plus grand mérite , il était fort rare , une maîtresse de maison pouvait compter comme une bonne fortune, quand il daignait accepter une invitation.

Madame de Montagny s'avança à sa rencontre avec son plus gracieux sourire ;

— Vous êtes un homme charmant, monsieur de Rose] ure, lui dit-elle, vous n'oubliez pas vos promesses , et quoique vous arriviez un peu tard , je vous sais un gré infini d'avoir pensé à ma petite réunion.

M. de Roselure s'inclina.

— Nous avez- vous apporté quelques fi'agmenls de votre poëme sur la Vendée ?

— Non, madame, je ne croyais pas rencontrer chez vous une soirée de lecture, et puis je n'ai rien encore d'achevé.

— C'est bien mal à vous , monsieur de Roselure, vous nous avez jugés indignes d'entendre votre grand poëme; mais au moins vous nous direz quelque petite poésie, quel-

que fragment de n'importe laquelle de vos œuvres, que vous aurez en la mémoire.

M. de Roselure aimait k se faire prier ; c'était une de ces frêles apparences d'homme , mignardement encadrée et contenue dans un vêtement masculin , qui seul lui assignait un sexe. Ses manières , ses gestes , ses regards , l'accent de sa voix , appartenaient plus à une femme qu'à un homme. Les mouvements de son cou balançaient sa tête d'une épaule à l'autre , ainsi que le font les beautés dédaigneuses.

— Je vous assure , madame , que je ne sais rien , absolument rien.

— Madame de Baudrimont, dit la comtesse de Montagny en se retournant vers cette jeune femme , venez donc m'aider à

obtenir de M. de Roselure, qu'il nous fasse part de quelqu'une de ses gracieuses compositions.

— Allez vous incliner devant cette idole de papier mâché , ambré, musqué , glacé , satiné et doré sur tranche , murmura presque bas M. de Balandry.

— Je n'en ferai rien , je vous assure , répondit sur le même ton madame de Baudrimont. Puis elle ajouta en s'adressant à madame de Montagny : Je pense, madame, que si M. de Roselure avait la plus petite pièce de vers en sa mémoire , il ne se laisserait pas prier ainsi.

Quelques femmes quittèrent leur siège , et vinrent entourer M. de Roselure. Enfin, il parut décidé à se rendre aux vœux de la noble assemblée , et d'un pas lent el pensif, il se dirigea vers la cheminée.

— Nous serons gratifiés d'un sonnet.

Tenez- vous prête à vous pâmer de satisfaction poétique , d'autant plus , madame , que M. de Roselure a pour état dans le monde d'être éperduement épris de vous.

— Quel conte me faites-vous là , monsieur de Balandry?

— Je ne vous fais aucun conte, madame, et je parierai volontiers dix contre un , que votre nom servira de rime en rie , ou de titre à la poésie de M. de Roselure.

Alarmée de ce que lui disait M. de Balandry, la vicomtesse de Baudrimont ne pouvait cependant y croire. Sa délicatesse se révoltait à la pensée qu'un fat pût lui adresser ses fastidieux hommages. Etre chantée par un tel homme, lui paraissait presqu'une flétrissure.

Son incertitude ne fut pas de longue durée ; car après quelques secondes de réflexion , M. de Roselure tournant un regard douloureusement fade du côté de madame de Baudrimont , annonça qu'il allait réciter son dernier sonnet.

Bravo, bravo, charmant, délicieux , s'écria -t-on de toutes parts. Et quelques chut, chut ! imposèrent silence, même à l'admiration préventive.

Alors d'une voix qu'il cherchait à rendre mélodieuse , le corps légèrement appuyé sur les hanches , et les mains jointes , il laissa tomber, en les scandant sur un mode uniforme , les vers qui suivent :

A l'Orient vermeil , lorsque naît le matin , L'aurore de ses pleurs arrose le parterre ; Le lys ouvre au soleil ses feuilles de satin , Et de son doux encens il parfume la terre.

Mais le lys sur sa tige est triste et solitaire , Sa pompe impériale épouvante l'amour , L'amour ix son aspect ne sait plus que se taire , Et regrette la nuit , plus douce que le jour.

Puis quand au haut descieux, la nuit est de retour, Que le monde étoile roule dans le silence , Et qu'au plus haut des airs Diane tient sa cour , Laissant dans les forêts ses flèches et sa lance :

Amour, qui voit dormir ses frères les oiseaux , Vient aux doigts de Marie embrouiller les fuseaux.

Le poète avait à peine fini son dernier vers, que l'assemblée éclata en transports fiévreux et furibonds , entassant louanges sur compliments , et compliments sur louanges.

— Connaissez - vous quelque chose de plus riant , de plus frais , de plus divinement exprimé, de plus mélodieusement poétique? demanda la comtesse de Montagny.

Amour qui voit dormir ses frères les oiseaux ,

me paraît d'une nouveauté enchanteresse.

— Les oiseaux frères de l'Amour , ailés comme lui , légers comme lui , voilà une image digne des meilleurs poètes , répondait la comtesse de Loge.

— Sa pompe impériale épouvante l'amour ,

a bien son mérite. J'aime la pompe impériale du lys , et l'Amour qui s'en épouvante. N'êtes-vous pas de mon avis , madame de Baudrimont ?

— Et vous avez le front de trouver cela beau ,

monsieur de Balandry, je ne vous conçois plus ; votre poëte me semble parfaitement ridicule.

^Mon poëte ! Je vous prie de croire qu'il n'est pas à moi ; je pensais que sa naïve dé-.

claration , faite avec une candeur si publique, vous aurait émue.

— Je la trouve impertinemment sotte , et voilà tout.

— Elle m'a touchée , moi , madame.

— Vous , monsieur de Balandry ?

Les yeux de madame de Baudrimont et ceux de M. de Balandry se rencontrèrent. Un sourire ironique se dessina sur leurs lèvres. Les conversations particulières furent interrompues par une sorte de discussion générale, où Yimmense mérite du sonnet fut porté jusqu'aux nues. Puis à une heure du matin chacun retourna chez soi , enchanté de cette soirée littéraire.

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