II
de cet écervelé; il faut bien que je repêche ce monsieur , pour vous empêcher de vous noyer avec lui.
Marie se jeta dans les bras de son oncle , et se prit à pleurer.
— Allons, voyons, ne pleurez pas, ou si non je vais pleurer aussi ; calmez-vous , ma chère Marie, ne m'ôtez pas mon sangfroid , j'ai à m'occuper d'affaires ce matin , vous comprenez à merveille que je ne veux pas voir traîner le nom du mari de ma nièce, dans des études d'huissier. Je vais vous laisser avec M. l'abbé, qui a^^ant appris toutes les sottises de M. Charles , n'a pas voulu vous abandonner à votre affliction, sans essayer de l'adoucir. Pendant que vous allez causer ensemble , j'agirai, mes chevaux sont mis , je cours chez mon notaire ; ne vous inquiétez pas, Marie,
quand vous me verrez de retour pour diner, tout sera terminé.
Vous dînez avec nous, monsieur l'abbé.
L'abbé Barré accepta; puis le marquis de Polvil sortit et le laissa seul avec Marie. Tous deux restèrent quelques minutes silencieux, mutuellement dans l'attente, sans savoir qui devait commencer la conversation. Ce fut l'abbé Barré qui, voyant l'embarras de la vicomtesse de Baudrimont, s'y décida enfin.
— Il y a bien longtemps, ma chère entant, lui dit-il, que nous ne nous sommes vus. Jamais vous n'étiez ainsi restée près de deux années sans accomplir vos devoirs religieux. Il faut que quelque grand malheur vous soit arrivé. Dites , ma
chère enfant, vous savez qu'il y a plus de miséricorde dans le Seigneur, que de péchés dans l'humanité; je suis venu aujourd'hui pour vous consoler de toutes vos peines , pour tâcher de guérir toutes les plaies de votre âme;.... n'auriez-vous plus confiance en moi, mon enfant?
- — Oh ! si , monsieur, j'ai confiance en vous; mais j'ai douté, pardonnez-moi ce doute, de la miséricorde de Dieu : et puis , faut-il tout vous dire, j'ai craint de ne pouvoir me repentir de la faute que j'avais commise , ou plutôt j'ai eu peur d'arriver à me repentir. Vous ignorez ce que ma vie a été depuis deux ans , vous , mon père , qui descendiez dans mon cœur, vous que j'y faisais lire; depuis deux ans ce cœur vous est resté fermé ; depuis deux ans , je ne suis pas allée vers vous; mais, aujourd'hui, les chagrins m'accablent, et c'est vous qui
Dii VERDUN. 3il
venez vers moi , vous m'apportez des consolations et vous ignorez la plus grande plaie de mon âme. Ecoutez-moi, mon père, écoutez-moi... Oh ! je suis bien coupable et bien malheureuse.
— Parlez, parlez, mon enfant, ma fille chérie; car moi aussi j'ai reçu de votre père mourant la mission de veiller sur vous, de garder votre cœur des embûches du monde. Et maintenant je reconnais ma faute, j'ai peut-être trop tardé à venir. Parlez, je vous écoute du cœur et des oreilles.
Alors Marie raconta tous les progrès de son amour pour Georges : elle dit son mariage malheureux et l'abandon dans lequel son mari l'avait laissée ; elle dit toutes les tristesses de sa solitude , et comment elle avait retrouvé Georges de Minville, et toutes ses craintes pour lui pendant les trois
jours de bataille de l'anuée i83o. Enfin, elle arriva à leur dernière entrevue , et elle avoua les heures qu'ils avaient passées dans la solitude , et pendant le silence et l'ombre de la nuit, à se dire mutuellement leur amour.
— Hélas ! ma fille , vous avez été bien coupable; mais vous ne l'avez pas été autant que je l'aurais craint : la main de Dieu vous a arrêtée sur le bord de l'abîme.
— Oh! oui, mon père, la main de Dieu et la générosité de Georges, qui n'a pas voulu profiter de ma faiblesse , qui n'a pas voulu me laisser le remords pour souvenir. Car moi, mon père, j'ai été aussi coupable qu'il est possible de l'être ; moi , je me donnais à lui, je consentais à tout; moi, dans ce moment-là, mon père , je me serais damnée pour sauver Georges ou pour lui
accorder tout le bonheur qui dépend de moi. Pour Georges , mon père , je le sens , j'aurais renoncé à l'estime du monde, à la paix de mon âme.
— Vous aviez donc oublié, ma pauvre enfant , votre jeunesse si pieuse , et vos devoirs et votre Dieu ?
— J'avais tout oublié, mon père; un seul sentiment dominait en moi; je ne pensais qu'à une seule chose au monde, à l'amour que j'avais pour Georges.
— Hélas! je vous plains ; votre vie a été bien éprouvée. Vous avez été, bien jeune, abandonnée au combat des tentations; mais vous pouvez tout réparer, mon enfant.
Vous pouvez revenir sur un passé qui ne vous laisse point de souillure. Je viens vers vous comme votre père, plus encore que
ail -MADKxMOlSELLE
comme votre coDfesseur; je viens vous rappeler les engagements sacrés de votre mariage, dont n'ont pu vous délier ni la froideur de votre mari, ni les fautes qu'il a commises. J'ai promis à votre père mourant de veiller sur votre avenir, ne voyez en moi que son remplaçant, qu'un homme auquel il a donné le droit de vous dire : Ma fille , vous avez été faible, mais l'indulgence de Dieu est sans borne pour les cœurs repentants ; et vous ne me voyez près de vous que pour vous tendre la main et vous aider à vous relever.
— Lepuis-je, mon père, répondit Marie, quand je me sens encore attaché à ma faute par tous les liens du cœur.
• — Oui, vous le pouvez, si vous voulez me laisser vous aider à en avoir la volonté. Ecoutez-moi, ma pauvre Marie, de grandes
obligations vous sont imposées, de grands devoirs vous restent à accomplir; car en vous relevant il faut aussi relever Charles de Baudrimont. Votre qualité d'épouse ne peut s'effacer ; le sacrement du mariage que vous avez reçu est un sceau éternel, dont l'empreinte subsistera en vous jusqu'à la consommation des siècles. Gardez l'amitié que vous portez à votre frère d'adoption, au compagnon de votre jeunesse. S'il est malheureux , venez à son secours; compatissez à ses peines morales; rendez-vous digne, enfin, de le retrouver dans la béatitude éternelle. Mais, pour vivre de cet espoir, savez-vous, mon enfant, ce qui vous est imposé , et quand vous le saurez, êtes-vous disposée à l'accomplir?
— Parlez, parlez, mon père. Je ferai tout au monde pour cet espoir.
— Eh bien ! ma fille , il faut que vous ac-
complissiez ici-bas les devoirs des liens que vous avez acceptés. Il faut que vous redeveniez épouse, que vous alliez au-devant de votre mari, que vous lui évitiez la honte de tristes aveux, que vous le rappelliez au bien, et que vous vous fassiez en un mot l'ange de son salut.
La tête de Marie s'inclina sur ses deux mains jointes : une expression de profond désespoir s'imprima sur sa figure, et sa voix murmura comme une plainte :
— Le pourrai-je , ô mon Dieu !
— Oui, vous le pourrez, ma fille, reprit le prêtre. Dieu vous soutiendra dans votre volonté ; il aura pitié de vous, et vous donnera le courage dont vous manquez, si vous essayez seulement d'accomplir votre devoir. D'ailleurs je serai à vos côtés , et je prierai avec vous. Oui , mon enfant, je
ne "VOUS quitterai pas , nous partirons ensemble pour le château de Logeré.
— Pour le château de Logeré ! s'écria Marie.
— La seule place convenable pour une femme est celle qui lui est assignée près de son mari. M. de Baudrimont et nous ne devons pas examiner , ma fille , si ce malheur lui est arrivé par sa faute ; M. de Baudrimont est triste , seul , affligé , ses amis , ses compagnons de plaisirs bruyants l'ont abandonné, peut-être le remords a-t-il déjà visité son cœur , il doit sentir combien sont vides et funestes les vains plaisirs de sa vie passée , eh bien ! c'est le moment pour nous , mon enfant, d'accourir vers lui, de lui ouvrir nos bras , et d'oublier ses erreurs, pour le forcer à les oublier lui-même.
— Me faut-il donc feindre un amour
que mon cœur n'éprouve pas ; oh ! je me sens incapable d'une telle dissimulation, je peux venir en aide à M. de Baudrimont, mon père, je lui sacrifierai ma fortune s'il le faut , mais je ne puis lui rendre un cœur qui appartient à un autre.
— Lui sacrifier voire fortune , Marie , lui venir en aide. Non , non , Dieu vous demande plus que cela. Dieu ne veut pas de ces aumônes humiliantes ; il ne veut pas le rachat des devoirs les plus sacrés par de l'argent. Ce qu'il vous demande , c'est votre tendresse pour l'homme auquel vous avez juré deviint lui amour et fidélité, il n'est écrit dans aucun des livres saints que les torts d'un mari délient sa femme des promesses qu'elle a faites au pied des autels. Non, ma chère enfant, vous êtes la femme de M. de Baudrimont, il vous a négligée, abandonnée, dans ses jours de
joie et de folle ivresse; peut-être n'avezvous pas fait tout ce que vous auriez dû faire pour le rattacher à vous ; peut-être avezvous éprouvé une joie coupable à le voir s'éloigner de votre affection.
Marie se sentit rougir à cette accusation de l'abbé Barré.
— Aujourd'hui , il est abandonné , il est malheureux ; votre devoir, la voix de votre Dieu, vous rappellent vers lui. Aujourd'hui, c'est à vous de rattacher les liens rompus; de l'entourer de soins et de tendresse. Il vous sera demandé compte un jour, mon enfant, du bien que vous auriez pu faire et que vous n'aurez pas fait. Songez que s'il est un moyen de sauver INI. de Baudrmiont , ce moyen, vous seule le possédez; et que ce n'cist qu'en lui rendant douce et tendre la vie conjugale que vous le rappellerez , lui aussi , à ses devoirs.
— Que me demandez-vous, mon père?
Qu exigez-vous de moi? c'est le sacrifice de ma vie tout entière , que vous réclamez !
^^ J'ai compté sur votre courage , sur la foi religieuse que je vous ai connue en vos jeunes années, et je suis venu pour vous sauver et vous faire sauver votre mari; je me dévoue à cette tâche; je suis bien vieux, ma fille, mes derniers jours sont proches; bientôt j irai près du Seigneur retrouver votre bon père, que lui répondrai-je , quand il me demandera ce que vous êtes devenue sur cette terre?
— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait IMarie, en tordant ses faibles bras dans l'agonie du désespoir.
— Dites, que lui répondrai-je, ma fille,
voulez-vous que le vieil ami de votre famille, le premier directeur de votre âme dans la voie religieuse, détourne la tête et la courbe de honte, dites, le voulez-vous?
— NonI non! mon père disposez,
ordonnez je vous obéirai.
—'Venez, Marie, venez, mon enfant, prions ensemble , demandons à Dieu que, pour prix de vos sacrifices, il vous accorde d'accomplir votre sainte mission; demandons-lui, de placer la persuasion sur vos lèvres, et sa sainte force dans votre cœur.
Alors, l'abbé Barré et Marie s'inclinèrent devant un petit crucifix que le vieux prêtre détacha de son cou auquel il le portait suspendu ; et pendant un quart d heure, aucune parole ne se fit entendre , tous deux s'élevaient vers le Dieu sauveur par les
élans d'une prière muette. Les sanglots de Marie interrompaient seuls ce silence.
— Mon père , dit en se relevant la vicomtesse de Baudrimont, je ferai tout ce que vous exigez, tout ce que vous croyez utile à M. de Baudrimont....
— Et à vous aussi , ma chère fille.
— Et ce que vous jugez bon pour mon salut , reprit-elle, en étouffant un soupir de regret, je tâcherai de me trouver le courage
nécessaire Mais Georges.... Georges....
que deviendra-t-il.... savez-vous qu'il peut en mourir de douleurs; savez-vous qu'il n'a que moi au monde; qui le soutiendra, lui, dans son affliction ; qui lui montrera cette lointaine espérance de l'autre vie, pour lui faire paraître moins amères les épreuves de celle-ci.
— Moi , répondit le prêtre , moi , mon enfant, quand le calme sera descendu en votre àme, j'irai chercher mon autre enfant, et je lui dirai : Mon tils, j'ai rompu vos coupables espérances mondaines, pour vous en lier d'indestructibles et d'éternelles , et je pleurerai avec lui , et je lui ouvrirai mes deux bras, pour qu'il épanche sur ma poitrine toutes ses larmes et toutes ses douleurs. Georges vous aime, Marie, d'un amour troublé et misérable, un jour vous me verrez revenir vers vous, vous rapportant son auiour épuré, changé en amitié, en amitié saintement fraternelle.
— Mais reprit Marie, h travers des
sanglots et des larmes, mais.... comment trouverez-vous Georges, comment parviendrez-vous jusqu'à lui, mon père Hélas!