‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 3 sur 22 · AVEUX · texte numérisé non relu

AVEUX

Il se dit qu'il y avait plus de bonheur et de gloire à èlre aimé en dépit des hommes et de la de";lin''e, qu'à obtenir sans peine et sans prril une affpction légilime.

Georges Sa^o.

La présentation de la vicomtesse de Baudrimont avait eu lieu , et chacune des personnes présentes à cette cérémonie s'était étonnée de l'air souffrant et inquiet de cette jeune femme ; le roi lui-même s'était informé avec bonté des causes du malaise dont elle paraissait souffrir. Mais à toutes les questions qui lui étaient faites, Marie

répondait avec (ioucoiir quVlie n't'prouvaiL aucun malaise, qu'elle se sentait fort bien portante.

Personne , henreiisenient, n';ivaiL rissi.^té à la reconnaissance cle Georges et de Marie dans la salle des Gardes; celte rencontre demeurait un secret entre Marie, Geori^es de Minville et le prince de Ficnncs.

Le moment était arrivé où l'épienve la plus forte, celle qu'elle avait le pins redoutée dans ses prévisions , se" rencontrait enfin sur sa route. Elle sentait tout ce que son cœur renfermerait de faiblesse pour lutter contre les charmantes séductions d'un amour qui commençait ses souvenirs avec les plus anciens souvenirs de sa vie. Puis, dans la solitude d'affections qui lui avait été faite, elle cliercliait en vaiii (pu'îîe protection la sou-

tiendrait à travers cette pénible épreuve , lui aiderait à combattre son propre cœur.

Un seul instant elle était demeurée en présence de Georges de Minville; leurs regards s'étaient rencontrés pendant un bien court espace de temps, pas une parole n'avait été échangée entre eux ; et cependant Marie avait lu dans la physionomie de Georges, dans le reproche de ses jeux, dans leur interrogation muette, que Tamour dont il lui avait fait entendre les aveux discrets et voilés, et dans le jardin de la rue Saint-Louis, et pendant leur promenade sur les bords tle la pièce d'eau des Suisses , s'était non-seulement conservé intact, mais encore avait grandi, s'était accru de toute; la puissance des années écoulées depuis cette ineffaçable journée.

Marie avait de nouveau subi l'influence II. 4

de ce regard profond et magnétique qui jadis avait eu sur elle tant de pouvoir : la présence inattendue de Georges avait opéré sur son organisation nerveuse une commotion sous le coup de laquelle elle se sentait complètement abattue; ses idées se brouillaient dans sa tête, elle n'était plus certaine de les retenir bien nettes et bien lucides.

La nuit se passa pour elle dans une agitation inquiète qui ne lui laissa pas une minute de sommeil; elle se demandait avec tristesse quelle suite allait avoir cette rencontre qu'elle avait faite de Georges de MJnville; comment il lui serait possible de ne pas le recevoir. Quelle serait son attitude en sa présence ? par quel empire elle saurait, elle toute jeune femme abandonnée à ses propres forces, commander tout îi la fois et à l'impétuosité de Georges

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et aux faiblesses secrètes tie son propre cœur.

Et , d'un autre côté , quelle raison pour ne pas le recevoir s'il se présente? liii l'ami de sa jeunesse, presque son frère; \u\ que leurs deux pères avaient associé aux travaux , aux jeux , à tous les actes de sa vie.

Quand le matin parut, que les premières lueurs de l'aurore vinrent percer les rideaux de ses fenêtres , Marie s'empress3 de se lever, espérant ainsi se soustraire aux tortures morales qu'elle avait trouvées dans l'agitation de l'insomnie; elle voulut en vain fuir ses pensées, échapper au trouble qu'elles npportaient en son âme : tous ses efforts furent impuissants ; l'image de Georges ne pouvait s'efl'acer; elle cli.ingeait de place et la suivait partouj-.

Marie, oppressée, tremblante et vaincue en son cœur, voulut invoquer le secours du Dieu des affligés , du Dieu qui vient en aide au faible, aux malheureux et à ceux qui souffrent. Les paroles de la prière expirèrent sur ses lèvres; ses mains jointes retombèrent sur ses genoux ; et comme affaissée sur elle-même, elle demeura les yeux fixes, plongée dans une inquiétude sans pensée , sans énergie , et presque sans vie.

Vers neuf heures du matin , sa femme de chambre entra dans son appartement , et fut étonnée de la trouver déjà levée; elle lui remit un carton qui, le matin même, avait été déposé pour elle chez le concierge de l'hôtel , et qui ne portait sur son couvercle aucune suscription.

En le recevant des mains de sa femme (le chambre , Marie éprouva comme le près-

sentiment d'une nouvelle douleur; elle hérita à l'ouvrir en sa présence, craignant dans l'état de faiblesse où elle se sentait, de n'être point assez maîtresse d'elle-même pour réprimer un premier mouvement qui pourrait trahir toutes ses agitations.

Une conviction intérieure, profonde et fatale, l'avertissait que ce mystérieux carton renfermait l'explication de la rencontre que la veille elle avait faite de Georges ; qu'il contenait une question ou une réponse à ce que ni l'un ni l'autre n'avaient osé se demander au milieu de leur surprise mutuelle.

Longtemps Marie fut obligée de dissimuler son impatience, d'affecter les dehors d'une tranquille indifférence, jusqu'à ce que les soins ordinaires que sa femme de

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chambre donnait le matin aux préparatifs de sa toilette fussent terminés. Puis , quand elle se vit seule, elle poussa le verrou de sa porte et revint pleine tout à la l'ois de curiosité et de crainte vers ce carton , qu'elle tremblait d'ouvrir, et dont elle avait hâte cependant de connaître le contenu.

Après quelques minutes d'incertitude , elle en arracha violemment le couvercle, ne trouva qu'un bouquet de roses et de violettes, et sur un Carré de papier son nom de jeune fille,

Marie de Verdun.

Ce bouquet, son envoi mystérieux, son nom de jeune fille tracé d'une main dont elle ne pouvait méconnaître l'écriture. Le reproche amer que contenait cet envoi

si simple et pour ainsi dire si muet eu apparence, la frappèrent d'une douleur cruelle.

Me reprocher de l'avoir oublié , dit-elle, quand mes nuits et mes journées sont troublées par la pensée de tout ce que nous avons été l'un pour l'autre ; par la pensée de notre amitié d'enfants, dont je me rappelle dangereusement pour mon repos actuel les pures délices. Me reprocher de l'avoir oublié , mon Dieu , s'écriait-elle dans d'autres instants , quand la sainte croyance que vous avez daigné placer en moi , quand les idées religieuses que cette croyance a fortifiées en mon àme , sont à peine assez puissantes pour me défendre contre l'amour que j'éprouve pour lui et que je suis forcée de m'avouer 5 moimême.

Une pensée d'un doute dangereux ira-

versa son esprit eL la lit trembler sous la violence de son impression.

Il me croit heureuse dans mon mariage ; il songe peut-être que l'amour a présidé aux nœuds de ce fatal hymen, que je déteste.

Puis, rougissant par un mouvement de pudeur dont elle fut loin de comprendre la culpabilité :

Non, non, murmura-t-elle, je ne suis plus mariée; mon mari lui-même m'a ôté une partie de la culpabilité que je pouvais avoir aux yeux de Georges, il s'est lassé des froides tendresses par lesquelles je répondais à l'emportement des siennes.

Je ne suis plus mariée, je ne suis pas veuve Mais, hélas! dil-elle au milieu

de ses larmes en retombant comme anéantie sur son fauteuil; je ne suis plus cette jeune fille ignorante des voluptés de ce monde, dans le cœur de laquelle il déposa jadis son chaste amour.

Navrée , éperdue , Marie laissa s'enfuir les heures de cette triste journée dans une sorte d'abattement et de désespoir, pour lesquels elle n'entrevoyait aucune consolation. L'heure du dîner s'approchait insensiblement; il allait lui falloir paraître à table, apporter un visage , sinon gai , calme du moins, à ce repas où elle devait se retrouver en présence de son mari et de son oncle ; il allait lui falloir, par un violent effort sur ses chagrins secrets, reprendre une sorte de liberté d'esprit qui lui permît de se mêler à la conversation; elle essaya d'abord, sans espérer pouvoir y parvenir , de ressaisir quelqu'cnipirc auv elle-même ; peu à peu

St MADEMOISELLE

ses yeux perdirent de leur rougeur, ses nerfs, contractés, rendirent à toute sa personne , par l'irritation qu'ils lui communiquèrent, une force factice et animée. Sa femme de chambre l'habilla, et elle put paraître en présence de son oncle et de son mari sans qu'aucune trace de ses douleurs vînt en accuser la violence.

Cependant le dîner se passa silencieusement; le marquis de Polvil semblait préoccupé d'affaires importantes, qui probablement se résumaient en tracasseries de cour, en tribulations de palais.

Le vicomte de Baudrimont mangea peu, parla moins encore : sa voiture attelée l'attendait à la porte; le dîner lui parut être d'une mortelle longueur. Ses regards distraits se portaient de son oncle aux différents services du dîner, et l'impatience la

DE VERDUN. àé

plus vive se décelait clans son attitude, dans ses gestes, dans les quelques paroles qu'il laissait tomber à de longs intervalles.

Vers huit heures du soir, Marie se trouva de nouveau seule. Craignant de retomber dans les émotions du matin , elle se fit apporter une lampe dans son boudoir, et voulut essayer de lire. Elle prit sur une petite table, servant de bibliothèque usuelle , le premier volume qui s'offrit à ses regards, l'ouvrit, et ses yeux virent des mots, ses lèvres les prononcèrent sans que leur cadence, le son monotone qu'ils produisaient en étant prononcés à haute voix , éveillassent aucune idée dans son esprit. Enfin les deux parties de son être , c'est-àdire la partie morale et la partie physique agissaient toutes deux , indépendantes l'une de l'autre

Sa bouche lisait, son esprit n'entendait pas.

Bientôt elle ne prononça plus les mots de sa lecture de somnambule qu'à de longues distances; puis ils devinrent presque des sons inarticulés, et tout à coup ils cessèrent, et le livre tomba sur ses genoux. Alors vinrent bourdonner à son oreille tous les bruits qui attestent le silence , et celui du balancier de la pendule, et les craquements des meubles , et jusqu'aux bruissements de sa robe de soie, que le plus léger de ses mouvements froissait contre son fauteuil.

Un domestique ouvrit la porte à laquelle elle tournait le dos ; Marie n'entendit rien.

— Le prince de Fionncs, dit-il en lais-

sant passer cet ami véritable, qu'une tendre inquiétude, qu'un pressentiment de la vérité amenaient comme une sœur de la Charité au pied, d'un lit de douleur.

Marie , entièrement absorbée en ses pensées, demeura immobile , les paupières baissées et les yeux fixes , les mains étendues sur son livre , dont elles brisaient les pages repliées sous leur pression.

Le prince de Fiennes s'arrêta à la vue de cet étrange spectacle; ce n'était plus la jeune et belle vicomtesse de Baudrimont qu'il avait devant lui ; c'était un être presque défiguré par une souffrance intérieure , dont tous les muscles de son visage se montraient contractés; c'était une pauvre femme que l'on aurait crue frappée d'une atteinte de catalepsie.

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La vie, le mouvement, la pensée, paraissaient anéantis en elle , et si les pulsations inégales de ses artères n'eussent indiqué la circulation du sang, on aurait pu croire que l'on avait devant les yeux un corps humain surpris dans le sommeil par la mort.

Le prince de Fiennes contemplait la jeune Marie avec un mélange de pitié et de douleurs.

Voilà donc ce que le mariage a su faire d'une aussi douce créature , pensait -il voilà donc ce qu'elle a gagné à perdre sa couronne de jeune fdle. Hélas! quel fatal secret peut-elle enfermer en sou cœur? Je crains de le sonder, et pourtant qui la soutiendra, qui marchera près d'elle pour tâcher d'écarter de sa route la vaine curiosité du monde et ]e sarcasme des envieux ?

DE VERDUDî. «|

— Madame, dit-il à haute voix en s'adressant à Mi»rie , dans l'espoir de la réveiller de son immobilité et de sa stupeur, quelle souffrance s'est emparée de vous? Pourquoi la pâleur qui couvre vos joues? Pourquoi l'anéantissement dans lequel je vous vois tombée ?

A ces mots Marie releva ses paupières d'un air étonné; elle fixa sur le prince de Fiennes un regard vague et sans pensée : le bruit des paroles ét^it venu à son preille ; mais elle n'avait rien entendu , elle ne voyait rien encore.

— Que me veut-on, qui y a-t-il ? murmura-t elle d'une voix faible.

Puis, reprenant peu à peu ses sens, elle se dressa sur son séant, ouvrit tout à fait les yeux, et reconnut le prince de Fiennes.

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— C'est vous, prince , lui dit-elle; pardonnez-moi si je ne vous ai pas aperçu quand vous êtes entré. Ce soir je suis un peu souffrante, j'ai des assoupissements qui m'accablent

Et sa phrase resta inachevée.

— Qu'éprouvez - vous donc, madame?

quel mal vous torture ?

►— < Je ne sais.... presque rien,.... peutêtre de la fatigue....

Le prince de Tiennes ne répondit d'abord par aucun mot à ces phrases entrecoupées dont Marie avait essayé de repousser l'interrogation qui lui était faite; quelques minutes de silence s'écoulèrent de part et d'autre dans une sorte d'attente. Le prince de Fiennes s'était assis; son fauteuil

toucîiail presque celui de Marie. De celle position rapprochée il entendait les battements de son coeur, et voyait l'agitation comprimée de toute sa personne ; il savait depuis longtemps avec quel noble courage elle luttait contre les peines du cœur ; profondément ému par la pitié , et tous les sentiments d'une sainte amitié , qui s'agitaient au fond de sa poitrine , il prit la main de Marie , la serra dans les siennes et lui parla ainsi :

— Laissez - moi , mon enfant , vous donner ce nom ; car mon âge m'y autorise presque, et je ne sais de quel autre nom, je pourrais vous appeler , qui exprimât mieux l'aftection que vous m'inspirez.

Marie, en signe d'assentiment, répondit à la pression de la main qui retenait les siennes.

— Laissez-moi aussi , ma clière enfant, vous parler avec l'abandon et la tendresse d'un père et d'un ami bien véritable. Vous souffrez, non-seulement du corps, mais encore de l'àme ; depuis longtemps je le craignais, aujourd'hui ma crainte s'est changée en certitude.

Marie ne put retenir un tressaillement qui l'agita comme le vent agite une feuille d'arbre.

— Oh ! ne tremblez pas , reprit le prince deFiennes, n'ayez aucune terreur de moi et des connaissances que j'ai pu acquérir sur l'état de votre âme. Je ne suis point un médecin , je ne suis qu'une pauvre sœur de la Charité , qui veille les malades et qui verse des baumes adoucissants sur leurs plaies. Ainsi, mon enfant, soyez sans crainte, et ne redoutez point de me laisser lire dans votre cœur. Du jour où je vous ai

vue, du jour où j'ai pu connaître votre famille , apprécier votre caractère , juger votre entourage et la position qui vous était faite ; de ce jour-là je vous ai prise dans une grande pitié, et j'ai prévu qu'il viendrait un moment où vos chagrins dépasseraient votre courage.

Ce jour, ce moment, sont arrivés; mon amitié s'y était préparée : maintenant me voici près de vous, prêt à vous dire toute ma pensée, prêt à vous parler comme un ami sincère, et non comme un censeur rigoureux, ou, si vous le souhaitez, résolu à me taire et à vous voir souiFiir, cherchant à calmer vos souffrances sans vouloir en pénétrer la cause.

Choisissez, entre mon silence ou une confiance sans bornes.

• — Parlez, répondit faiblemont Marie.

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