‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 4 sur 22 · CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS

Quand j'ai pu en aimer un autre c'est que je ne vous connaissais pas , je vous cherchais, sans vous rencontrer, vous seul pouviez remplir mon cœur, répondre à ses immenses besoins, avec vous seulement je pouvais former une union indissoluble, vous èles mon premier amour : car vous êtes le véritable; on n'aime qu'une seule fois.

— J'avais deviné que votre cœur epfermait un secret douloureux, même avant la soirée d'hier , qui est venue confirmer cette croyance.

Marie caclia sa figure dans ses deux mains.

— Oui, ma noble amie, reprit le prince

de Fiennes , j'avais pressenti les peines de votre vie avant de la connaître, et.... permettez-moi de vous parler avec toute la franchise d'un entier dévouement.... rien de ce que j'ai vu hier, rien de ce que j'ai pu penser depuis ce moment ne m'a surpris.

Je n'accuserai pas votre mari, je ne chercherai point à aggraver les torts qu'il peut avoir envers vous ; je ne vous parlerai ni de sa conduite présente ni de sa conduite passée.... Mais je n'ai trouvé pour vous que de la pitié en mon âme ; mais je me suis associé à toutes les tribulations de votre cœur. Si mon expérience du monde me fait entrevoir les malheurs qui vous attendent , la réalité de mon affection m'aveugle peut-être à ce point, qu'elle me fait entrevoir aussi la possibilité de me placer à vos côtés, comme un soutien et un défenseur

Di: VERDUN. 73

dans la lutte que vous aurez à supporter contre le monde et contre vous-même.

Bien jeune encore, ma pauvre amie, vous vous trouvez déshéritée de ces affections qui font la force et la vertu des femmes. Vous n'avez près de vous que des gens inhabiles à s'interposer entre les périls qui vous menacent et la séduction dont ils sont accompagnés. Vous n'avez ni protecteur , ni amis.

Voulez-vous de la protection de mon amitié ?

Vous n'avez ni un père ni une mère dont la tendresse puisse vous éclairer, vous soutenir, vous défendre si vous résistez, et qui vous consolent, vous soutiennent et vous défendent encore si vous succombez.

Acceptez-vous Taffection paternelle que

de Fiennes , j'avais pressenti les peines de votre vie avant de la connaître, et.... permettez-moi de vous parler avec toute la franchise d'un entier dévouement.... rien de ce que j'ai vu hier, rien de ce que j'ai pu penser depuis ce moment ne m'a surpris.

Je n'accuserai pas votre mari, je ne chercherai point à aggraver les torts qu'il peut avoir envers vous ; je ne vous parlerai ni de sa conduite présente ni de sa conduite passée.... Mais je n'ai trouvé pour vous que de la pitié en mon âme ; mais je me suis associé à toutes les tribulations de votre cœur. Si mon expérience du monde me fait entrevoir les malheurs qui vous attendent , la réalité de mon affection m'aveugle peut-être à ce point, qu'elle me fait entrevoir aussi la possibilité de me placer à vos côtés, comme un soutien et un défenseur

Di: VERDUN. 73

dans la lutte que vous aurez à supporter contre le monde et contre vous-même.

Bien jeune encore, ma pauvre amie, vous vous trouvez déshéritée de ces affections qui font la force et la vertu des femmes. Vous n'avez près de vous que des gens inhabiles à s'interposer entre les périls qui vous menacent et la séduction dont ils sont accompagnés. Vous n'avez ni protecteur , ni amis.

Voulez-vous de la protection de mon amitié ?

Vous n'avez ni un père ni une mère dont la tendresse puisse vous éclairer, vous soutenir, vous défendre si vous résistez, et qui vous consolent, vous soutiennent et vous défendent encore si vous succombez.

Acceptez-vous Taflection paternelle que

dois cette consolation, tout à la fois amère et douce.

Alors, avec le pudique abandon d'une chaste intimité, Marie déroula devant le prince de Tiennes tous les événements de sa vie ; elle raconta son enfance calme et heureuse, écoulée sous la protection de deux pères; elle dit l'amitié de son frère d'adoption ; les progrès de cette amitié et l'insensible entraînement qui l'avaitamenée aux aveux timides et inquiets d'un sentiment plus ardent, plus vif, mais dont en ces jours de jeunesse elle avait ignoré et le danger, et le nom, et les exigences. Elle dit encore toutes les pensées qui avaient depuis lors occupé son àme ; comment le souvenir de Georges de Minville s'était trouvé plus fort que tous les événements, que toutes les causes qui auraient dû Fétoufïer.

Mario raconta sa donleur à la mort de. son père ; son arrivée chez son oncle ; l'isolement de cœur dans lequel elle avait vécu depuis; elle fit au prince de Fiennes un récit touchant de la peine cruelle qu'elle ressentit par la rupture des derniers liens de ses premières affections, quand le baron de Minville mourut loin d'elle et laissa deux orphelins sur cette terre.

Je compris alors que l'affection qui m'unissait à Georges était plus qu'une simple affection. Je découvris, dit-elle en rougissant, qu'il possédait plus que mon amitié de sœur ; malgré moi , je pensais constamment à lui , le jour dans mes longues solitudes, la nuit pendant mes insomnies et môme pendan^les rêves de mon sommeil....

La pauvre jcMine femme hésita quelques

secondes Je vous ai promis la vérité

tout entière.... Je vous ai juré de vous faire lire en mon cœur comme j'y lis moimême Je ne dois donc rien vous cacher,

monsieur, et j'ai eu tort de dire malgré moi. Non , ce n'était point malgré moi que je m'occupais de lui ; non, je ne cher^ chais point à chasser l'image , le souvenir deGeorges, sans cesse présents à ma pensée.

Il faut que vous me jugiez telle que je suis, avec toutes mes faiblesses. Eh bien ! monsieur, je nourrissais en moi cette fatale passion , sur l'empire de laquelle le temps et une faible expérience m'avaient éclairée; chaque jour je sortais de cette cassette de bois, qui est là, près de vous, sur une table, le bouquet que Georges m'avait donné

Ce bouquet s'y trouve encore...

— Pauvre enfant! murmiiia d'une voix iaible le prince de Fiennes.

— .Oh! oui, monsieur, bien pauvre et bien misérable enfant , reprit Marie ; je me suis mariée avec un autre amour que celui démon mari dans le cœur. Je me suis mariée, espérant le vaincre, il est vrai, mais encore dominée par lui.

M. de Baudrimont m'entoura d'abord des soins et des tendresses d'une aflfection plus qu'ordinaire; je crus qu'il m'aimait véritablement; je le crus à l'ardeur de l'amour qu'il me montrait, à l'espèce d'enivrement dans lequel il fit s'écouler les premiers jours de mon mariage. Que vous dirai-je? je fus trompée par ces faux-semblants de passion; je me reprochai la froideur par laquelle je répondais à sa tendresse, et je me montrais plus tendre, et

je m'appliquais de bonne loi à lui donner toute l'afl'ection dont j'étais capable.

J'eus tort alors, sans doute, mais je ne brûlai pas le bouquet de Georges de Minville ; cependant je n'ouvrais plus la cassette dans laquelle il était enfermé.

A cette partie de ses aveux , Marie parut vouloir reprendre tous ses souvenirs et son courage pour ce qui lui restait encore à dire; elle s'interrompit quelques instants , et sembla contenir avec peine, les battements précipités de sa poitrine , de tout l'effort de ses deux mains. La rougeur qui avait empourpré sa figure fit place à une pâleur terne ; ses yeux devinrent fixes et cernés d'une teinte bleuâtre. Le prince de Fiennes s'aperçut à ces symptômes qu'elle soufîrait moralement , plus que ses forces ne pouvaient peut-être supporter de souffrances.

— Galmez-voiis, lui dit-il, mon enlanl; suspendez votre récit, remettez à un autre moment l'aveu de vos dernièies douleurs, que j'entrevois, hélas! Vous n'êtes pas actuellement en état de continuer à parler de ces choses qui vous agitent , rouvrent d'anciennes blessures et vous en font de nouvelles.

• — Non , je continuerai ma triste narration , répondit Marie ; je vous dirai tout aujourd'hui : je me sens assez de force et de courage pour rouvrir les blessures de mon cœur, peut-être un autre jour n'en aurai-je pas autant.

La croyance que j'avais en l'amour de M. de Baudrimont dura deux mois ; pendant deux mois je forçais ma froideur à disparaître , j'imposais silence aux sympathies de, mon àme, qui se révoltaient de tcu- 11. 6

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dresses qu'elles n'éprouvaient pas. Enfin , monsieur , mon mari dut croire que je partageais les sentiments que lui me témoignait. Alors , nous revînmes à Paris ; car ces deux mois s'étaient écoulés dans la solitude du château de Logeré , délicieuse retraite située sur le bord de la Loire, et que mon beau-père nous avait donnée.

Nous revînmes donc à Paris ; l'amour de M. de Baudrimont, qui n'avait été qu'un caprice , qu'une fantaisie , disparut complètement; il se livra à toutes les folles joies d'une vie dissipée, et je restais seule, abandonnée à mes pensées, à mes regrets, et, plus que tout cela encore, à l'idée poignante que j'avais prodigué ma tendresse , et les preuves d'un amour qui ne lui appartenait pas , à un homme sans amour et sans tendresse pour moi.

Hélas! connaissez toute ma faiblesse, np

prenez ce qu'il y a de misère dans le cœur de la femme à laquelle vous avez promis un peu d'amitié. Cet instant de désillusionnement fut cruel ; je me sentis souillée par ces deux mois d'un amour qui m'avait été volé; j'eus honte de l'hypocrisie à laquelle je m'étais contrainte ; il me sembla que j'avais de graves torts envers Georges de Min ville ; il me sembla que l'abandon que j'avais fait de sou souvenir était presque un crime. Je m'entourai dans une pensée de réparation de tout ce qui me venait de lui; il revint en mon cœur plus puissant qu'il n'y était jamais entré; je sentis quel empire il exerçait , malgré son éloignement, sur toutes mes facultés; et, j'aurais donné la moitié de ma vie pour le

revoir une fois, une seule fois! j'avais

peur, monsieur, oui, cependant j'avais

peur de le rencontrer.

— Et, demanda le prince de Fiennes, vous l'avez rencontré.

— Vous m'avez trouvée , prince , comme paralysée par sa présence inattendue ; vous m'avez sauvée en m'arrachant à ma surprise : sans vous , toute la cour lisait mon trouble dans ma contenance , et les suppositions pouvaient arriver bien près de la vérité; sans vous, enfin, j'étais perdue. D'un seul coup d'œil vous avez tout deviné et tout réparé en me rappelant k moimême.

Mais puisque je vous parle coriime à mon père; puisque vous recevez toute ma confiance, vous saurez aussi l'état de mon cœur en ce moment, et vous serez indulgent pour ma faiblesse , et vous ne me jugerez point avec trop de sévérité, parce que vous ne trouverez point en moi toute la force que vous désireiicz voir eu votre amie.

DE VEllUUJN. 85

— Parlez, parlez, ma pauvre enfant, parlez, ma fille; puisque vous voulez bien me regarder comme votre père.

— Eh bien! je sens que depuis que j'ai revu Georges de Minville il a acquis sur moi encore plus de puissance. Le bouquet qu'il m'a envoyé ce matin , reproche muet et douloureux; hier, le regard sombre et triste de ses yeux, m'ont troublée profondément. Maintenant j'ai peur de lui , absent comme présent. Oh! oui, j'ai peur, j'ai grand'peur ; car , comprenez - le bien , monsieur, je l'aime de toute mon âme, et je ne veux jamais le lui avouer.

Marie avait achevé son récit; elle avait épanché son cœur : ses forces, son courage, étaient épuisés. Elle ne put contenir plus longtemps les pleurs qui gonflaient ses

paupières; elle les laissa couler sans plainte ni sanglots.

— J'avais deviné , Marie , une partie de ce que vous venez de m'avouer avec tant de franchise, et mon amitié ne vous en avait été que plus acquise. Vous avez souffert, vous souffrez cruellement, et vous souffrirez peut-être plus encore; mais rappelez-vous que je vous suis attaché par tous les liens qui font les amitiés solides et durables, par l'estime et par la pitié que vous m'avez inspirées.

Vous vous trouvez dans une position bien difficile; votre oncle, le marquis de Polvil, est tout entier aux devoirs de sa position k la cour : d'ailleurs, peut-être ne vous comprendrait-il pas.

Votre mari vous néglige '.....

Votre belle - mère ne peut rien pour vous, ni vis-à-vis du monde, ni vis-à-vis de vous-même. Ainsi , vous êtes seule , complètement seule dans votre intérieur. Vous n'avez que mon affection, et j'ai bien peur qu'elle ne soit insuffisante à vous préserver des dangers de votre position, si vous ne réveillez tout votre courage, l'énergie de votre caractère et les vertueuses résolutions de votre cœur, car c'est vous qui devez vous secourir vous-même; en vous, enfin, est votre salut.

Je vous plains , vous, Marie, et je plains aussi votre ami , Georges de Minville ; la destinée vous a été cruelle à tous deux : elle a séparé vos deux existences unies par toutes les sympathies du cœur. Vous souffrez , mais vous n'avez ni l'un ni l'autre aucun remords, aucune faute dont puissent être troublés vos esprits. Oh! croyez-moi,

évitez de vous rencontrer; évitez-le surtout, vous , Marie , dont le cœur est si pur, dont l'âme est si saintement religieuse. Vous auriez, ma pauvre amie, quelques jours d'un bonheur bien troublé , suivis d'agitations et de peines cruelles.

Moi 5 je serai votre ami k tous deux; je tâcherai de vous tracer à tous deux la voie la meilleure qu'il me sera possible de vous indiquer. Georges, dès ce jour, devient mon protégé, je me charge de lui; sans qu'il le sache , je me constitue son tuteur, et je vous réponds de son avenir. Je vous aime tous deux, pauvres enfants si malheureusement rejetés loin l'un de l'autre. Je vous aime dans votre vertu comme je vous aimerais dans vos fautes ; ainsi , songez que je veux être votre refuge, votre consolation, quelle que soit la position dans laquelle vous vous trouverez.

Mais vous, Marie, écoutez-moi ; la solitude de votre hôtel ne vous est pas bonne : elle vous laisse trop en proie aux idées dangereuses dont vous êtes préoccupée. Il ne vaut rien pour les cœurs malades de s'enfermer avec leurs tristesses , de s'en repaître et de fuir la distraction du monde. Vous redoutez l'empire de cette passion que vous portez secrète en vous-même, évitez de vous trouver seule avec sa voix intérieure. Voyez la société, allez aux fêtes, aux réunions , montrez-vous partout où la fatigue et la distraction peuvent se rencontrer; fuyez-vous, enfin, pour fuir le poison que vous portez en votre cœur : et peutêtre guérirez-vous....

— Guérir! murmura la pauvre Marie.

Mais que restera-t-il en moi?

— Voire guérison sera du calme, votre

amour veillera doux et pur, comme la lampe d'un sanctuaire; il se changera en une amitié qu'aucune autre ne pourra égaler. Voulez-vous essayer cette guérison; quelqu'amertume que vous offrent les premiers remèdes, me promettez-vous de ne pas vous rebuter et de persévérer?

— Oui, je vous le promets, répondit Marie d'une voix presque éteinte; mais votre amitié ne m'abandonnera pas, elle me soutiendra dans les moments diiiiciles ; et si je repousse de mes lèvres la coupe salutaire , vous me la présenterez de nouveau, n'est-ce pas?

— Je vous le promets, ma noble amie; maintenant calmez-vous , calmez vos nerfs irrités, sortez de cet abattement qui vous donne une fièvre qui peut vous être bien mauvaise. Je vais vous quitter , parce qu'il

faut que vous vous couchiez de bonne heure, que vous répariez vos forces, et que vous nous montriez demain une figure rose et souriante chez la comtesse de Montagny.

— Quoi ! demain chez la comtesse de

Montagny Oh! laissez-moi encore huit

jours pour me préparer à la nouvelle existence que vous m'imposez.

— Non , pas deux jours , demain vous viendrez chez la comtesse de Montagny ; vous m'avez reconnu pour votre médecin , eh bien, je vous ordonne, de par ma faculté^ d'obéir à ma prescription ; vous avez voulu que si vous faiblissiez je vous présentasse deux fois la coupe , buvez , ma pauvre malade.

— J'obéirai , dit la vicomtesse de Baudrimont; vous voulez que je me repose, je

vais essayer cle dormir, mais je ne vous réponds pas d'y parvenir.

— Essayez toujours , vous avez là sur votre table les poésies du jeune Saint-Clair, ce fade troubadour de la rive gaucbe de la Seine; essayez de leur vertu somnifère, croyez-moi. Adieu, lisez ces poésies , elles vous plongeront dans le plus doux repos , je vous quitte ; bonsoir , et à demain.

• — Bonsoir, mon maître et mon docteur.

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