‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 5 sur 22 · ESSAIS DE GUERISON · texte numérisé non relu

ESSAIS DE GUERISON

Qui osera interpréter liardiraeat ses actions et qui pourra dès le premier coupd'oeil , savoir le secours qu'il convient d'apporter à ses douleurs?

Stella, comte A. de Viojîr.

A PARTIR de cette convention établie entre la vicomtesse de Baudrimont et le prince de Fiennes , l'hôtel du marquis de Polvil changea complètement d'aspect ; de sombre et presque désert, il devint bruyant et brillant, les visites s'y succédèrent sans interruption , la cour de cet hôtel se remplissait chaque matin de voitures, et le

soir les domestiques veillaient fort tard pour attendre le retour de leur jeune maîtresse , que 1 on commençait à citer comme une des femmes les plus élégantes et les plus recherchées du faubourg Saint-Germain.

Le vicomte de Baudrimont apprit ce complet changement dans la vie de sa femme avec une sorte de satisfaction.

— Elle se forme , disait-il , elle s'habitue à notre manière de vivre. Je craignais, je l'avouerai , des scènes et des pleurs , mais elle est parfaitement raisonnable; elle a compris cette indépendance qui fait les bons ménages.

L'apparition de la vicomtesse de Baudrimont dans les salons du noble faubourg fut marquée par les plus grands succès. Elle

eut bientôt une l'oule d'adorateurs, une cour adulatrice , quelques mois sul'lirent pour qu'elle fût classée parmi les boaiités à la mode.

Sa grâce et son esprit pouvaient à eux seuls la l'aire remarquer entre toutes les autres jeunes femmes ; elle possédait sans doute plus de qualités solides qu'il n'en faut ordinairement pour attirer à soi tous les hommages, mais par-dessus toutes ces qualités, brillait en elle pour les gens du monde , un inappréciable avantage.

La vicomtesse de iiaudrimont , personne ne l'ignorait, était négligée de son mari.

Du jour où cette importante qualification

de femme négligée lui fut bien et duement

reconnue, la foule des séducteurs et des

roués au petit [)i('d, se rapprocliani d'elle,

daigna jeter les yeux sur ses mérites, et l'enregistra au nombre des femmes dont il devencùt bon de s'occuper.

Cette nouvelle Ariane mérite toutes nos consolations et tous nos soins, dit un soir, chez la-ducliesse de Clialux , le jeune comte de Blancé ; ma parole d'honneur je la plains de toute mon âme, et si je n'étais accablé de mille aventures dont il faut cependant que je me débarrasse, je me chargerais de peupler de myrtes et de^ roses son île de Naxos.

— Je vous plains , lui répondit M. de Balandry ;je vous plains réellement; c'est vraiment un supplice insupportable , un intolérable martyre, que cette nécessité dans laquelle vous vous trouvez de répondre à toutes les avances qui vous sont faites.

Le comte de Blancé ne s'aperçut pas de

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la légère nuance d'ironie qui perçait à travers les paroles de commisération de M. de Balandry.

— Je vous assure, reprit-il, que je me verrai bientôt dans l'obligation de fuir Paris pour quelque temps : depuis ma liaison avec madame de Bonnières, je suis devenu très à la mode.

— Je ne savais pas, mon cher Blancé, que vous vous fussiez commis contre madame de Bonnières.

— Mais d'où venez-vous donc? vous que j'ai toujours trouvé si bien informé, vous ignoriez la compromettante conduite de madame de Bonnières à mon égard.

— Je l'ignorais, je vous l'assure.

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— C'est vraiment délicieux, mon cher "Bqlaiiciry; c'est inconcevable, car toute celte

affaire a produit l'hiver derniei", le bruit le plus retentissant qu'il soit possible d'imaginer.

— Je vous en féîic'te bien sincèrement : et de ce bruit, de ce retentissement, sont venues toutes vos bonnes fortunes.

— Hélas 1 oui; actuellement, je suis harcelé, pourchassé, je n'ai pas un moment à moi : si je pouvais seulement disposer de quelques jours , je m'occuperais de la petite de Baudrimont, mais cela m'est impossible; vous devriez vous en charger, vous, mon cherBalandry.

— J'aura s peur de ne pas réussir, je ne possède point comni ' \ou; t!e talisman qui m'ouvie tous les cœurs; je n'ai pas d'his-

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toiix'3 éclaliUiles qui iii'unibra|^L'iJl de \euvs glorieux lauriers; et puis, d'ailleurs, d'Aiguebelle a déjà commencé le siège de la place que vous me conseillez si obligeamment de circonvenir. Le voyez-vous, là-bas, dans le coin du salon, balançant sa prétentieuse nullité devant madame de Baudrimont , et lui débitant de fades paroles qu'il croit être d'irrésistibles séductions.

— C'est un garçon bien lat? grommela M. de Blancé.

— Mais qui donc n'est pas fat aujourd'hui, répondit M. de Balandry, avec un sourire moqueur.

— Je vous assure, Balandry, que la fatuité est bien passée de mode ; il est permis d'avoir de la confiance . dn rap^urance

même ; un homme doit savoir ce qu'il vaut et ne pas affecter de modestie déplacée, mais voilà tout; la fatuité est un péché capital, car c'est un péché de mauvaise compagnie. Dieu m'en garde donc.

En disant ces derniers mois, le comte de Blancé tira sa montre.

— Déjà dix heures, oh!.... Je suis vraiment impardonnable Concevez-vous ,

mon cher, que l'on m'attend depuis neuf" heures, parole d'honneur! je l'avais oublié.

— Pressez-vous donc , moderne Lauzun, nos femmes du dix-neuvième siècle aiment peu qu'on les fasse attendre.

— Je ne le savais pas , dit en se retirant le comte de Blancé.

M. de Balandry haussa les épaules , et fut s'asseoir sur un pliant non loin du fauteuil sur lequel la vicomtesse de Baudrimont , étendue avec grâce , tâchait de paraître attentive à la conversation du marquis d'Aiguehelle.

— Etes-vous du quadrille persan qui doit avoir lieu au bal de Madame ?

— Non , monsieur, répondit assez sèchement la vicomtesse de Baudrimont.

— J'en suis vraiment désolé, car ce quadrille sera quelque chose d'enchanteur; j'avais espéré que vous y rempliriez un rôle.

— Et pourquoi , monsieur , aviez-vous eu cet espoir

— Ce m'eût été , madame , une occa-

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sioii de plus de me rencontrer avec vous, et cet honneur je le prise comme un véritable bonheur , ajouta-t-il plus bas.

— Marie le regarda , d'un air profondément étonné, un froid dédain se dessina sur ses lèvres.

— Vous êtes bien bon , monsieur d'Aiguebelle , d'attacher quelque bonheur à un si petit honneur j je pense, que vous connaissez peu la valeur des mots que vous venez d'emplojer, ou vous êtes extrêmement prodigue d'exagérations.

— Je vous demande pardon, madame, répondit en se rapprochant le marquis d'Aiguebelle , je me suis fait mal comprendre ; je mets beaucoup de prix à vous rencontrer, à pouvoir causer avec vous, et je puis appeler bonheur ces rencontres et ces causeries.

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Marie, piquée de celte phrase, dont le ton avec lequel elle était prononcée augmentait singulièrement l'impertinence, se leva de son siège, et dit d'un air de persiflage poli :

— Je craindrais d'aiïaiblir votre bonheur, en le prolongeant, monsieur d'Aiguebelle , permettez-moi d'aller rejoindre ma bellemère qui entre dans ce salon. Et faisant un léger signe de son éventail, la vicomtesse de Baudrimont, s'échappa et se perdit dans les groupes nombreux qui obstruaient toutes les parties de l'appartement.

— J'ai bien peur , dit la duchesse de Ghalux, en se penchant vers l'oreille de M. de Balandry, que ce pauvre marquis d'Aiguebelle n'en soit toujours pour ses frais d'éloquence et de séduction.

— Peut-être, répondit M. de Balandry.

— Comment, peut-être , reprit la duchesse de Ghalux , je voudrais bien savoir ce que vous entendez par ce mot :

Peut-être?

— Ce que j'entends par ce mot, ] entends y madame la duchesse, que l'homme qu'une femme déteste le plus en apparence , qu'elle trouve le plus ennuyeux , le plus lourd, celui dont elle blâme le plus la conduite et le caractère, s'il est persévérant, s'il ne se rebute , ni ne s'intimide , peut finir par réussir.

— Quelle mauvaise opinion vous avez des femmes, monsieur de Balandry !

— Dites plutôt , madame la duchesse , quelle excellente opinion j'ai de leur bonté.

— Vous ne croyez à rien , monsieur de Balandry.

— > Vous voyez au contraire , madame la duchesse, que je suis plus croyant que vous , car je crois à ce qui vous parait incroyable.

— Vous ne vous laisserez jamais battre en arguties et en petites méchancetés , vous avez pris de bonnes leçons de votre ami , le comte de Saint-Germain ; mais voyons , répondez - moi sérieusement , connait - on quelque adorateur plus favorisé de la jeune vicomtesse de Baudrimont, que ce beau d'Aiguebelle ?

— Pas encore , madame , elle cherche et nous cherchons.

— C'est à dire que c'est une conquête glo-

rieuse et diilicile à teiiler. On la fait passer pour très-pieuse , cette petite vicomtesse.

— Tant mieux et tant pis pour ceux qui tenteront le chemin de son cœur, alors.

— Expliquez-moi d'abord le tant mieux,

monsieur de Balandrv.

— Eh ! bien, madame la duchesse , tafit mieux , parce que l'amour divin étant un amour (rès-exalté, il est possible d'alimenter cette exaltation par un second amour plus terrestre, qui emprunte au premier sa mysticité, sa forme et jusqu'à son langage.

— Mais c'est affreux , ce que vous dites là. Voyons maintenant le tant pis.

— 7\uU pis , car le premier amour , l'amour divin est le meilleur auxiliaire en

cas d'inconstance , i! lient tout prêts de petits remords qui JMfcti(ient tout.

— Vous êtes un abominable homme , monsieur de Balandry, on prendrait à vous écouter mauvaise opinion de l'espèce humaine.

— Pouvez-vous me d're , madame la duchesse, où l'on en prendrait bonne opinion?

— Je ne vous réponds plus , car vous me feriez dire ce que je ne pense pas.

— Je crois plutôt que vous pensez ce que vous ne voulez pas dire.

— C'est bon, c'est bon , dit la duchesse de Chaluxen se retirant vers le second salon ; vous êtes un vrai diable d'enfer!

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La soirée se prolongea assez avant dans la nuit, les conversations s'animèrent, et la société se sépara en plusieurs groupes, qui, chacun, eurent leurs orateurs et leurs auditeurs plus ou moins nombreux , suivant les questions qui s'y trouvaient débattues.

Vainement, Marie, dans l'espoir de voir arriver le prince de Feinnes, tint constamment ses yeux fixés du côté de la porte d'entrée : vainement elle attendit avec inquiétude, comptant les minutes sur le cadran de la pendule , le prince de Ficnnes ne parut point ; cependant il lui avait promis le matin même de ne point faire défaut à ce rendez-vous , qu'elle lui avait assigné. Enfin, deux heures et demie sonnèrent et comme il ne restait plus que trois ou quatre personnes dans les salons de la duchesse de Chalux , habitués ordinaires,

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résumés indispensables des conversations de la soirée , elle se vit contrainte à partir, ne pouvant imaginer quelle cause avait retenu le prince de Tiennes, quelle afifaire urgente l'avait fait manquer à sa promesse.

Toute la vivacité , toute l'animation dont elle avait lait preuve, pendant plusieurs heures, l'abandonnèrent une fois qu'elle fut remontée en voiture ; le trajet qu'elle eut à parcourir pour regagner son hôtel lui parut mortellement long; il lui passait par la tête mille idées extravagantes sur l'absence du prince de Fiennes.

Manquerait -il déjà, aux engagements qu'il avait pris, serait-il déjà fatigué de son rôle d'ami, de confident, de protecteur, elle ne pouvait le croire, et cependant elle n'osait se fier à la pensée contraire, elle n'osait s'affirmer à elle-même qu'une cir-

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constance ordinaire, qu'un événement le plus simple et le plus naturel avaient seuL mis obstacle à sa présence dans les salons de la duchesse de Chalux.

En arrivant à l'hôtel de Polvil, sa femme de chambre lui donna une lettre qui avait été apportée pour elle dans la soirée. A peine eut-elle fixé les yeux sur l'enveloppe qu'elle y reconnut l'écriture du prince de Fiennes ; alors , elle eut peur du contenu de ce billet, et sans oser l'ouvrir, elle le garda longtemps entre ses mains. Quand après s'être déshabillée elle se vit seule, elle rassembla son courage et brisa le cachet.

Son cœur battait violemment , elle tremblait d'avoir à apprendre quelque nouvelle complication fâcheuse de sa position. Son imagination frappée nelui présentait autour

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d'elle que des possibilités de malheur , il ne lui vint pas un seul instant en la pensée que quelque chose d'heureux pût lui être annoncé.

La lettre du prince de Tiennes, déployée et placée devant elle, lui paraissait un messager funeste, lui apportant quelque nouveau deuil dont son âme devait être flétrie. Enfin elle se décida à surmonter ses craintes et d'abord elle la parcourut rapidement, comme pour confirmer ou détruire à l'instant ses inquiétudes, puis d'un air plus calme , avec une physionomie presque joyeuse, elle la relut attentivement, s'arrêtant après chaque phrase, pour respirei la fraîcheur de la nuit dont sa poitrine oppressée avait besoin.

« Ma chère pupille , lui mandait le » prince de Fiennes, mcpardonnerez-vous?

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