‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 8 sur 22 · SOUVENIRS INQUIETS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INQUIETS

Vous éles si calme vous ! où avez-vous pris ce sang-froid? vous l'i\ez peut-étie payé clier.

Georges de Minville , après l'envoi du bouquet qu'il avait adressé à Marie , après ce reproche qu'un premier mouvement de douleur et de regret lui avait arraché , tomba dans une mélancolie sombre et taciturne dont tous ses camarades lui firent en vain la guerre ; un seul jour était venu détruire toute l'ardeur de ses premières années, un

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seul jour avuit vu s'enfuir de son ànie, pour n'y plus rentrer, ces heureuses croyances en l'avenir qui sont les compagnes riantes de la jeunesse.

A peine hors de l'Ecole militaire, Georges avait obtenu un brevet de sous-lieutenance et son admission dans une des quatre compagnies de gardes du corps. Depuis peu de jours seulement, la compagnie dont il faisait partie était venue de Versailles à Paris pour commencer ses trois mois de service, et nulle indication ne lui avait appris le mariage de Marie de Verdun.

Il n'avait pas même songé à la possibilité de son changement d'état , il ne lui était pas venu en l'esprit que sa jeune compagne , transformée tout à coup en riche héritière, de pauvre jeune fille qu'elle était , ne pouvait demeurer longtemps sans

être recherchée par une foule de prétendants. Georges sous l'empire d'un amour qui s'était fortifié d'années en années , qui s'était accru avec la tristesse que l'isolement et les chasfrins lui avaient mise au cœur, apercevait toujours Marie comme la récompense et le but de ses travaux et de ses peines. Dans sa naïve pensée, il lui semblait même que s'il fallait renoncer, pour être un jour réunis, à l'héritage de M. de Polvii , Marie n'hésiterait pas à le faire.

Alors, il calculait quelle somme d'argent produirait sa fortunj et celle de Marie, puis il se disait avec une sorte de satisfaction, que tous deux ils pourraient bien vivre avec leur modeste revenu , puisque leurs pères, avec ce même revenu, avaient su trouver moven de les élever et de vivre honorablemenN

Ainsi, jusqu'à la fatale soirée qui l'avait remis en présence de Marie, Georges s'était entretenu dans des rêveries de bonheur et d'avenir heureux, qu'aucun pronostic fatal n'était venu troubler , la voix de Marie , bruissait encore à son oreille murmurant à travers des sanglots et des larmes :

Ne nous oubliez pas, oh! ne nous oubliez pas, Georges , nous qui ne vous oublierons jamais. Moi , moi votre sœur , dont vous serez la pensée et la vie.

Il se rappelait encore la jeune fille désolée dont la tête reposa sur son épaule.

Il avait à son doigt la bague qu'elle lui avait donnée.

Le scapulaire qu'elle plaça sur sa poitrine, s'y trouvait encore.

Et tous ces souvenirs , toutes ces preuves d'afîection, il les avait comptés comme des aveux , des promesses et des engagements d'un amour fidèle.

Mais au milieu de ces rêves de bonheur, au milieu de sa sécurité , avant qu'aucun signe précurseur de la tempête qui va renverser ses espérances se soit montré à lui , avant qif aucun pressentiment ait même traversé sa pensée, avant qu'un doute ait pu préparer son cœur au coup qu'il devait recevoir, la réalité , la fatale réalité se dresse à ses yeux et lui présente en une seule fois toute la somme des douleurs qu'il doit subir.

Dans ce palais des Tuileries où ne sont admises que les femmes mariées, il voit venir sous la brillante parure d'une femme de cour, la sœur de son adoption, l'amour de toute sa vie , le but de tous ses efforts. 11 la

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voit s'avancer, el dans le trouble mortel qui l'agite , il veut en vain nier l'effrayante vision qui le déchire si cruellement : mais cette vision s'arrête devant lui , mais entre cette femme et lui, un regard est échangé et son malheur est accompli.

Ce regard exprima des deux côtés tant de tristesses et d'étonnement , qu'il paralysa toutes les facultés morales et jusqu'aux forces physiques de Georges et de Marie L'arrivée du prince de Fiennes les arracha au trouble dont ils étaient saisis , les devoirs que chacun d'eux avait à remplir les séparèrent; et le lendemain , Georges après s'être informé du nouveau nom de Marie et de sa demeure, fit remettre chez son concierge le bouquet qui, de sa part, était tout à la fois, un reproche et une question.

Puis il s'enferma dans un silence sombre

et se retira de la société de ses camarades, dont les folles joies et les bruyants éclats de saieté vibraient douleureusement en lui.

Désormais Georges de IVIinville s'avancera seul vers le terme de sa vie , nulle affection ne l'accompagnera à travers ses bons et ses mauvais jours. Tout ce qu'il a jamais connu de parents ou d'amis est mort ou bien a cessé de s'intéresser à son existence, il se sent plus orphelin qu'il ne l'a jamais été, plus pauvre, plus isolé, plus dénué de tout ce qui console ou soutient. Le premier, l'unique amour de sa vie, vient d être brisé , la première croyance terrestre de son adolescence n'existe plus.

Marie qu'il aimait d'un saint amoiir ,

confiant et idolâtre, Marie , qu'il a reçue

tremblante en ses bras, Marie, qui seule,

entre toutes les /êmnies , l'a fait tressaillir

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du contact (le ses lèvres et qu'il a cependant respectée , Marie , sa pensée la plus chère, s'est donnée à un autre amour, a demandé à la tendresse d'un autre homme de faire sa vie heureuse et de la soutenir de sa protection.

Qui peut décrire, qui peut raconter ce qu'éprouve de souffrances , l'homme qui voit s'enfuir devant ses pas, qui voit disparaître de son horizon la grande image du bonheur, qu'il a créée dans les chaudes journées de sa jeunesse; sa vie s'écoule en quelques instants, il devient vieux à peine au sortir de l'adolescence : son cœur se vide et se ferme comme celui des vieillards, et les croyances qui poétisaient sa vie, qui jetaient leur suave harmonie devant ses pas, tombent peu à peu et s'éparpillent à ses pieds dans la poussière du chemin , comme les feuilles poussées par le vent

d'automne, tombent des arbres et se sèchent sous les branchages dégarnis de leur ombre.

Georges ne visitait plus personne, et ses camarades n'avaient plus de rapports avec lui que pendant leurs heures de service.

— Il devient fou, véritablement l'ou, disaient les uns.

— Fou , non, messieurs , répondait un autre, Georges n'est nullement fou , vous lui laites tort; mais je puis vous assurer qu'il est un peu timbré par la tête.

Comnie il sortait IbrL rarement de chez lui, le nom de Georges l'ermite lui tut voté à l'unanimité, puis, après ce vole de MM. les gardes , il sembla totalement

oublié, on ne s'en occupa plus, jusqu'au jour où sa nomination à un emploi de sous-lieutenant dans la garde royale fut subitement annoncée et remua toutes les chambres de l'hôtel du quai d'Orsay , d'un mouvement unanime d'étonnement.

Qui l'aurait pu penser , messieurs ! clabaudait d'un son de voix criard et tramant en fausset, un grand maréchal-des-logis, furieux de n'être que chef d'escadron, avec dix ans de grade, sans avoir préalablement passé par les rangs inférieurs, et sans avoir puisé dans l'instruction de Saint-Cyr les qualités et l'instruction qui font les bons

ofliciers.

Qui l'aurait pu penser que ce sournois de Minville fûtdissimulé à ce point; ne nous avoir rien dit de ses sollicitations, faul-il qu'il soitsournois'. qui diable s'intéresse Mui ?

Après cela , sa nomioation est du dernier ridicule, Georges de Minville dans la garde, mais c'est à faire crier toute l'armée; c'est ainsi, messieurs, que dans un temps comme celui-ci, on méconnaît les services de vieux militaires, et on pousse en avant des enfants protégés : messieurs , j'ai dix ans de service et je ne suis encore que chef d'escadron.

— Mais il me semble, commandant , objecta un simple garde , en retenant à peine un sourire moqueur , que vous êtes chevalier de la Légion-d'Honneur, et que chaque foisque nous avons la mission, un peu rude, il est vrai , d'accompagner les princes, vous êtes toujours l'objet des attentions les plus flatteuses de leur part.

— Oui, sans doute, répondit le maréchal-des-logis; il y a huit jours, ma-

dame la Dauphine daigna m'adresser la parole.

— Que vous dit-elle, commandant?

— Parbleu, ce qu'elle me dit, va vous étonner encore furieusement ; elle me demanda si je n'avais pas sous mes ordres Georges de Minville.

— Pas possible, s'écrièrent en chœur plusieurs voix.

— Rien n'est plus certain cependant :

mais écoutez la fin de tout ceci ; je n'avais aucun mal à dire de de Minville, il fait exactement son service, il est poli; s'il n'est pas causeur, tant pis pour lui; mais enfin, c'est un honnête garçon, et je répondis à madame la Dauphine que c'était un bon sujet dont nous étions contents; alors je fus congédié par ces mots :

— Je suis bien aise de ce que vous m'apprenez, monsieur, car je porte un réel intérêt à M. de Minville.

•— Comment, madame la Dauphine s'est exprimée en ces termes sur le compte de Georges de Minville ?

— Ouij messieurs, ce sont ses propres expressions.

— Je l'avais toujours pensé, ce Georges est un véritable intrigant; tous ces beaux messieurs qui sortent de Saint-Cyr, parce qu'ils savent un tas de choses dont on se passerait supérieurement, font les entendus et arrivent k tout.

Ces paroles furent prononcées par un ancien sous-oilicier de régiment, nouvellement reçu parmi les gardes du corps, et qui de sa vie n'avait su ce qu'était l'instruction

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que l'on donnait aux élèves de Saint-Cyr, lion plus qu'aucune autre espèce d'instruction , cependant il savait lire et écrire assez couramment.

Le même garde qui avait interrogé le commandant , se hâta de prendre la parole , pour être le premier à répondre à la culotte de peau qui venait de parler.

— Vous avez raison , lui dit-il, cher camarade, parce que ces petits blancs becs-là savent quelque chose et que nous ne savons rien , ils se croient bien au-dessus de nous; mais laissez venir la guerre , et nous verrons s'ils sauront mieux que nous s'installer dans un campement et manger la soupe sans cuillère.

— Entin , reprit le maréchal-des-logis , voilà ce beau JNl. de Minville installé dans la garde , Dieu l'y maintienne en joie et

en santé, ou plutôt lui rende la joie et

mais le voilà qui passe , il n'a pas l'air de savoir sa nomination.

En effet, Georges de Minville, étonné d'abord de la faveur qui lui était faite et n'en pouvant deviner le motif, eut quelques instants d'agitation qui le sortirent de son apathie ordinaire, qui rendirent à son esprit un peu de sa vigueur passée; mais au bout de quelques heures, il se replongea dans toutes ses tristesses, et le grade de sous-lieutenant dans la garde, qui peu de mois avant l'instant qui le lui avait vu accorder, eût été par lui reçu et fêté comme une grâce immense , lui parut un fardeau plus lourd à supporter que celui de simple garde.

Le désir de l'avancement et des distinctions n'existait plus dans son âme; pour qui

ambitionnerait-il maintenant les honneurs qu'il entrevoyait d'un oeil d'envie au comaiencement de sa carrière? quel but espère - 1 - il atteindre , l'avenir est fermé pour lui, par l'abandon et l'oubli de la femme qu'il a aimée seule , d'un amour noble et pur.

D semblerait, aie voir, qu'une sorte de paralysie ait affecté tout son être , sa pensée plus active peut-être , qu'elle ne l'a jamais été, reste cependant plus lente à s'énoncer; Georges paraît endormi et bercé par une vague rêverie, il vit d'une vie complètement intérieure, il cherche à s'isoler du présent pour revenir vers les années écoulées, pour se retrouver encore avec son père, le chevalier de Verdun et sa fille , dans quelqu'une de leurs douces réunions de famille; alors que, pendant l'été, ils prolongeaient leurs soirées sous le berceau de

verdure qui occupait le fond d'un petit jardin, à Versailles.

Ceux qu'une grande infortune atteint, ceux qui, blessés au cœur, ne peuvent retirer le fer de leur blessure et gardent toujours saignante la plaie douloureuse de leur âme, tous ceux-là savent avec quelle sainte et voluptueuse tristesse on rentre par le souvenir dans les jours perdus, comme on rétrograde vers chacun des bonheurs qui ne sont plus; comme en les contemplant, en se remettant en face des heures de leur douce apparition, on fait couler le sang de ses blessures, comme on épanche toutes les amertumes de ses malheurs présents, et comme on souffre d'une souffrance que l'on ne voudrait pas guérir par l'oubli.

Il en est des souvenirs riants et heureux

comme des rivages et des ports abrités pour le voyageur surpris en pleine mer par la tempête : la vue de l'orage , des montagnes d'eau sur lesquelles il se trouve ballotté, et des lumières du ciel prêtes à se cacher derrière des nuages menaçants, lui font vivement regretter la terre qu'il a quittée, le port où son vaisseau dormait en sûreté. Alors, il revient en sa mémoire des souvenirs plus vifs de la verdure des forêts et des riantes campagnes; alors, il se rappelle sa maison, les joies douces au milieu desquelles il y vivait , enfin tout ce qu'il va peut-être bientôt perdre pour toujours.

Georges de Minville éprouvait sa première déception , son âme quoique vigoureusement trempée demeurait abattue sous ce premier choc du malheur , mais elle devait se relever par quelque résolu-

lion énergique, par quelque secousse violente.

Déjà l'idée de revoir Marie , de lui parler encore une fois, est venue traverser sa tête brûlante , où se croisent vingt idées différentes, où se heurtent mille résolutions presqu aussitôt détruites que nées ; mais par dessus toutes ces idées, toutes ces résolutions, il en est une qui revient sans cesse la même, toujours aussi puissante, toujours irrésistible , et celle-là , il faudra qu'il lui obéisse.

Marie et lui doivent se rencontrer et se parler encore une fois.

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