Arch. de la Guerre
Ramain, fort crédule aux oracles, que mystifia Casanova par un tour de sa façon.
Lui-même avait eu des aventures assez retentissantes, notamment avec la princesse de Chimay, auprès de qui lui avait succédé le baron de Talleyrand*. Il avait de l'esprit et, entre deux campagnes (il fut de presque toutes celles du règne), c'était un gentilhomme très parisien.
Sa liaison avec M""" Beauménard avait commencé par jeu, par un goût mutuel, par « un échange de deux fantaisies )^. Qui eût pu croire qu'il y eût quelque sentimentalisme secret en M"*" Gogo, camarade amusante, aux réparties acérées, souvent agressive dans les coulisses de son théâtre, fantasque, et dont la fidélité à ses amants avait été le moindre souci? L'amour lui vint insensiblement, sans qu'elle s'en doutât. Mais il vint, changeant le penchant en transporls, faisant jaillir la tlamme d'un cœur qui avait accoutumé d'être plus maître de lui.
Le marquis de Gamaches, marié depuis peu, par convenances de famille et de fortune, n'avait pas traité fort différemment M"^ Beauménard
1 . Rapports des inspecteurs de police, Paris sous Louis XV, 20 série.
MADEMOISELLE GOG<» lia
qu'il avait fait de ses autres maîtresses. 31 avait la galanterie volontiers généreuse : on parla du carrosse « doré sur tranche » dont il lui avait fait présent et d'autres munificences auxquelles il se plut. Mais il ne prenait pas très au -érieux cet attachement, qu'il estimait fragile. Il devait durer quatre ans et être resserré par un sentiment dont ni l'amant ni la maîtresse ne s'étaient crus vraiment capables : la jalousie. Ces liens, formés par le plaisir, devinrent des chaînes qu'ils rendirent par là plus étroites. A vingt-six ans, le cœur de M"° Beauménard s'éveillait. La soubrette avait à la scène son joli rire étourdissant, mais elle connaissait des tourments nouveaux.
Gomment découvrit- elle que les passades de l'aimable colonel, qui n'avait point juré fidélité, lui causaient plus que le froissement d'un orgueil blessé de navoir pas tout à elle un homme qu'il y avait quelque honneur à afficher? Elle s'étonna et se railla peut-être d'éprouver une sorte d'amertume, mit, avec ce qu'il y avait en elle de naturellement emporté, une gloriole à fixer le marquis, multiplia ses séductions, fut prise à ce jeu d'amour-propre, cependant que M. de Gamaches, de son côté,
subissait le charme d'une sincérité toute fraîche. C'était un cœur renouvelé qui s'offrait à lui. Et lui-même, non sans quelque trouble aussi, en arrivait, dans cette idylle imprévue de deux blasés, à s'impatienter de souvenirs gênants, du milieu où vivait M'^° Beauménard, de tout ce qui rappelaitnécessairement ces aventures. M'"" Gogo! ce surnom qu'on persistait à donner à l'actrice, leur élait odieux à tous deux. M"^ Clairon, qui plaisantait cette réserve inattendue, provoqua, à la Comédie, une scène violente, où M^'* Beauménard défendit âprement cet amour qui s'était emparé d'elle.
C'est alors qu'elle se résolut au plus grand sacrifice que pût faire une comédienne : elle prit le parti de renoncer au théâtre. Métamorphose incroyable! Elle qui avait le théâtre dans les moelles, elle abandonnait sans regret un public toujours bien disposé à son égard, elle quittait les planches qu'elle avait foulées dès son enfance, elle pensait dire adieu à des rôles où elle avait été fêtée... Et sa résolution avait été si prompte, dans son désir de retraite et de disparition, qu'elle avait immédiatement demandé son congé aux gentilshommes de la Chambre. La brusquerie de sa détermination causait quel-
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que embarras à la Comédie; cependant, et après un mois d'interruption de son service, elle con- -outait à reparaître sur la scène :
6 février 1756. — La demoiselle Beauménard, qui avait quitté la Comédie-Française, y est rentrée .dimanche l*''' de ce mois. On dit, néanmoins, qu'elle j ne doit y rester que jusqu'à Pâques. Presque toutes I ses compagnes seraient, dit-on, charmées que ce fût ' là son dernier mot et qu'elle tînt parole, car peu l'aiment à cause de sa hauteur et de sa fierté \
Elle tenait parole, en effet, maigre les moqueries qui accueillaient cette manière de conversion, malgré les conseils de Préville s'intéressant toujours à sa carrière, et lui faisant entrevoir les suites de cette trop héroïque abnégation, quand cette grande passion serait éteinte, malgré les protestations de Bellecour, n'étant pas écouté, cette fois. Paris avait peine à croire aux vrais motifs de ce départ, le passé de M"" Beauménard contrastant assez avec cette frénésie de sacrifice et ce dégoût du monde, et cherchait malicieusement d'autres explications à cette fugue. C'était le thème de toutes les conversations, le miracle du siècle! Avait-on vu rien
L Arch. de la Bastille. 10.235.
dis MADEMOISELLE GOGO
<le pareil depuis que M"^ Gauthier avait passé dla galanterie au cloître! Mais ce n'était pas ai cloître que s'était réfugiée M''" Beauménard c'était à Gentilly, dans une petite maison di marquis de riamaclies, et les offices qui s'; célébraient étaient en l'honneur du dieu di l'amour. Le colonel des grenadiers de Franc» était devenu aussi presque invisible : il ne S( plaisait plus que dans cette solitude à deux.
Cependant, cette bergerie oii les deux amant: s'oubliaient avec délices, par la nouveauté d'uni vie bien différente de celle qu'ils avaient menée allait être brusquement interrompue. M™*" d< Pompadour, qui, en 1748, avait voulu la paix l tout prix, voulait maintenant la guerre. Un bille de l'impératrice Marie-Thérèse, se disant « k bien bonne amie » de la favorite, avait achevf le renversement de la politique française. La France s'alliait, pour d'illusoires promesses, avec sa vieille ennemie TAutriche, attaquait h Prusse et l'Angleterre. Le ministre Berni^ s'effrayait trop taid des conséquences de ce changement de front, essayait, sinon de revenir en arrière, du moins de restreindre la lutte déchaînée. L'Europe allait être à feu et à sang pendant sept ans. « Allons, disait un officier,
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de Mopinot, il me faut mettre en posture pour attre Frédéric, roi de Prusse, qui ne m'a fait i bien ni mal ! » Les devoirs militaires du marquis e (iamaches l'obligeaient à partir pour FAUelagne, Tarracbaient aux douceurs de cette belle mdresse, dans laquelle des cœurs un peu sages avaient retrouvé une fraîcheur. M. de ramaches était nommé meslre-de-camp au égiment deRoyal-l*iémônt-cavalerie\ Lasépaation s'imposait.
Cette idée accabla M"'' BeauménarcI, et, malré les remontrances du marquis, retrouvant es ardeurs guerrières, elle ne l'accepta pas. iprès cette abdication de sa vie de plaisirs, iouvait-elle demeurer seule? M. de Gamaches irùlait de se signaler sur les champs de bataille, nais il était cruel de s'éloigner d'une maîtresse i chère. Puis, l'un et l'autre n'avaient vu que la olie guerre, la guerre galante, la guerre en denelles, la guerre victorieuse, avec ses distractions ivant et après le combat. C'était celle-là qu'avait îonnue M'": Beauménard au temps du maréchal le Saxe; c'était celle-là qu'avait faite le jeune capitaine au régiment du Rumain, chargeant à
lé Arck. de la Guerre. Pinard : Chronologie historique mili- "aire, Paris, l'îG4.
Rocoux. Pouvaient-ils envisager la guerre prc nant, avec un Frédéric, un caractère nouveai la guerre avec des épreuves, des privations, de revers, d'affligeantes retraites, des poursuite dans les reins, des misères, la dérisoire vanil d'un train luxueux? Le débat ne fut peut-êti pas long. Le mestre-de-camp se préoccupa sei lement de sauver les apparences, au début de campagne du moins. Il partit seul pour le cam de Ricliemont, non loin de Thionville, où devait reformer son régiment. Mais peu aprè M"*^ Beauménard feignait de s'aller soigner an eaux d'Aix-la-Chapelle, faisait un détour arrivait à Ricliemont.
Elle était d'humeur aventureuse, et la can pagne n'était pas pour l'effrayer. Elle retrouva une gaîté qui se parait d'un semblaat de vai lance; dans son costume d'amazone, elle joua au petit soldat; elle faisait de grandes menac( à l'ennemi. Les opérations mettaient, d'ailleur quelque lenteur à s'engager, et pendant qu avec une peine dont on ne se voulait pas ii quiéter, on réunissait les subsistances, on con mentait les nouvelles. M"'^ Beauménard faisa de la politique ! M'"^ de Pompadour en faisa bien, et de la moins inofl'ensive. Les nouvelle!
c'étaient celles qui venaient de Bohême, du duel qui s'engageait entre Frédéric et Charles de Lorraine défendant Prague, d'abord avec succès, et rejoignant le maréchal autrichien Daun, moins heureux bientôt, vaincu à son tour. On parlait avec un peu d'étonnement de cette armée de Frédéric, où il n'y avait nulle coquetterie, où on ne connaissait qu'une intraitable discipline, et on y plaignait un peu l'ennui qu'on y supposait. On ne laissait pas de s'intéresser fort, d'ailleurs, à ce roi différent des autres, contre lequel on n'avait point sujet de colère, qui inspirait surtout une vive curiosité, et qui était extrêmement chansonné. On sait « l'atelier de satires » contre lui fonctionnant à Vienne, et, en fait, dirigé par Ghoiseul. On discutait la singulière idée de Voltaire (qui avait recommencé à correspondre avec le roi de Prusse, mais qui se rappelait parfois sa qualité de gentilhomme du roi de France), d'employer contre Frédéric des chars armés de faux, à l'antique. Il ne pouvait point exister alors de haine nationale, mais l'honneur de l'armée voulait qu'on ga-nât la partie, plus rude qu'on ne l'imaginait. Sur cet échiquier de l'Allemagne, les premiers coups seuls devaient être heureux.
Le Royal-l*iémont-cavalerie, cependant, rejoignait Farmée qui avait pénétré en Allemagne, au milieu des dissentiments du maréchal d'Estrées et du prince de Soubise. Le prince de Soubise avait bientôt d'autres préoccupations, d'ailleurs, que des préoccupations militaires : c'était le moment du grand scandale de l'arrestation, à Tournai, de sa femme partie pour aller retrouver son amant, M. de Laval-Montmorency. Bref, c'élait le maréchal d'Estrées qui allait attaquer le duc de (Aimberland.
M"' Beauménard, à qui le marquis de Gamaches avait donné une manière de garde d'honneur, suivait les étapes dans un carrosse et, quand elle ne pouvait loger dans quelque bourg, elle avait, elle aussi, sa tente. Des courriers portaient incessamment les billets. qu'échangeaient les amants. Le mestre-de-camp étant tenu à son, poste, il arrivait à la pimpante comédienne de monter à cheval et de galoper vers lui, non sans crànerie, malgré des chemins abominables et des temps affreux. Et ces premiers dangers, mettant parfois en défaut la vigilance du marquis, donnaient à ces rencontres au milieu d'un appareil de guerre un délicieux piquant.
Mais l'action allait s'engager. Le choc, long-
lemps différé, avec Tar niée du duc de (^umbcrland, se produisait, aprèsquatre jours d'escarmouches, à Hastembeck. M. de Gamacbes avait, cette lois, fait en sorte que M"' Bcauménard demeurât à deux jours de marche.
Cette bataille dllaslembeck fut une bataille singulière. Le maréclial d'Estrées se croyait perdu et ordonnait la retraite (ses équipages étaient déjà parlis) quand la situationi changea. Le comte de Périgord, faisant faire volte-face aux troupes qu'il avait sous ses ordres, montrait une telle décision qu'à son tour il poursuivait l'ennemi dans les bois où celui-ci s'était établi. Ce mouvement heureux électrisait les autres corps; Chevert, de son côté, prenait l'initiative d'une attaque contre les hauteurs, s'en emparait, canonnait ses adversaires se retirant en désordre. Quant au marquis de Gamacbes, à cette heure heureuse où l'élan des lieutenants du maréchal réparait son impéritie, il fondait, avec son régiment, sur la cavalerie hanovrienne et la mettait en pièces. La victoire était venue de la résistance même aux ordres du général en chef qui, voyant qu'on était maître du terrain, dit avec étonnement : <( Mais nous ne sommes pas battus ! »
Quelques jours après, le maréchal d'Eslrées ét;»it remplacé par le duc de Richelieu; le duc d'Orléans, « le gros Philippe », partait pour Paris où il se faisait décerner des lauriers qu'on lui accordait de confiance; l'armée marchait sur Minden, ayant grand'peine à subsister, si elle ^ trouvait peu de résistance, puis on prenait Hanovre.
Là, on retrouvait quelque trêve. Hanovre se remplissait de mouvement; on y cherchait les amusements dont on avait été sevré; les équipages, mis en assez mauvais état, se reconstituaient; on menait grand train, on voyait arriver une légion de valets, de cuisiniers et de filles. Comme au temps du maréchal de Saxe, il y avait comédie. M"'' Beauménard n'y paraissait plus que comme spectatrice. Elle était installée dans une belle maison, donnait des fêtes, apprenait auxHanovriennes à être aimables. Les officiers se chargeaient de les « franciser »*. Richelieu donnait l'exemple, faisait de la galanterie un principe de sa politique, « cajolait » lout le monde, tout en levant de fortes contributions. M"^ Beauménard passa là un temps charmant : cette fine
1. J. Lemoine. Correspondance de M. de Mopinot et de Mme de **\ 28 avril 1757.
Parisienne exerçait une manière de royauté de i;râce et d'élégance, car l'heure n'était plus au jaloux isolement de la petite maison de Gentilly. Ces conquérants français, apportant leur goût du plaisir, leurs manières ralfinées, leur entrain, semblaient s'être donné pour mission de « changer le caractère des habitants »*.
C'étaient les dernières heures insouciantes de la campagne.
1. J. Lemoine. Correspondance de M. de Mopinot et de )/.ne de **% 28 avril 1757.
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A Richelieu, revenu à Paris les mains pleines, avait succédé le comte de Clermont, ce génëralàbbé, dont la chanson disait :
Moitié plumet, moitié rabat, Aussi propre à l'un comme à l'autre, Clermont se bat comme un apôtre.
11 sert son Dieu comme il se bat...
ce prince de Clermont que, à Paris, on caricaturait, en le représentant à cheval sur une écrevisse. Avec lui, c'étaient les mauvais jours, la retraite, le Weser, le Rhin repassés, la confusion, les déterminations contradictoires. Il avait cependant essayé de réformer la disci-
MADEMOISELLE GOGO i2:
pliiio : il avait renvoyé les équipages, supprime lout le train d'apparat, congédié le personnel (le luxe, dispersé les chariots de bagages super-
, llus, dont Soubise s'était encombré dans son armée', à son grand détriment; il avait exigé le
I départ des femmes.
Le marquis de Gamaches avait dû donner l'exemple de l'obéissance, et M"" Beauménard avait pris le chemin de la France, non sans avoir vu avec étonnement, elle qui n'avait connu que les heures militaires heureuses, ces anxiétés de la défaite. Elle ne s'était pas décidée à regagner Paris, cependant; elle était en Alsace, attendant impatiemment des nouvelles, prête à rejoindre le marquis à la première trêve.
Les circonstances, à la vérité, n'étaient plus aux frivolités. Les maladies décimaient les troupes, fort dépourvues, encore qu'on eût mis, pour l'exemple, un intendant au carcan. 11 fallait abandonner successivement les positions occupées; le prince Ferdinand de Brunswick, un des lieutenants de Frédéric, poursuivait les Français l'épée dans les reins et les battait à Crevelt. En celte journée malheureuse, M. de Gamaches avait eu, avec son régiment, la plus belle attitude : la cavalerie, protégeant la retraite, s'était
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repliée avec un admirable sang-froid, san^ hâte, « manœuvrant comme dans les exercice^ de paix ».
On chantait encore dans l'armée, mais c'étaient des couplets narquois, révélant le peu de confiance qu'elle conservait en son chef, se gardant mal des surprises :
Messieurs les Allemands Sont venus nuitamment, Fort incivilement, Surprendre notre camp...
A Paris, on pariait pour le roi de Prusse el on faisait des brocards sur nos généraux malchanceux.
En septembre 1758, le Royal-Piémont campait à Unna, avec les troupes saxonnes qui avaient passé au service de la France, et M. de Gamaches s'éloignait plus encore de M''* Beauménard. En octobre, il était à la bataille de Lutterberg, qui réparait partiellement l'honneur des armes françaises et consolait, un peu troj) facilement, Soubise de sa défaite de Rosbach. Soubise, d'ailleurs, n'avait guère été là que le spectateur des impétueuses attaques de Chevert. A Lutterberg, la cavalerie avait eu aussi un rôb^ décisif, et ses seize charges successives avaient
assuré le succès de la journée. M. de Gamaches ne devait être fait brigadier de cavalerie qu'un peu plus tard, mais c'était en cette occasion qu'il avait gagné son grade.
Cette victoire, que le soldat, lui, au moins, attribuait à Chevert, pour l'avoir vu à l'œuvre, permettait à Soubise d'aller hiverner sur le Rhin. C'était la réunion des amants, car leur belle ardeur mutuelle durait encore. M^'® Beauménard chérissait toujours son héros, se montrait fière de sa gloire, et elle eût dit volontiers, dans son enthousiasme : « Quand nous chargions à Lulterberg... )> Entre deux campagnes, M. de Gamaches reparut à Paris, où l'avait précédée la renommée de ses actions d'éclat. Mais peut-être Paris ne s'émerveillait-il pas moins de ce merveilleux attachement, dont la guerre même n'avait pas raison.
M''° Beauménard affectait de ne pas paraître à la Comédie : elle se vouait toute à une passion romanesque. N'ayant pas de rôle à jouer sur la scène, peut-être, par ce besoin de théâtre qui est au fond de l'âme de toute comédienne, même quand elle est sincère, jouait-elle, pour elle, le rôle d'une héroïne de l'amour. Cette fidélité, dont elle se piquait, était assurément chose assez
nouvelle pour elle, et qui lui pouvait paraître admirable.
Ces transports, ces risques d'aventures, ces manières d'expéditions pour une rencontre de quelques heures, ces galopades, pour un rendezvous qui pouvait n'aller point sans périls, étaient choses charmantes à l'armée. Cependant, à Paris ou à Versailles, en pleine sécurité et en pleine commodité, ces belles fureurs n'étaient plus opportunes. Sans que ce fût déjà la lassitude, il semble que le marquis de Gamaches sentit ce qu'il y avait d'un peu excessif dans cet accaparement. Le marquis d'Egreville ne laissait pas, d'ailleurs, de plaisanter son frère sur sa constance, et il prenait peu au sérieux sa belle-soHir de la main gauche. Celle-ci se retournait assez aigrement contre lui, sentant l'ennemi, et, du haut de cette réhabilitation, qu'elle s'était accordée du jour oïl un amour véritable l'avait reprise, elle parlait dédaigneusement de la bassesse des liaisons de M. d'Egreville, ayant pour maîtresse une demoiselle Verceil, sortie de chez la Gourdan, ou telle autre créature de la même espèce. M"° TJeauménard se défendait en attaquant. Elle aurait volontiers brouillé les deux frères. Elle tenait à cette liaison, différente des
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autres, où le cœur était de la partie, et que ropinion trouvait « intéressante ».
Mais elle n'avait pas prévu une rivale, une adversaire, en la personne de la marquise de ! Gamaches. En cet hiver de 1758-1759, que le marquis passa presque entièrement en France, il fit la connaissance — de sa femme, et la trouva fort de son goût, au moins pendant quelque temps. Il l'ignorait à peu près jusquelà. Ce fut une de ces découvertes mutuelles, comme Fépoque en permettait. La marquise avait de la grâce et quelque esprit, et M. de Gamaches lui témoigna de la galanterie.
M"" Beauménard s'indigna, avec son humeur autoritaire, s'estima blessée, souffrit peut-être réellement de cette manière de trahison, du côté où elle l'attendait le moins, se débattit, usa du persiflage, employa le bon moyen de reconquérir tout entier le marquis en le rejoignant inopinément à Dulken pendant une inspection de ses régiments. Là, devant cet appareil militaire, dans un pays à demi barbare, elle reprenait tout son empire. Le voyage de retour, malgré toutes les rigueurs d'un temps abominable, fut délicieux : les obstacles matériels, l'imprévu, un peu de danger môme trouvaient
M^^" Beauménard toujours souriante, avec ce fond de bravoure, presque, qui était en elle. Cependant c'était, à chaque tour de roue, la fin du roman qui s'approchait, et ces amantSj qui semblaient n'avoir jamais été plus épris, avaient le pressentiment de l'agonie de leur amour. À Meaux, M'^*^ Beauménard voulut s'arrêter trois jours, sentimentalement, pour différer l'arrivée à Paris, s'attardanl à revivre des heures de tendresse, à savourer un bonheur tout près de lui échapper. Mais c'était dans le renouvellement de promesses et de serments que se desserraient des liens devenus fragiles. La comédienne avait eu la science achevée de la séduction pour ensorceler un homme qu'il était malaisé d'attacher : elle était moins adroite en éprouvant des sentiments sincères , et elle laissait percer une tyrannie à laquelle répondait un peu d'impatience.
Elle avait connu la passion, dans cette liaison; l'orgueil la ravivait. Elle qui avait si souvent quitté, elle acceptait mal l'idée d'une séparation ne venant point de son fait, après l'éclat de cette grande tendresse affichée, son renoncement au théâtre, la réforme partielle de son existence. Cependant, le marquis, s'il eut
les plus élégants procédés, finit par se dérober à une afîection dont il avait la fatigue. Il partit seul, au printemps, ne souhaitant plus être accompagné jusqu'au camp, pour rejoindre l'armée de M. de Contades. Fort occupé de ses devoirs militaires, il allait d'ailleurs faire toutes les campagnes d'Allemagne, mêlé à leurs fortunes diverses . Il devait être à Corbach , à Warbourg, se distinguer particulièrement, plus tard, à Clostercamp, recevoir le brevet de maréchal de camp^, prendre ensuite, en cette qualité, une part importante aux opérations de l'armée du Bas-Rhin, faire figure d'un véritable homme de guerre.
M''"" Beauménard, après cette déception, palliée sans doute par toutes les formes dans la rupture, adoucie par des libéralités, exagéra sans doute, par habitude de mise en scène, un chagrin véritable. On la vit se donner des airs d'inconsolable, et, ne pouvant abdiquer le désir d'étonner, elle chercha quelque consolation à son amertume dans l'étalage de son affliction. Des remplaçants qui s'ofl'raient au marquis furent repoussés avec quelque ostentation du
1. Ai'ch. de la Guerre. Le marquis de Gamaches est mort en 1773.
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^lioût du veuvage. Son boudoir était tendu d'une étoffe d'argent, bordée de bleu : c'était en souvenir de l'écusson de M. de Gamaches, qui portait d'argent au chef d'azur. Elle demandait, d'une voix dolente, des nouvelles de la guerre, semblait témoigner d'une grande inquiétude s'il était question du siège de quelque ville ou d'une bataille prochaine, puis hochait mélancoliquement la tête, comme si elle se fût avisée qu'elle n'eût plus le droit de s'intéresser au combattant de l'armée d'Allemagne.
Le bon 1^'avart, un peu sceptique, en homme d'expérience qu'il était, sur la durée de cette grande douleur, venait voir M'" Beauménard et lui proposait d'aller jouer la comédie à Vienne, autorisé par le comte de Durazzo à lui offrir un bel engagement. Mais, au lieu d'une soubrette, il trouvait une Arthémise, et il employait vainement toutes les tentations^ « M*'*" Beauménard, écrivait-il à M. de Durazzo, paraît avoir renoncé au théâtre pour toujours, puisqu'elle a résisté à toutes les sollicitations pour la faire rentrer aux Français. » Le raisonnable Favart haussait sans doute un peu les épaules, mais il avait vu tant de caprices de comédiennes!