Bellecour jouait le rôle du marquis
soirée fameuse du 15 avril, où la troupe tragique refuse de jouer avec Dubois, que la Comédie a « exécuté » pour le punir de son indélicatesse, Dubois ayant nié une dette contractée envers un chirurgien. Les gentilshommes de la Chambre ont approuvé le renvoi de Dubois, mais la fille de celui-ci, à qui le duc de Richelieu ne sait rien refuser, a fait casser cette décision, et l'ordre a été envoyé aux comédiens de jouer le Siège de Calais avec Dubois dans le rôle de Melun. Rien n'est plus connu que cette aventure : M"*^ Clairon, exaspérée de cet ordre, mène la révolte; elle ne jouera point. Lekain, Mole, Brisard, Dauberval prennent le même parti. « Tout élait en combustion », a écrit, dans son journal intime, l'intendant des Menus, Papillon de La Ferté.
Le public, cependant, a eu vent du complot; il s'est porté en foule à la Comédie, il est houleux : il attend avec impatience le lever du rideau. Le semainier Rouret se présente, inquiet de l'accueil qu'il pressent, explique par des raisons qui ne trompent personne comment on ne peut donner le Siège de Calais... Aussitôt les protestations se font entendre, des cris éclatent, c'est un tumulte incroyable, « une scène, disent les Mémoires secrets^ dont il n'y a pas eu d'exemple
depuis rinstitutiondu théâtre ». Les spectateurs expriment leur colère de ce manquement des comédiens à leur égard par des invectives véhémentes contre les rebelles : (( La Clairon au cabanon... Mole au Châtelet!... Dauberval à l'hôpital! » Papillon de la Ferté, effaré, tente, avec l'approbation du maréchal de Biron, gentilhomme de la Chambre, d'organiser une représentalion du Joueur^ en remplacement du Siège de Calais^ et fait lever le rideau. Préville entre en scène et, quelle que soit son habituelle autorité, est accueilli par des huées. — « Nous voulons Calais » ! répète la foule qui s'exaspère. Il ne peut obtenir le silence pour dire les quelques vers du rôle d'Hector, par quoi commence la pièce. M"'*' Bellecour, qui a vu, à l'armée, d'autres champs de bataille, et dont l'humeur n'est pas timide, paraît aussi, résolument, et tente d'attaquer la première réplique de INérine : « Que fait Valère? » Vains efforts. Contre cette exaltation du public, on ne peut lutter. Le rideau est baissé. Papillon de la Ferté, après quelques minutes, durant lesquelles l'orage ne s'apaise point, demande à Préville et à M"^« Bellecour de renouveler leur tentative, ce à quoi ils consentent, mais sans plus de succès que la pre-
lïiière fois... Pour en finir avec cette émeute, il n'y a plus qu'à faire évacuer la salle.
Tout le monde sait les suites de ces incidents : les comédiens séditieux emprisonnés au For- FÉvêque: M"'' Clairon, superbement drapée dans sa dignité, se faisant une gloire de sa brève détention ', mais prenant, dans son orgueil blessé, la résolution de quitter le théâtre; la Comédie fermée deux jours, et Bellecour acceptant la « corvée », selon le mot de La Ferté, de présenter des excuses au public, excuses extrêmement humbles, qu'il débita d'un air pénétré : a ... Nous ressentons avec la plus grande amertume le malheur de vous avoir manqué... Notre âme ne peut être plus affectée qu'elle l'est du tort réel que nous avons... Il n'est aucune satisfaction que l'on ne vous doive... Nous attendons avec soumission les peines qu'on voudra bien nous imposer... Notre repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos regrets, c'est d'être forcés de garder au fond de nos cœurs les sentiments
1. Après cinq jours, elle était autorisée à garder les arrêts chez elle. Les autres avaient été transférés à la prison de lAbbaye, moins malsaine que celle du For-l'Évêque. Ceux que leur service appelait à la Comédie avaient la liberté de la soirée. Quant à Dubois, il dut prendre sa retraite avec 1,500 livres de pension.
de zMe, d'attachement et de respect que nous vous devons, et qui doivent vous paraître suspects en ce moment-ci... »
Assurément, Beilecour devait être plus à son aise en jouant les marquis impertinents qu'en récitant cette piteuse harangue. Mais ce discours, écouté (( avec la plus grande attention », fut applaudi, et, fort de ces applaudissements. Bellecour put se piquer, parmi les services rendus à la Comédie, de celui d'avoir opéré la réconciliation de ses camarades avec le parterre. La réconciliation des comédiens entre eux était plus difficile. Les différends de Bellecour avec Mole allaient plus particulièrement s'accentuer. Le duc de Duras, se déclarant, un jour, excédé de ces incessants tiraillements, ordonnait à l'intendant des Menus de rétablir la paix : « Hélas, monseigneur, répondait Papillon de La Ferté, si les comédiens s'écartent ainsi de la subordination en votre présence, vous devez comprendre combien je suis peu le maître de leur en imposer! »
XIT
Au milieu des incidents de la vie théâtrale, que devenait le ménage Bellecour ?
Le comédien et la comédienne s'étaient réunis par goût et par raison, trouvant au mariage des avantages réciproques, liés, d'ailleurs, par bien des souvenirs. Assurément, ils avaient été repris de quelque tendresse l'un pour l'autre, mais, bien que la jeunesse fît place à l'âge mûr, ils n'étaient pas de ceux dont l'aiïection se fortifie par la vie commune. Il leur manquait le piquant de l'imprévu, le côté aventureux de leurs rencontres de jadis, la fantaisie qui y avait présidé. M"™*^ Bellecour avait Thumeur autoritaire; elle
I ne laissait pas de faire sentir que les ressources qu'elle avait apportées subvenaient, pour la plus large part, au gr^nd train qui se menait dans la maison de la rue de Tournon. Au demeurant, elle commençait à s'épaissir. Dès 1767, une lettre caustique de Poinsinet sur les actrices de la Comédie l'appelaitimpertinemmentwuneénorme tétonnière, propre à jouer les nourrices à merveille », en l'opposant à M"^ Fanier, avec son petit nez retroussé et la malicieuse finesse de sa
I physionomie. Poinsinet exagérait fort, car un
I portrait bien postérieur, celui de Vivant Denon, L ne montre chez M'"*^ Bellecour qu'un aimable et I seyant embonpoint. Du moins, l'heure des succès de jolie femme était-elle en train de passer, sans que la soubrette renonçât à plaire, pas plus que Bellecour ne renonçait aux bonnes fortunes. • Sans doute, ils n'étaient point trop chatouilleux sur le chapitre d'une infidélité ; encore y avait- ' il les conditions de cette infidélité. Les réconciliations n'étaient plus aidées par le désir et ! devenaient moins faciles. Peut-être les querelles se mêlaient-elles aussi de quelques froissements professionnels.
Une anecdote des Mémoires secrets donne la raison de la rupture qui se produisit en 1769.
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jyfiuo iJellecoiir aurait surpris son mari avec sa sœur, n'aurait pu supporter cet aiïronl. aurait fait un éclat terrible et décidé, d'elle-même ta séparation, en usant de ses relations avec de puissants personnai^es pour obtenir un ordre d'enfermer l'impudente coupable. Il ne parait guère vraisemblable que le complice de IJellecour fût sa belle-sœur ; celle-ci, mariée à un certain >'icolas-Nathaniel Macdonald, était une obscure petite bourgeoise, et le rapprochement qu'eut M°"*' lîellecour avec sa famille, quand elle se sentit vieillir, est plus tardif.
Il ne serait pas impossible d'attribuer cette rupture à une cause beaucoup plus piquante, plus signiticative de la vie de théâtre, car cette incartade de lîellecour avec une personne vivant dans l'intimité de la maison eùt-elle seule sufli à déterminer cet esclandre? L'époque est pleine d'histoires de trahisons pardonnées, le hasard y eût-il fait assister l'offensé ou l'offensée.
On sait l'aventure de M' ' Dubois, engagée dans plusieurs liaisons. Elle avait reçu chez elle un riche Anglais fort pressé d'être heureux et elle avait oublié de prévenir le danseur Dauberval, pour lequel elle avait d'extrêmes bontés,
précisément convié cette nuit-là. Dauberval arriva donc, à Tlieure fixée : une soubrette l'informa du contretemps, mais il ne se relira [point et il se cacha dans la chambre même de M"'' Dubois, où il fut bientôt le témoin d'une scène qui ne pouvait lui laisser aucun doute sur l'oubli où il était passagèrement tenu. — ^ Ah, disait l'Anglais, dans ses transports, sacriiiez-moi ce Dauberval.— Dauberval ! répondait complaisamment M"^ Dubois, ce n'est qu'un polisson... Le délire d'un moment, peut-être, mais on en revient toujours aux gens comme il faut... Je vous l'abandonne, milord, vous pouvez lui donner cent coups de bâton si vous le trouvez ici 1 > •Dauberval prit peur que son remplaçant I n'usât de la permission octroyée par la comédienne, s'il le découvrait. Il estima prudent de -enfuir, sans bruit. L'Anglais partit, cependant, 1, avertie par sa soubrette de la présence du danseur, M"*" Dubois revint dans sa chambre. Dans la demi-obscurité, une voix venant du lit, l'appela. Pendant qu'elle reconduisait son hôte, le duc de Fitz-James, qui avait la clef d'une porte dérobée, faveur dont il payait le prix fort cher, avait pénétré dans la maison et s'était couché. — c( Enfin, dit M"*" Dubois qui ne pouvait soup-
çonner la retraite du danseur, je suis à toi, mon cher Dauberval ! » Le duc ne protesta point contre la méprise; il était bien aise d'une occasion de savoir, grâce à un stratagème, ce que sa très volage amie pensait de lui. Il parla donc le moins possible, en contrefaisant sa voix, et, puisqu'il passait pour Dauberval, il feignit la jalousie contre le duc. — « Le duc ! répliqua M"^ Dubois, mais je ne Fai pris que pour son nom... C'est le plus insipide gentilhomme qui soit, et je peux compter pour des moments de la plus pénible résignation ceux que je lui accorde. » Nouvel incident. Le lord avait oublié dans la chambre des papiers auxquels il tenait fort. Il rentra à l'improviste. C'était dans le moment oii le duc, après avoir éclaté en reproches commençait à s'apaiser. La difficile politique de M^'^ Dubois, contrainte à de subites évolutions, lui faisait nier, contre l'évidence de ses propos, ses faiblesses pour Dauberval, et avouer l'insulaire, qu'elle déclarait le plus sot et le plus ridicule des hommes. Celui-ci, entendant ce jugement sur son compte, se fâcha, el, en de si malencontreuses circonstances, M'" Dubois, médisant successivement, en leur présence, de ses trois amants, n'eut plus qu'à s'évanouir.
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(Cependant, bien qu ainsi maltraités, tous les trois ne lui gardèrent pas une longue rancune et continuèrent à se partager un bonheur qu'ils ne pouvaient se flatter, en effet, de croire exclusif.
C'était le ton du temps. M""' Bellecour n'eût point fait tant de tapage pour une passade de son mari, qui ne fut que le prétexte de la rupture.
Il est plus plausible d'admettre la sournoise ! vengeance d'un époux, comédien, contre sa femme, comédienne. La situation de Bellecour, à la Comédie, l'amenait à être consulté par les gentilshommes de la Chambre et par l'intendant des Menus sur les modifications nécessaires. Gardant quelques ressentiments de reproches formulés avec violence, il aurait suggéré de retirer à M"'^ Bellecour l'emploi des soubrettes pour lui confier celui des duègnes, en remplacement de M"'^ Drouin. C'était, perfidement, l'inciter à de moindres prétentions de femme. Duègne, celle qui, on s'en souvenait encore, avait été M"^ Gogo! On imagine sa révolte contre les conseils transmis sur l'ordre du duc de Duras, et sa fureur en apprenant que cette indication venait de son mari. Lui faire jouer les
duègnes! voilà qui méritait de terribles représailles ! Et là est sans doute la vraie cause de la séparation, qui, si elle ne mettait point Bellecour dans l'embarras, car il était aussi bien pourvu qu'il pouvait l'être à son théâtre, lui imposait pourtant la nécessité d'une existence plus modeste.
Ironique dénouement d'une aventure poursuivie, à travers bien des phases diverses, pendant vingt ans. La vanité blessée opérait la coupure définitive, après de longues indulgences mutuelles. Bellecour s'en alla loger rue du Petit- Bourbon, et M'"*" Bellecour, passant l'eau, rue Traversière-Saint-Honoré.
Duègne ! Elle se défendit et elle ne devait, en effet, aborder que longtemps après ces incidents les rôles marqués. Elle se donna d'abord le malin plaisir d'exercer le pouvoir de ses attraits, capables encore de séduction, sur le comédien Velaine, qui doublait les rôles de Bellecour : c'en était un dont il héritait, hors de la scène, et dont il s'acquitta avec \in suffisant entrain, mais pour peu de temps. Au reste, les relations des deux époux séparés, qui se retrouvaient au théâtre, netardèrentpasà devenir courtoises. Ils jouaient parfois dans les mêmes pièces, et ils se
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rencontraient surtout dans celles du répertoire. Plus tard, on verra M"'^ Bellecour s'attendrir en évoquant le temps de son mariage.
Ils se retrouvaient aussi pendant les excursions dans les provinces, mais ce n'était plus comme à l'époque où, très jeunes et insouciants, ils voyageaient sous la fantaisiste direction de Jean Monnet. Les sociétaires de la Comédie étaient déjà souvent en route, et on plaisantait leur absence de Paris :
Lekain, mon cher, est à Lyon, Madame Bellecour est à Lille.
Mole va partir pour Màcon, Ma femme part pour Abbeville*.
A Rouen, Bouret a du succès Et Brisard récolte en Provence.
C'est bien le théâtre Français, Car il est dans toute la France...
En novembre 1771, ils jouaient le Boujtu bienfaisant^ avec Préville, Mole, M'"' Préville, M'"" Doligny etFeuillié, tandis que Goldoni se promenait nerveusement derrière le rideau du fond, ne voyant rien, mais écoutant ses acteurs (( et faisant l'écho des applaudissements du public"- ». Paris le vengeait de Venise et des bro-