‹ Mademoiselle GogoChapitre 33 sur 47 · Mém. de Fleuri/, t. L · texte numérisé non relu

Mém. de Fleuri/, t. L

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qui parut sous la forme d'un imaginaire supplément à la Gazette de France ? « La division s'est mise dans les flottes combinées des reines Vénus (M"'' Yestris) et Melpomène (M"" Sainval). La jalousie est le principe du désordre. » El c'est, en cette plaisanterie, l'état de la troupe du Théâtre-Français, divisée en « escadre blanche » et en « escadre rouge », chacun des comédiens étant censé commander un vaisseau. M"*' Yestris commande le Duras, du nom du duc de Duras, qui la soutient; Brisard commande V Intérêt; Préville, le Courtisan; Desessarls, le Baloin^d; La Rive, le Bellâtre; Nanteuil, \ Inutile; Vanhove, le Tartuffe {\\ a changé de parti); Courville, le Ridicule; Bouret, V Honnête; Dugazon, \ Intrigant; M"'*" Préville, la Vengeance.., Dans celte satire, M""' Bellecour est assez durement traitée : on lui fait commander le Profond, « pesant voilier ne pouvant plus armer en guerre », et elle est qualifiée de « vieille actrice, fort aimante en son temps, d'après l'histoire ancienne ». Les traits piquants ne manquent d'ailleurs contre aucun ou aucune; après les grands vaisseaux, voici les navires de moindre importance : M"" Luzy commande la Coquette a mal radoubée » ; M'^'- Dugazon,

YEfjrayante^ a supérieure sous la voile » ; M™^ Suin, la Fatigante.

Dans l'escadre rouge, celle de M'" Sainval, commandant le Talent, Mouvel commande \ Ingénieux \ Auge, V Admirable \ Dazincourt (qui n'est reçu que depuis 1778;, le Neuf \ Fleury, le Véridique; M'^^ Sainval cadette, la Sensible; M'^« Doligny, le Séduisant: M^'' Fanier, le Pré^ tendant; M"^ La Ghassaigne, V Insouciante; M"^ Contât, la Dédaigneuse .

L'affaire, qui a exaspéré le duc de Duras, finit par l'exil de M'" Sainval et par un bon mot de Linguet qui venge la sacrifiée. Comme Linguet continue à la défendre, le duc de Duras s'emporte, s'écrie qu'il fera bâtonner l'insolent. — « M. de Duras, riposte l'écrivain, aura donc fait usage au moins une fois dans sa vie de son bâton de maréchal. »

Avec moins de retentissement, autre querelle

entre M'"" Raucourt et M''*" Sainval cadette. Puis

ce sont les réclamations de Beaumarchais contre

les comédiens, outrés de ses prétentions à exiger

des comptes plus serrés *. Faisant allusion à

1. Voir, sur les séances du Bureau de législation dramatique, le chapitre de VEspion anglais (t. Vil). L'Anglais s'adresse à l'académicien Saurin : « Ainsi, M. de Beaumarchais, après vous avoir réunis chez lui, se prévalant de votre déférence,

loules ces agitations, Papillon de la Ferté écrit mélancoliquement : « Le public n'en est pa^» mieux servi. »

Gependanl,' la Comédie prend possession de sa nouvelle salle*, qu'on trouve d'abord a trop blafarde » et qu'on ne tarde pas à réchauffer de bleu. L'architecte de Wailly, à qui on n'a pas accordé les crédits qui lui avaient été promis, à dû renoncer à quelques-uns de ses projets de décoration. Du moins, par une innovation très

s'est de lui-même assis arrogamment au premier rang, a levé le masque, et s'est écrié comme Sixte-Quint : « C'est moi qui suis votre chef. » — Saurin : « Non, il s'y est pris avec plus d'adresse et d'honnêteté; le premier jour qu'il nous eut convoqués, quand il s'agit de se ranger autour du tapis vert et d'ouvrir les délibérations : « Messieurs, dit-il, je crois, sans " nous flatter, que nous pouvons bien nous assimiler à TAcadé- <i mie française : ainsi, égalité parfaite, on se placera comme " on voudra. Pour moi, qui dois vous rendre compte en détail < de l'objet de notre réunion et de tout ce qui s'est passé précé- « demment, je vais me mettre ici, afin d'être plus à portée de « vous tous », et alors, il s'est installé au haut bout comme directeur ou président. » — L'Anglais : « Et personne n'a réclamé. » — Saurin: << Personne; il n'y avait rien à dire, qu'à se retirer. »

1. Pour l'installation des loges d'artistes, il existe un document, datant de cinq ans plus tard. On y voit que M™e gellecour, occupe au premier étage, la loge 4, avec cheminée et deux glaces. M'-^*' Bellecour a pour voisine immédiate Mlle Vestris (loge Ij). Vanhove, Desessarts, M"« Contât et La Chassaigne ont également leur loge au premier étage. [Bulletin de la Société de l'Histoire du Théâtre.)

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approuvée, le parterre est-il assis. La salle esl inaugurée le mardi 9 avril 1782 par une représentation d'Ip/iigériie, précédée d'un à-propos d'Imbert, V Inauguration duThéâtre-Français . qui est bientôt remplacé par une pièce de circonstance de La Harpe, Molière à la nouvelle salle ^ ou les Audiences de Thalie. A la dernière scène, le fond du théâtre s'ouvre ; « on voit les statues des grands auteurs dramatiques : x\pollon est entre Melpomène et Thalie. Chacune d'elles conduit les acteurs de son genre. Les autres Cluses ont aussi leur suite, qui porte des guirlandes de fleurs et des couronnes de laurier. Molière se range à côté de Thalie, et les autres personnages de la pièce sont autour d'elle. Apollon salue les images des grands hommes, convie les poètes à suivre leur exemple, mais en ayant aussi toutes les initiatives :

La nouveauté, voilà surtout ce qu'on souhaite. Le théâtre eut toujours besoin de son appui. Le génie embellit tous les genres qu'il traite Et les élève jusqu'à lui.

(^et air solennel de la fête cède, cependant, devant une cordiale proposition de Molière luimême :

Mais pour rendre a la fois tous les goûts satisfaits, Surtout pour contenter monsieur du Vaudeville, Nous chanterons quelques couplets.

Et Molière, bravement, donne l'exemple :

(Air : Chansons, chansons.)

Mes amis, Un couplet de fête

Peut, sans voix, sans art qui Tapprête,

Etre chanté.

On ne s'y rend pas difficile, Tout ce qu'il faut au Vaudeville

C'est la gaieté...

Le signal étant donné par un tel maître, qui montre là un aimable sans-façon, Melpomène elle-même chante son couplet.

Parler aux cœurs est une science, Emouvoir, voilà ma puissance

^ Et ma beauté.

Mais quand ma sœur sèche vos larmes, Vous n'en sentez que mieux les charmes De la gaieté.

On peut ou s'étonner du ton familier de la fin de celte pièce improvisée pour un hommage aux maîtres de la scène française, qui a commencé gravement, mais le premier à-propos, celui d'Imbert, avait ennuyé le public, et il ne fallait pas retomber dans la môme faute.

En 1783, M"" Bellecour, qui est venue loger à

la porte même du théâtre, au pavillon Corneille, reçoit, par faveur, le privilège de disposer de quelques-unes des boutiques à construire sous les arcades de la Comédie — l'Odéon actuel — et de les louer. Le comte d'Angivillier, administrateur des bâtiments du roi, lui annonce en termes bienveillants cet avantage qui lui est octroyé :

Vous trouverez ci-joint, Madame, le titre que je viens de vous faire expédier sur le droit de boutiques que S. M. a bien voulu vous accorder aux huit emplacements sous la galerie publique de la Comédie et pour en jouir selon les conditions exprimées audit titre. Son expédition n'a été différée que pour lais'ser à la Comédie le temps de s'asseoir et de n'avoir plus, comme dans les premiers temps, le besoin d'amonceler les décorations dans la galerie; je préviens MM. Peyre et de Wailly pour qu'ils aient à diriger et à inspecter la construction de vos boutiques. Ainsi, le commencement de votre jouissance dépendra désormais de vos diligences. Je serai enchanté que cette jouissance puisse répondre aux vues qu'a eues S. M. en vous gratifiant Je suis bien véritablement. Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

D'ÀNGEVILLIER *.

1. Les leUres expédiées au nom de M. d'Angevillier portent rénumération de ses titres, qui indiquent un homme bien

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j)Ourvu : — « Charles-Claude de Flahaut de la Billardrie, comte d'Angevillier, conseiller du roi en ses conseils, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Sainl-Louis, chevalier commandeur des ordres royaux militaires et hospitaliers de Saint-Lazare de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel, intendant du Jardin-Royal des plantes, pensionnairevétéran de l'Académie royale des Sciences, directeur et ordonnateur général des bâtiments du roi, jardins, arts, académies et manufactures royales, et conservateur administrateur pour S. M. du Théâtre-Français tantau titre de notre direction générale des bâtiments du Roi qu'en vertu des pouvoirs qui nous sont spécialement attribués par l'arrêt rendu en Conseil d'État le 13 février 1182.

Déclarons et certifions, en exécution de la décision de S. M., déposée dans les bureaux de notre administration,

Que S. M., usant du droit qu'elle s'est réservé par l'article 8 du dit arrêt de gratifier ceux de ses comédiens qu'elle jugerait à propos de la jouissance usufructuaire des façades intérieures et latérales propres à recevoir de petites boutiques sur les galeries extérieures de l'édifice de la Comédie,

Et voulant donner à D''^ Rose-Perrine de la Corbinaye, veuve du S^" Colson de Beilecour, actrice du Théâtre-Français des témoignages de sa satisfaction et de ses bontés,

Elle lui accorde le droit et faculté de faire construire et ériger selon les formes et mesures arrêtées par les plans que nous en ontprésentésles sieurs Peyre et de Wailly, architectes du roi et auteurs de l'édifice le nombre de huit boutiques dont six sous la galerie régnant sur la rue de Molière et deux sous la galerie en retour par la rue de Vaugirard, l'emplacement desquelles boutiques appliquées sur le gros mur de l'édifice et restreint à une saillie qui ne puisse ni obstruer -les galeries ni en interrompre le cours sera pris dans le renfoncement des arcades qui ne présente qu'un mur plein, sans aucune baie ni ouverture, ili avril 1783. [Arch. de la Comédie-Française.)

La « nouveauté » souhaitée dans le prologue d'inauguration de la nouvelle salle, la Comédie va l'avoir, et quelle nouveauté, celle-là! C'est cet étincelant Mariage de Ficfaro^ qui va être une merveilleuse machine de guerre.

Jamais, sans doute. M™*" Bellecour n'a autant regretté sa jeunesse qu'en cette assemblée du 19 septembre 1781, qui s'est tenue encore au foyer de la salle des Tuileries*, où la pièce de

1. Assemblée du vendredi 19 septembre 1181 pour la lecture du Mariaçje de Figaro, comédie en cinq actes, en prose, de M. de Beaumarchais.

Présents : MM. Préville, Brisard, Mole, Auger, Bouret, Dugazon, Courville pour M. des Essarts, Florence, premier

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Beaumarchais a été lue. lin d'autres temps, radorable rôle de Suzanne eût été pour elle; maintenant, c'^st celui de Marceline qui lui revient, « costume des duègues espagnoles, un bonnet noir sur la tête ».

Imaginons la comédienne vieillie pendant cette lecture. D'abord, une grande curiosité, car il y a longtemps qu'on parle de la pièce que l'auteur a fait connaître par fragments, ou dans son entier dans des maisons oii il est reçu, eu choisissant bien son terrain. Mais les comédiens soupçonnent-ils sa portée? Ils ne s'attachent • qu'à son mouvement ; chacun d'eux s'intéresse surtout au rôle qui pourrait lui être destiné. M"'*' Jîellecour, qui sait qu'elle jouera Marceline, .est sans doute entraînée par l'irrésistible verve des deux premiers actes, mais elle trouve que son personnage ne laisse pas que de tarder à entrer en scène. Cette Marceline, elle l'étonné un peu; c'est que, dans la version première. Marceline raisonne fort sérieusement I Dans la pensée de Beaumarchais, « elle dirige l'atten-

semainier ; Dcrivalpour M. Dazincourt, Fleury pour l'auteur.

^jmes Bellecour, Préviile, Doligay, Dugazon, La Ghassaigne.

La pièce du Mariage de Figaro a été reçue unanimement le 29 septembre 1781. {Arch. delà Comédie-Franraise.)

tion publique sur les vrais fauteurs du désordre où l'on entraine toutes les jeunes filles du peuple douées d'une jolie figure ». Le rôle prend un air de solennité : «Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos" victimes!... )) Mais la scène oii Marceline reconnaît que Figaro est son fils lui semble d'un grand effet, et M""^ Bellecour, forcément, n'est pas éloignée de la trouver la scène capitale de la pièce. Sauf àuneépoque déjà lointaine, quand pour faire ses preuves dans les deux genres, il lui fallait accepter des confidentes de tragédie, elle n'a guère joué que des rôles comiques. La quasi-nouveauté, pour elle, d'un effet d'attendrissement, l'a séduite : « Embrassez-moi, mes deux enfants, j'unis dans vous toutes mes tendresses. » En somme, à ce moment, toute l'attention se porte sur Marceline. De l'émotion ? Eh bien, elle montrera comment, elle aussi, malgré ses succès dans le rire, elle qui a été et reste encore « l'insigne rieuse », elle est capable d'émotion... Elle attend Marceline au quatrième acte. Mais cet acte s'est déroulé presque entier, et point de Marceline. Que fait-elle? à quoi -songe l'auteur de l'oublier ? L'actrice fronce les sourcils. Enfin, à la onzième scène, Marceline

reparaît, mais, après quelques mots pour réparer ses torts envers Suzanne, elle assiste muette à la scène entre Figaro etFancliette. M""' Bellecour la trouve un peu longue. Heureusement, dans la scène suivante, elle est bien en action, quoique brièvement. Et puis, elle a le dernier mot de l'acte, et le mot est joli, et, après Fatlendrissement, permet de la finesse et de la gaieté : « Ah, quand l'intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé contre ce fier, ce terrible [en inant),,. et un peu nigaud de sexe masculin? »

]^|me Bellecour ne manquait ni d'esprit ni de culture. Mais elle ne pensait assurément qu'à IMarceline au moment où le manuscrit, ce cahier qui contenait en lui une si redoutable force de destruction d'une société, livrait peu à peu ses pages incendiaires. Quelle autre comédienne, dans le moment, eût eu d'autres préoccupations?

Tout a été dit sur les péripéties des laborieuses conditions de représentation du Mariage de Figai'o^ sur les modilications successives de la pièce, plus hardie encore parce que l'action se passait en France, que la Bastille y était propre-

ment appelée la Bastille, que les « officiers d'Eglise à hausse-col de linon » y étaient mis sur la sellette, et qu'il y était question des pots-devin pour obtenir un privilège ^ On a conté comment Beaumarchais, avec de souples audace triompha de tous les obstacles, comment la pièc un an avant l'une des plus fameuses soirées d théâtre, fut répétée à la Comédie pour être jouée aux Menus-Plaisirs, puis comment, après l'interdiction, au dernier moment, de cette représentation, le Mariage de Figaro fut donné chez M. de Vandreuil, en son château de Gennevilliers. Ce fut enfin la représentation publique, avec son succès étourdissant, succès mêlé par moments dune sorte de stupeur, impression qu'a bien rendue Carrion-Nisas, qui, lui aussi, devait provoquer, plus tard, une soirée agitée, mais infiniment moins glorieuse, au Théâtre-Français ^ « Médusé par la hardiesse et la tournure d'un style inconnu jusque-là, et pressentant le contre-coup sur les naœurs politiques, le public, tantôt abîmé dans ses réflexions, tantôt soulevé comme par les effets du galvanisme, palpitait, trépignait, s'épuisait en bravos

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