Archives de la Comé<lie-F rani-aise
M'"" Go^o! Où sont maintenant ceux qui, près de cinquante ans auparavant, ont fait fête aux débuts de la petite actrice! Monnet est mort depuis six ans, retiré dans le Soissonnais, en bon bourgeois, loin du Théâtre de la Foire. Favart, octogénaire, ne sortant plus de sa maison de Belleville, écrit parfois quelqvies billets en petits vers à son ami Goldoni, qui, lui, médite le Traité de la vieillesse^ du D' Robert, maïs Fauteur du Coq du village traduit maintenani des psaumes.
Heureux qui dans son Dieu met son adversité, Qui ne marche jamais dans le sentier du vice,
Et qui fuit la société
Des ministres de l'injustice!...
Préville, le camarade des tournées dans les provinces, avec Monnet, Préville n'y voyant plus que d'un œil, ne pensant pas qu'il reparaîtrait sur la scène, s'est fait un ermitage à Sentis, où il a pour hôte assidu son curé. Marmontel, dont la destinée, en amour, était de succéder au maréchal de Saxe, Marmontel, qui a connu M"" Beauménard toute jeune, a pris en haine la Révolution pour ne pas avoir été élu député à r Assemblée nationale et se prépare, avec sa femme et ses trois enfants, à gagner sa retraite d'Ableville. Legazetier Chevrier, l'auteur du Colporteur, qui a si lestement traité M"" Gogo en ses feuilles, est mort misérablement, après une ripaille, dans un hôtel de Rotterdam, ripaille payée par un autre, car il a laissé trois ducats pour tout héritage. Daugny, qui n'est plus qu'un vieillard, cherche à faire oublier son ancienne qualité de fermier général, et va quitter l'hôtel où vécut, dans un train princier. M"'- Beauménard, cet hôtel dont, maintenant, le cabinet d'histoire naturelle est célèbre, car le financier, qui a tant aimé les femmes de théâtre, a affecté d'avoir la science comme dernière maîtresse. Le brillant marquis de Gamaches, qui fixa, jusqu'à la passion, un cœur frivole, que la comé-
dienne a suivi dans ses campagnes, a dispari prématurément. De ce sobriquet de Gogo, auj trefois fameux, qui se souvient, au moment où' la Révolution va entrer dans sa phase pathétique? Et cependant Dezède, qui estime avoir donné une preuve suffisante de civisme avec les Trois noces^ travaille, au milieu de l'effervescence publique, à un inoffensif opéra-comique, que joue, dans le désorientement oii il est, le Théâtre ' de la Nation, qui n'offrira, cette année-là, comme pièce de circonstance, que V Apothéose de Beaurepairc. Rien de plus anodin que ce dernier ouvrage de Dezède, Pa?ili?i et Clairette ou les Deux espiègles. M"^' Yalentin veut faire épouser à sa petite-fiUe Clairette un niais parfait, bien qu'il s'appelle Subtil. Clairette aime Paulin, qu'elle introduit dans la maison par mille moyens, qu'elle cache partout, dont elle assure la fuite lorsqu'il va être découvert, quitte à le faire rentrer une fois le danger passé'. Le public applaudit, ce môme public qui, parfois, exige, comme un accessoire inattendu de la comédie la plus anodine, le buste de Voltaire, couronné du bonnet de la Liberté.
1. Il y a dans Paulin et Cdairette un charmant trio. Cet opéra-comique était joué par M"»*- Joly. Devienue et Mezeray.
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Mais Dezède ne verra pas représenter sa Fête de la cinquantaine^ qu'il vient de terminer; il n'achèvera pas deux opéras commencés, Amadk et Inès de Castro. L'actif et alerte Dezède, si remuant, si vivant, le cerveau bouillonnant toujours de projets, meurl, emporté en quelques jours, à la suite d'un refroidissement, sans doute contracté au retour d'un séjour à Gentilly, dans son logis de la rue de Condé-.
Ce fut un grand déchirement pour M""^ Bellecour : elle perdait l'ami auquel elle était attachée de toute la force des souvenirs d'une dernière liaison, pour lequel elle avait toutes les indulgences, qu'elle entourait de sollicitude, avec qui elle avait, en même temps, bien des affinités, car, en certains points, Dezède avait un caractère féminin : il était frivole et volontaire, brusque et caressant. Il lui était l'indis-
1. D'après une lettre de M.^^- Bellecour, Dezède avait déjà été malade au mois de juin 1792 : « A MM. les comédiens français : M. Dezède me charge de vous remercier de votre attention et de vous témoigner combien il y est sensible; il est bien fâché que sa situation ne lui ait pas permis de recevoir M. Saiot-Phal. Le médecin est avec son malade et en a le plus grand soin, il me donne les plus flatteuses espérances. »
2. La Fête de la Cinquanlalae fut représentée à l'Opéra- Comique en 1706.
pensable compagnon, dont elle s'était faite la conj fidente, en gardant pour lui un reste de coquet] terie. L'un et l'autre avaient le théâtre dans lei moelles, leurs préoccupations étaient les mêmes] ils avaient des partialités communes. Ils s'étaient rendu des services, ils se tenaient pas mille liens, devenus solides. C'était pour M"*^ Bellecour un véritable veuvage.
Un singulier destin voulait qu'elle survécut è ceux qu'elle avait aimés. Pour Dezède, l'événement était inattendu; le compositeur avait alors cinquante-deux ans, et rien n'avait annoncé la gravité de son état. 11 n'avait pas eu le temps de prendre des dispositions, et la loi intervenait brutalement pour accentuer cette suprême séparation.
Dezède, dont l'origine était entourée de mystère, était mort sans laisser d'héritiers, et le fisc réclamait ses droits.
Entre sa mort et ces opérations légales, la République avait été proclamée, d'autres formes avaient été adoptées, et un jugement du tribunal du 6^ arrondissement du département de Paris avait nommé le citoyen Charpentier, notaire, pour faire procéder à l'inventaire du citoyen Alexandre Dezède, natif d'Esclavonie, décédé le
11 septembre 1792, rue de Condé, section de Mucius Scaevola*.
L'actif de la succession se montaità2.960 livres, [troduit par les droits de Dezède sur les représentations de ses ouvrages. Mais il y avait un certain désordre dans ses affaires : il était, notamment, fort en relard pour son loyer, car la propriétaire de la maison, Françoise Gilbert, veuve Pin, réclama 2.043 livres. Puis, ce furent les réclamations du citoyen Boiteux : 54 livres pour fourniture de bonnets de coton; de Catherine, blanchisseuse, 42 livres ; de Laurent, perruquier, 54 livres, pour deux perruques ; du citoyen Chelle, tailleur d'habits, 328 livres 20 sols, pour fourniture de vêtements ; d'un autre tailleur, Sourniac, 30 livres 12 sols. On a dit, plus haut, <[ue M™^ Bellecour figurait sur la liste des créan- ( iers pour 1.100 livres.
Il y a, aux Archives de la Seine, une liasse • onsidérable de papiers qui montre avec quelle [)ersistance l'administration des Domaines poursuivit la rentrée d'une somme de 1.647 fr. 31 c. dont les artistes de l'Opéra-Gomique étaient débiteurs envers la succession. De cette somme,