‹ Mademoiselle GogoChapitre 43 sur 47 · nivôse an V · texte numérisé non relu

nivôse an V

teurs de Louvois étaient revenus à la salle du faubourg ï^aint-Germaiu, à laquelle le passage d'une troupe lyrique avait laissé le nom d'Odéon. De son côté, le Théâtre de la République agonisait*.

1, Pendant ce temps, Beaumarchais, vieilli, usé par ses luttes depuis dix ans, se débattait toujours contre des difficultés incessantes. Il avait enQn obtenu la levée du séquestre pesant sur ce qui lui restait de biens. Il avait pu, en juillet 1197, rentrer dans sa belle maison du faubourg Saint-Antoine abandonnée depuis longtemps, où l'herbe folle avait envahi les jardms qu'il avait dessinés. Lui qui avait jeté l'argent par les fenêtres, il manquait presque du nécessaire dans cette demeure princière. Cependant, la restitution qu'on lui avait faite était précaire. Des rumeurs menaçantes arrivaient jusqu'à lui. Fallait-il recommencer à se battre contre le fisc? De là son émotion qui se trahit dans cette lettre adressée à Sapinault, huissier des Domaines :

« 11 Ventôse an VI.

<t Le citoyen Beaumarchais ayant appris, hier, avec un grand étonnement, que le bruit général du café de Foy annonçait le rétablissement d'un séquestre sur ses biens et revenus et que celte opération était faite par le citoyen Sapinault, à la requête de TAdmiaistration des domaines, il a passé chez le citoyen Sapinault pour le prier, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, de vouloir bien lui dénoncer personnellement les différents actes conservatoires qu'on aumit pu lui prescrire à cet effet. No l'ayant pas trouvé chez lui, il s'est transporté chez le ministre des Finances et, de là, vers le Président du Département, qui, tous deux, ignoraient que cet ordre eût été donné.

« Gomme il ne peut être que le fait d'une erreur très préjudiciable au citoyen Beaumarchais, lequel est reconnu, par la

C'était alors que Sageret avait eu l'idée audacieuse d'assumer la direction des trois théâtres. Feydeau ne devenait plus que théâtre lyrique, sauf pour quelques représentations littéraires extraordinaires; la Iroupe dramatique qu'il avait réunie se joignait à celle du Théâtre de la République et à celle de TOdéon; elle formait un ensemble permettant de donner des représentations brillantes sur la rive gauche et sur la rive droite, avec les mômes artistes, qui se déplaçaient selon les nécessités du service. Sageret était l'homme des grands desseins, allassent-ils au delà de ses forces. Il devait accumuler des orages sur sa tête, mais on ne saurait oublier qu'il commença le groupement définitif des forces dispersées. Personne ne déploya plus que lui des ressources d'imagination pour supporter

liquidation d'ordre exprès du ministre, créancier du gouvernement et non son débiteur, il attend, de l'honnêteté connue du citoyen Sapinault, l'acte de justice de cette dénonciation qui devient très indispensable à lui, Beaumarchais, pour connaître les vrais motifs de ces étranges diligences et établir contre elles se« réclamations. Le citoyen Beaumarchais espère que le citoyen Sapinault voudra bien lui répondre à ce sujet un mot qui puisse le tranquilliser, attendu avec impatience par un homme qui en sera très reconuaissaut et qui signe : [Aîxh. de la Seiiie.) « Garois-Beaumarcuais. »

On est làassezloin du style étincelant du iVana^e^eF/<7aro/

le poids (le ses conceptions téméraires. Sans doute méritait-il mieux que sa mauvaise fortune.

Une apparence de prospérité s'était d'abord attachée à son entreprise. L'esprit sans cesse en éveil, il cherchait tout ce qui pouvait raviver la curiosité du public.

Un matin de frimaire an VII, il se présentait rue Barbette et demandait à la citoyenne Bellecour un moment d'entretien. Celle-ci, fort surprise, ne le faisait attendre que le temps de passer une douillette de taffetas des Indes et elle le recevait dans son salon, un peu fané à présent, mais garni d'assez beaux meubles; elle lui désignait pour s'asseoir près du feu un canapé de damas cramoisi, abrité contre les courants d'air par un paravent de soie de même nuance, tandis qu'elle-même, écartant son métier à broder, s'asseyait sur un des fauteuilscabriolets en tapisserie à l'aiguille sur fond blancs

— Citoyenne, disait Sageret, vous savezquelle tâche j'ai assumée. Je viens faire appel à votre concours.

— A moi ! s'écriait M"'" Bellecour, fort troublée,

1. Inventaire de la succession de M™e Bellecour. Arch. de M« Cremcry, notaire.

et que puis-je pour vous, à mon âge et dans ma retraite !

— Les gens de goût, spectateurs du ci-de vant Tlîéâtre-Français, se souviennent de vos talents.

— A-t-il fallu pour cela la mort de la citoyenne Joly? répondait l'ancienne soubrette avec un peu d'amertume.

— Ils seraient heureux de vous revoir, poursuivait Sageret. J'ai l'idée de remonter le Bourgeois gentilhomme avec une distribution d'élite pour une soirée que je veux éclatante et significative. Reprenez, pour cette soirée, votre rôle de Nicole oii vous fûtes inimitable...

— Moi ! reparaître après tant d'années sur la scène! Y pensez-vous!

— J'y pense si bien que je ne partirai pas d'ici avant d'avoir votre assentiment. J'entends réunir, ce soir-là, tous ceux qui furent Thonneur et la gloire de la Comédie. Votre présence est donc indispensable.

— De quoi me venez- vous parler!... Quelle épreuve dangereuse ce serait m'imposer !

— Ce n'est là que coquetterie. Le public vous a trop aimée pour ne pas vous saluer avec joie.

Je réponds de son accueil; il sera ravi d'entendre encore le son de votre rire qui lui est resté dans l'oreille...

M""^ Bellecour se défendait mal, bientôt, contre le tentateur, prise d'une grande émotion, à celte idée de fouler de nouveau les planches qu'elle avait quittées. Elle ne se débattait plus que faiblement et, au bout de quelques instants, elle acceptait la proposition.

La représentation était fixée au 27 frimaire. Ce furent des jours de fièvre que vécut jusquelà M""^ Bellecour, inquiète et ravie. Du coffre oii elle avait gardé quelques-uns de ses costumes, la servante Anne Lecomte sortait celui de Nicole. Il fallait un peu l'élargir; des ouvrières étaient appelées pour le rafraîchir et le réajuster. M""" Bellecour s'examinait anxieusement devant sa glace. Comment dissimulerait-elle ses soixantehuit ans ! Elle se promenait dans son appartement en répétant son rôle et, comme le citoyen Lanlaigne était venu pour lui parler d'affaires, elle lui mettait de force dans les mains le texte de la comédie, le transformait en M. Jouidain, afin qu'il lui donnât la réplique, et, rassemblant toutes ses forces, essayant sur ce partenaire improvisé sa gaité de théâtre, elle s'écriait :

274 MADEMOISELLE GOCiO

— Hi, hi, hi... Comme vous voilà bâli!... Ah, mon Dieu, hi, hi,hi!...^

1. Une délibération du Comité du Théâtre Feydeau, que j'ai eue entre les mains, donnerait à penser que, déjà, en l'an V, M^^ Bellecour prit part à une représentation, bien qu'on n'en trouve pas de trace.

« Il sera payé à la caisse du théâtre à la citoyenne Belle* cour, sur l'acquit de la citoyenne Contât, la somme de 150 livres pour gratification accordée, à la suite d'une délibération du Conseil d'administration, i^^ floréal, an V. »

Et., au-dessous de ces lignes, se trouve cette mention : <- Bon pour 150 livres en numéraire : Louise Contât. »

Le papier porte comme en-tête : « Théâtre de la rue Feydeau » et en marge : « On paye les décadi, quartidi et octidi de chaque décade. »

Le 27 frimaire, raffiche du Théâtre de Ja République annonçait donc cette soirée exceptionnelle du Bourgeois gentilhomme^ avec cette mention : (( La citoyenne Bellecour, artiste du Tiiéâtre-Français, reparaîtra dans le rôle de Nicole. »

C'était une belle distribution, en effet, ainsi que l'avait promise Sagxîret :

M.Jourdain Dugazon.

M"'^ Jourdain La cit. La Chassaigne.

Lucile La cit. Vanhove.

Cléonte Mole.

Dorimène La cit. Contât.

Dorante Fleury.

Nicole La cit. Bellecour.

Covielle Michot.

Le maître de musique. . . . Doligny.

Le maître d'armes La Rochelle.

Le maître tailleur Champville.

Le maître à danser Dublin.

Une musicienne La cit. Scio.

Le muphti Vanhove.

Le témoignage de Martain ville a fait foi (et Dieu sait s'il est toujours sujet à caution!) sur cette soirée. Il déclare « que le talent de M""" Bellecour s'élait éteint avec sa jeunesse, et que le public fut douloureusement affecté en voyant une artiste de son âge, forcée par la nécessité à compromettre une réputation qu'il est si difficile d'acquérir ».

Or, rien n'est moins exact que ce jugement sommaire. On sait que ce n'était pas la nécessité qui avait poussé M""*^ Bellecour à reparaître, mais qu'elle n'y avait consenti que sur les instances de Sageret. Le Courrier des Spectacles du lendemain traduisait une impression essentiellement ditférente. Or, son rédacteur, Lepan, ne se piquait pas d'indulgence en ses brefs comptes rendus. Dans le numéro du Courrier du 1^' frimaire, il avait inséré, pour y répondre vertement, une lettre oii on lui reprochait d'être

AI A l>A M K HK L L K C OU R T

Kotio ni' N t coIp

MADEMOISELLE (.OGO 277

trop sévère dans ses critiques « et trop ménagé dans ses expressions quand il s'agissait de dire quelque chose d'agréable aux artistes ». Cette fois, le Courrier des spectacles éprouvait une sorte d'émotion, exprimée dans le style du temps :

Quelle réunion! Quel ensemble! Qu'il rappelle délicieusement les plus beaux jours de la scène franjaise! Quel spectacle plus séduisant que celui oii riialie voit reparaître au milieu de ses plus zélés prosélytes les acteurs chers à Melpomène, les Falma, les Baptiste, les Dumas, dont la présence ians la cérénionle turque a encore, s'il se peut, ijouté au plaisant de cette comédie... Les acteurs )nt recueilli tous les applaudissements, mais qui 3eut peindre l'intérêt, Fenthousiasme qu'a excité la itoyenne Bellecour? Qui peut dire avec quelle vérité 'lie a rendu la deuxième scène du troisième acte; le noment, surtout où, suffoquée par le rire, elle tombe L terre, a été frappant, et il n'est aucun spectateur [ui, séduit par la vérité du jeu de cette excellente LCtrice, ait pu se défendre de partager une sensaion si bien exprimée...

Yoilà qui n'indique guère un insuccès. D'aileurs, cette soirée qui devait être unique, comme m « gala », eut des lendemains, sur le désir du 'ublic. On constate que le Bourgeois gentil-

homme, avec les mêmes interprètes, fut redoni le 29 frimaire, le 5, le 10 et le 17 nivôse.

Le Courrier des spectacles, louant fort Sagerej ajoutait :

11 semble que radininistration voulût présent( tous les talents dans le même moment, puisque public eut le plaisir d'entendre chanter la citoyenn Scio et le citoyen Jausserand. On exécuta un air d VOfficier de fortune *.

M""" Scio, qui devait mourir prématurément, était alors une des gloires de Feydeau. Ce n'était pas seulement une chanteuse, mais une comédienne et une tragédienne lyrique, qu'on pouvait considérer comme l'artiste qui succédait le mieux à M""*^ de Saint-Huberly. Jausserand était un chanteur de goût, apprécié du public, qui, par un retour de fortune, alla finir en province.

M™^ Bellecour avait donc eu une joie suprême d'artiste : sept ans après sa retraite, elle avait eu la preuve qu'elle n'était pas oubliée; elle emportait le bruit des applaudissements comme le meilleur et le plus réconfortant des souvenirs ^ Elle avait montré qu'elle savait rire

Page 1