‹ Mademoiselle GogoChapitre 8 sur 47 · Arch.de la BaslUle · texte numérisé non relu

Arch.de la BaslUle

laquais porte dans une grande boîte. Est-il obligé d'aller faire une cure aux eaux de Bourbonne? A chaque halte, le laquais ouvre la boîte et, sur le désir de son maître, met sous ses yeux l'une ou l'autre des chères effigies. Il y a toujours, sous les ordres de mylord, un peintre occupé à tracer une nouvelle image de l'aimce. Une fois, l'Anglais se voyant dans l'impossibilité de retarder son départ, pour une absence de quelques jours, emporte, toute fraîche encore, avec mille précautions, la peinture qui vient d'être achevée sous ses yeux.

C'est dans le carrosse de mylord Stafford que M"*' Beauménard se rend à la Comédie % où elle affiche volontiers son luxe, qui n'en est pourtant encore qu'à sa première phase. Elle est dans l'enivrement de son succès de jolie femme et de comédienne, car le public fait fête à son rire éblouissant, et elle est officiellement « reçue » en octobre. Elle double M^'^ Dangeville, qui appartient depuis vingt ans déjà au théâtre oii elle restera onze années encore, devant laisser bien

1. On a les premiers reçus de M''® Beauménard à la Comédie : « Reçu pour le raoy de may 1740 de cent livres — Beauménard. » « Reçu pour les mois d'août et septembre 1749 de cent livres. »

des regrets après cette longue carrière. Par là M^'" Beauménard joue successivement tous les rôles de soubrettes. Mais M"*" Dangeville, qui est la perfection même, aie caractère le plus doux et le plus aimable : elle le prouve en supportant avec patience les algarades de M"^ Clairon. M''* Beauménard est vive et emportée, et pendant sa jeunesse, du moins, ne se conciliera pas, à la Comédie, rafTeclion qui entoure son aînée. M"° Dangeville est réservée dans sa vie intime, se plaît dans un long attachement, qui n'est même pas sans une sorte de discrétion, pour M. de Choiseul. M'"" Beauménard ne se soucie d'aucun ménagement, et, à cette période, elle a la fortune insolente - — tout en gardant le goût des caprices. Elle aura toujours des cnprices; elle en aura presque jusqu'à la fm de son existence. Elle aime le faste, mais elle aime aussi l'amour, et, somme toute, elle aimera plus encore l'amour que les chaînes doiées, qu'elle secouera parfois avec une manière d'insouciance contrastant avec ses goûts d'opulence. N'est-ce pas précisément par les contrastes qu'une physionomie est amusante?

A mylord Stafîord succède M. de la Cerda, ministre à Paris du roi de Portugal. Les a Mou-

MADEMOISELLE GO(îO 77

ches >) du subtil observateur Meunier constatent qu'il n'est guère de soir oii M. de la Cerda ne quitte son hôtel de la rue des Petits-Champs pour se rendre rue Saint-André-des-Arts. [1 est vrai que le chevalier de Bouas, bien reçu chez la comédienne, y occupe les heures laissées libres par l'ambassadeur. Ces indiscrets rapports font varier souvent le nom de l'amant en titre, sans oublier les « guerluchons »*. M""" Beauménard est alors fort liée avec deux « demoiselles du monde », selon l'expression du temps. M"'' de Vosse, qui a pour protecteur le marquis de la Chétardie, revenu de Russie après sa disgrâce, et M'" Romainville, qui a des bontés tarifées pour M. d'Hérouville, lieutenant général des armées, et ce sont de bruyantes parties à six (car on suppose bien que la soubrette de la Comédie y vient accompagnée), ne laissant pas, parfois, de faire quelque scandale.

M'^' Beauménard a quitté la rue Saint-Andrédes-Arts pour la rue du Colombier; puis, peu de temps après, on la trouve installée rue de l'Université. Il n'y a point, alors, de batailleuse de l'amour sans une personne expérimentée auprès

1. Arch. delà Bastille, dossiers [0.2:^5, 10.239,10.240,10.244.

d'elle ; celle personne passe généralement pour mère, tante ou tout au moins parente. On voit que c'est alors une certaine Le Blond, mariée à un tailleur, qui remplit ce rôle de confiance. Elle sera remplacée, un peu plus tard, par une femme infmiment plus experte, ayant, jadis, fait campagne pour son compte, et, par là, très avisée, assurément, la Desaigles, qui a, de beaucoup, précédé la comédienne dans Tintimité du maréchal de Saxe. Ce ne sont pas là les plus jolies touches à donner à ce portrait d'actrice qui, par sa personnalité d'artiste, ne fut pas, cependant, qu'une courtisane; mais aurait-il toute sa vérité d'époque sans ces nécessaires indications ?

Il serait oiseux de relever les noms des amis de M"^ Beauménard, et, d'ailleurs, on courrait le risque d'en oublier beaucoup. Il en est aussi qui reviennent. Les malicieux rapports secrets donnent des listes des attachements de comédiennes; sur une de ces listes (on a fort affaire pour les tenir au courant), M"^ Beauménard l'emporte par le nombre de ses adorateurs en titre :

M'i' Dangeville, rue du Petit-Lion : M. de Choiseul.

M"° Gaussin, rue des Marais : M. le chevalier de Bonne.

M^'*' Grandval, rue Mazarine : n'a personne.

M'^'^Dumesnil, rue des Cordeliers: Grandval, cométf dien.

M"^ Clairon, rue des Marais : M. le marquis de Beauffremont.

M'^^ Beauménard, rue du Colombier : MM. de Maillebois et de Villepinte.

Ar'*" Brillant, rue des Fossés M. le Prince : l'abbé d'Héré taire.

W^^ Husse, rue Mazarine : M. Berlin de Blagny.

Cette libre vie n'empêche pas, au demeurant, le zèle le plus exact pour les devoirs du théâtre, mais, au théâtre même. M"'' Beauménard a bien des occasions de caprices. Et voici que, chargée du rôle de la confidente Iras dans la tragédie de Cléopâtre (car une actrice comique doit alors pousser au moins une pointe dans le tragique), il lui prend fantaisie d'avoir l'auteur, Marmontel, à qui ne manquent point, alors, les bonnes fortunes. 11 hérite des maîtresses du maréchal de Saxe, M'^'^ Navarre et M"'' Verrière, et rien n'est plus piquant que ses remords de trouiper u le défenseur de sa patrie ». La période de bonheur terminée, il reste en termes d'amilic avec celles qui ont eu des faiblesses pour lui ; il aide ]\l'ic Verrière, à qui le maréchal n'a pas pardonné

son infidélité, à retrouver un parti convenable par la protection du prince de Turenne ; pour M*'*^ Navarre, elle a gardé un si bon souvenir de lui qu'elle lui envoie son successeur, le chevalier de Mirabeau, venu de Bruxelles à Paris, le complimenter. La scène est charmante. Pour être reçu chez Marmontel, le chevalier invoque précisément ce litre de « successeur ». — a Monsieur, lui dit-il, je dois à M"^ Navarre de lui rendre ce témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tenace. J'ai été souvent jaloux de la manière dont elle me parlait de vous. A mon départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a été de venir vous voir et de vous demander votre amitié. » Et Marmontel de répondre que cettemanière, noble, loyale et franche de se présenter lui inspire beaucoup d'estime pour M. de Mirabeau. On ne saurait déployer plus de polilesse et de galanterie mutuelles — « Monsieur, ajoute Marmontel, puisqu'il m'a fallu être sacrifié, c'est du moins une consolation pour moi que de l'avoir été à un homme comme vous. » Le délicieux xvni^ siècle est bien dans la philosophie de cette conversation.

M"^ Clairon a aussi des bontés pour Marmon-

tel, ce qui ne Tempèchepas (car elle le traite en ami) d'avoir d'autres lubies, dont elle le prévient, en s'excusant auprès de lui de Timpossibilité oii elle est de résister à un désir, mais elle ne veut point de faussetés, du moins. M"'' Be luménard dispute Marmoniel à M^'*^ Clairon, et c'est là une dos premières raisons des querelles, qui iront en s'envenimant, entre la soubrette et la tragédienne. A la vérité, il n'y a rien qui renseigne j exactement sur la tournure que prit cette amou- -rette.Maisil serait bien étonnant queMarmontel, bien qu'il n'ait parlé que fort sommairement et fort légèrement de M^'*^ Bauménard, eût perdu l'occasion des bonnes grâces, d'une troisième ancienne maîtresse du maréchal.

On sait d ailleurs que Cléopâlre ne réussit point. La sérénité de Marmontel, à l'heure oii il écrivait ses mémoires, ne l'a pas empêché d'atténuer, de beaucoup, la chute de sa tragédie, en en faisant « un demi-succès de onze représentations ». La pièce, à la vérité, fut sifflée, et un merveilleux aspic mécanique, qu'avait imaginé le subtil mécanicien Vaucanson pour lu mort de Cléopâtre, contribua môme à cet accueil ironique. « — N'est-ce pas l'aspic qui donne l'exemple? » disait-on. Vaucanson avait, en effet, poussé la

oonscionce, dans rimilalion delà nature, jusqu'à faire pousser au serpent un sifflement.

La création d'Iras n'est qu'un médiocre titre de gloire 'pour M"'' J^eauménard, mais elle paraît de plus en plus à Taise dans les grandes soubretles du répertoire. Sa voix prend plus de mordant, le geste a plus d'ampleur et d'expression, son jeu a plus de brio. Kn un style un peu pompeux, un contemporain* dira d'elle, la revoyant, en ses souvenirs, telle qu'elle lui est apparue en ces années de jeunesse : « Elle inspire le plaisir en paraissant l'aimer, et, comme il est difficile de communiquer des sentiments que l'on n'éprouve pas, le caractère de son talent est de sembler dire, en sortant de la coulisse : « Je « suis d'un naturel heureux. Venez apprendre à « mes leçons à vous jouer du trouble de la vie, (( des chagrins des amants, des soucis qui vous u suivent sous les lambris dorés. »

Cette même année, 1750, elle joue le rôle de l'Amourdans une comédie, le rr/^?</îrt/r/e/'«mo/<r, qui n'a qu'une représentation. Mais si la pièce tombe. M"'" Beauménard recueille ce galant madrigal :

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