III. — J'étais à peine sorti de l'état d'innocence, lorsque
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par l'effet de la volonté divine ou par toute autre cause que je ne puis dire, je fus enlevé de mon pays par des personnes qui, par sollicitude pour moi, voulurent me faire passer la mer. Là commencent mes tristes aventures.
IV. — Pourvus de tout ce qui nous était nécessaire, favorisés par un bon vent levé dès le matin, nous ne tardâmes pas à aller vers le vaisseau, et nous partîmes entourés d'amis qui nous recommandèrent à la protection de saint Jean. C'est entourés de ces encouragements que nous mimes à la voile et commençâmes notre voyage.
V. — En roulant de ci de là sur les vagues, nous fûmes si malheureux en ce jour que, malgré un temps très-beau, nous fûmes, pour le dire en peu de mots, faits violemment prisonniers par nos ennemis qui nous conduisirent dans leur pays. La fortune ne voulut pas que notre voyage eût d'autre issue.
VI. — Durant le temps que je demeurai en prison, gardé étroitement, seul, sans aucun soulagement de mes chagrins, et menant une vie dont le cours triste et pesant était si différent de celui que j'avais suivi jusque-là, la seconde sœur (la Parque) a tordu son fil pendant l'espace de dix-huit années, jusqu'au moment où Jupiter voulut bien m'accorder sa merci et mettre quelque relâche à mes maux.
VII. — Souvent, tandis que, étroitement gardé, je voulais pleurer ma vie de mort chargée de peines et de douleurs, « qu'ai-je fait, disais-je? De quoi me suis-je rendu coupable pour que j'aie perdu la liberté et le bonheur en ce monde? Tous ceux que je vois jouissent pleinement de leur existence ; pourquoi suis-je une créature séparée de toutes les autres? Pourquoi ma destinée est-elle si dure? »
VIII. — L'oiseau, la bCte sauvage, le poisson dans les eaux, tous vivent en liberté selon leur nature; et moi, homme, je suis privé de ce bien ! Quelle faute ai-je commise? quelle raison peut-on trouver, pour que la fortune ait agi ainsi à mon égard ?
XI. — Seul, pleurant ainsi dans ma chambre, ayant perdu tout espoir de soulagement et de joie, dans l'excès du chagrin que me causaient ces pensées accablantes, je me dirigeai précipitamment vers la fenêtre pour regarder les gens qui allaient et venaient dehors. Quoiqu'en ce moment la joie ne pût être une nourriture pour mon cœur, j'éprouvai cependant un certain plaisir à être témoin de celle que goûtaient les autres.
XII. — On avait pratiqué alors dans un refoncement près du mur de la tour un beau jardin, avec un berceau entouré de palis assez élevés, mais peu gros. Ce lieu, protégé par ce treillis entremêlé d'aubépines, permettait cependant que quelqu'un s'y promenant pût être aperçu.
XIV- — Là, sur une branche légère, se tenait le délicat et doux rossignol, chantant de sa voix haute et claire, tantôt fort, tantôt doucement, les hymnes consacrés à l'amour; tellement que les jardins, les vallées et même les collines retentissaient de ses douces chansons dont voici le sens :
XV 7 . — vous, amants ! rendez hommage à ce mois de mai, car avec lui le temps de votre bonheur commence! Chantez donc avec nous : « Loin, loin de nous, Hiver, va-t'en! Viens, Eté, oh ! viens avec le soleil et la douce saison ! Oui, amants, vous avez gagné votre ciel ; levez donc tous amoureusement la tête et remerciez l'Amour qui vous protège ! »
XVI. — Lorsque les oiseaux eurent achevé leur chanson, ils se tinrent en repos pendant quelque temps; et sans témoigner aucune crainte de ce que, je les regardais, ils sautaient de branche en branche, s'ébaltant, lissant leurs plumes auxrayons du soleil, et remerciant l'Amour de ce qu'ils avaient plu à leurs compagnes.
A la suite de cet hymne, adressé au printemps et à l'automne, le prisonnier retombe dans les réflexions sérieuses. Il se demande si ce bonheur
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qu'amour donne à ceux qui lui sont dévoués est réellement un effet de sa puissance, ou si tout ce que nous croyons éprouver n'est qu'une fantaisie, un rêve, une émotion imaginaire, .l'étais dans cet état d'incertitude, dit-il,
XXI. — Lorsque, dirigeant de nouveau mon regard dans le jardin, j'aperçus, se promenant au bas de la tour pour se distraire, la plus belle, la plus fraîche jeune fleur que j'aie jamais rencontrée jusqu'à ce jour; ce qui me causa aussitôt une telle défaillance que tout mon sang reflua vers mon cœur.
XXII. — Quelle qu'ait été mon émotion, pourquoi s'en étonnerait-on? Mes esprits étaient tellement dominés par le charme et le plaisir que j'éprouvai après l'avoir aperçue, qu'à l'instant même mon cœur devint librement et pour toujours son esclave, car il ne se manifesta pas le moindre signe de colère et de menace sur son gracieux visage.
Ces stances ne sont pas un simple jeu de l'esprit et de l'imagination du jeune prisonnier, comme on pourrait le penser. C'était bien une jeune et belle personne que Jacques voyait de la fenêtre de sa tour, et en réalité la belle promeneuse ne fut pas longtemps indifférente aux attentions du jeune prince. Les deux amants (car ils ne tardèrent pas à le devenir et la chose eut une fin très-sérieuse, comme on le verra), en se livrant avec innocence au
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plaisir de se voir et aux espérances vagues que leur amour faisait naître, ne se doutaient guère alors qu'on les avait ainsi rapprochés, sans qu'ils pussent se joindre, dans un but politique conçu d'abord par Henri IV, le ravisseur de Jacques, et poursuivi avec ténacité par Henri V, qui, non content de méditer la conquête de la France, jetait toujours, ainsi que ses prédécesseurs, un œil d'envie sur l'Ecosse. Aussi n'était-ce pas une beauté vulgaire que l'on faisait promener dans le jardin situé au bas de la tour de Windsor : c'était Jane, descendue par son père, le comte de Sommerset, d'Edouard III, et par sa mère, Margarct Holland, d'Edouard I er .
On peut donc se rassurer en lisant les vers de Jacques d'Ecosse : ce n'est pas de la poésie creuse, ne répondant à rien de vrai, comme cela arrivait si souvent dans les élégies des poètes de profession, qui, à cette époque, chantaient les charmes ou les rigueurs de femmes imaginaires. Jacques était trèssincèrement amoureux de la jeune et gracieuse Jane de Sommerset; et ce sentiment si bien justifié par les hautes et solides qualités de celle qui l'inspira, a
duré autant que la vie du prince. Un amour vrai, fondé sur une estime réciproque et auquel la mort seule a mis un terme, est chose si rare, qu'on lit avec un vif intérêt les témoignages écrits qui en restent parce qu'on les sait sincères et qu'on y sent encore la chaleur de l'âme et du cœur qui les ont dictés.
Nous avons laissé notre poète atteint par l'amour, mais s'étant aperçu cependant que les regards de Jane ne lui avaient pas été hostiles. Nous glisserons sur quelques stances où l'amant avoue que son esprit, son cœur et sa volonté ont tout à coup changé de nature. Dans son admiration pour la belle Jane, il s'étend en de longues descriptions sur ses perfections de tous genres et même sur sa riche toilette ; puis, saisi tout à coup d'un enthousiasme pindarique, il adresse un hymne à la Brillante Vénus. Après cet écart poétique, il entre dans une voie plus simple, plus naturelle, et continue ainsi :
XXXIV. — Lorsque cette fervente prière fut terminée, je ! demeurai quelque temps immobile ; puis après, je dirigeai [tristement mon regard vers le jardin, où je la vis avec son petit
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lévrier qui, agitant ses grelots, courait et jouait auprès d'Elle. Alors je fus près de dire en soupirant à la vue de ce petit animal : « Heureux celui qui se trouverait en pareille condition ! »
XXXV. — Quelque temps après, je grondai le rossignol qui perchait sur les branches : « Pourquoi, lui disai-je, après avoir chanté d'amour ce matin, as-tu fait ta chanson si courte? Ne vois-tu pas qu'Elle est là? Pour l'amour de la belle Vénus, chante encore et porte la joie dans le cœur de ma dame. »
A cette invitation, l'oiseau répond en chantant sur un ton triste les aventures de Procné; alors Jacques lui répond :
XXXVIII. — O petit malheureux! ne vois-tu pas qui est là? Et est-ce le moment de s'affliger? Quelle triste pensée est donc venue t'assiéger? Ouvre ton gosier! Es-tu las de chanter? Hélas! puisque tu es pauvre de sentiment et de raison, aimable oiseau, fais-nous entendre quelques-uns de tes doux gazouillements, car je meurs de chagrin ; il me semble que tu t'endors.
XXXIX. - N'as-tu plus le sentiment de l'amour ? Où est ta compagne? Es- tu malade ou frappé de jalousie? Celle que tu aimes est-elle morte, ou l'a-t-elle abandonné? Quelle est la cause de la mélancolie, que tu n'as plus le désir de chanter? Paresseux! ft! fi! Là près d'Elle était ton heure qui t'aurait valu plus que tous les travaux de ta vie !
XL. — Si jamais tu as bien chanté, c'était, en vérité, l'occcasion et le lieu propres pour te faire entendre. Qu'en saistu? Quelque oiseau peut venir qui te disputera la supériorité du chant; céderas-tu alors ? Hélas! ce serait une grande honte
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pour toi. Ici tu peux avoir le bonheur d'être agréé pour toujours; c'est donc le moment ou jamais de te produire.
XLII. — Le rossignol ne tarda pas à se faire entendre et une foule d'oiseaux vinrent se joindre à lui. En écoutant leurs chants joyeux, mais surtout en jouissant de la douce présence de ma dame, mon esprit devint si léger, si subtil, qu'il me sembla que je volais de joie sans rencontrer d'obstables.
Après ce premier concert, le poëte adresse un hymne à la reine de son cœur; puis, les habitants de l'air, tout en sautillant de branche en branche et en lissant leur plumage , chantent de nouveau en chœur pour rendre hommage à l'amour et au printemps qui les rendent si heureux.
XLVII. — Telle fut, ajoute l'amant, leur chanson pleine d'élévation, dont les accents étaient modulés avec le plus grand art. Mais ce qui me toucha particulièrement fut son regard qu'Elle leva, comme si Dieu eût voulu que je visse dans tout 3on calme majestueux ce visage formé par l'Amour.
XLV1U. — Cependant elle se mit en marche, et lorsqu'elle se fut enfoncée sous le berceau, elle tourna sa fraîche et belle figure, blanche comme la neige, puis continua son chemin. A ce moment où je la vis disparaître sans pouvoir la suivre, un chagrin affreux s'empara de moi; il me sembla que le jour était changé en nuit.