‹ Mademoiselle Justine de LirouChapitre 9 sur 12 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Patie7ice, le portier du palais de Minerve, sans faire aucune question à l'arrivant, l'introduit auprès de la déesse. Après avoir entendu la courte requête de Jacques, Minerve, encore un peu plus ferrée que

JACQUES T r D'ECOSSE.

Vénus sur les principes de la morale chrétienne, lui tient ce langage :

VI. — Hélas I mon cher fils, considère que si ton amour n'a pour objet que le plaisir des sens, toutes les démarches que tu as faites et que tu fais encore ici seront vaines ; et qu'en dernière analyse, ta folie se résoudra en chagrin et en repentir. Hélas ! sais-tu pourquoi? C'est que si tu ne couvres pas ton amour de ta vertu, ton amour deviendra la cause de mille fautes.

X. — Toute chose a son temps, dit l'Ecclésiaste; et celui-là est prudent qui sait bien employer le temps. Car « qui court trop vite, dit le Sage, ne peut rien attraper j> et il arrive souvent que la bonne fortune est amenée par un bon esprit. C'est pourquoi si lu veux être vraiment heureux, fais que la sagesse soit toujours unie à ta volonté.

XI. — Il y a un grand nombre d'hommes légers, inconstants, qui feignent pendant quelque temps un amour sincère, mais qui emploient leur esprit et mettent tout leur plaisir à tromper une pauvre et innocente femme, pour satisfaire leurs honteuses passions. Contrefaire ainsi la sincérité est une lâche trahison faite à l'ombre de l'hypocrisie.

XII. — Car ainsi que l'oiseleur en sifflant de différentes manières contrefait l'oiseau blotti, pour son malheur, dans son nid, et imite les sons les plus doux jusqu'à ce que le pauvre animal soit pris dans sa retraite ; de môme de mauvais garnements, à l'aide d'une doucereuse trahison, s'emparent de leurs victimes.

XIII. — Fi de telles gens ! Fi de leur duplicité, de leur appétit bestial, de leurs paroles de renards contrefaisant celles de l'agneau, de leurs pensées noires cachées sous des paroles blanches ; fi de leurs intrigues et de leurs plaisirs ; car, exté-

JACQUES I er D'ECOSSE.

rieurement, ils font tout pour l'honneur des femmes, tandis qu'au fond du cœur leurs adorations ne sont que mensonges.

XIV. — Il est dur de frayer avec le monde aujourd'hui, tant il est trompeur et inconstant, tant la vérité y est cachée, avec adresse; quant aux hommes droits, c'est à peine si l'on ose se fier à eux à cause des crimes que commettent les autres ; aussi les honnêtes gens ont-ils à en souffrir, ce qui est vraiment bien déplorable.

XV. — Quant à loi, si ton cœur s'appuie fermement sur la loi de Dieu, alors tes actions me seront agréables et je te prodiguerai mes conseils et mon appui. Ouvre donc ton cœur, parle et fais-moi juger si c'est à moi qu'il appartient de te donner le remède dont tu as besoin.

XVI. — Madame, répondis-je, je suis touché de votre bienveillance ; je vous déclare donc que, de sa nature, mon amour est sincère, honnête et invariable. J'aime cette. Fleur supérieure à tout autre chose, et je voudrais, fasse le ciel qu'il en soit ainsi, avoir l'occasion, par la grâce de celui qui est mort sur la croix, de lui montrer combien je l'adore, sans épargner ni peines ni ma vie même.

XXI. — C'est bien, dit la déesse; et puisque ton amour repose sur la vertu et la sincérité, je te prêterai secours et prierai ardemment la Fortune de cesser de t'être contraire.

XXII. — Car à vous tous, créatures qui habitez au-dessous de nous, il échoit des destinées dont le mélange et la direction appartiennent exclusivement à cette Fortune qui tient deux couteaux en main pour faire le partage de vos biens et de vos

maux.

XXIII. — Quoi qu'il en soit, cependant, quelques clercs prétendent que votre destinée est arrêtée d'avance dans le haut des cieux ; que c'est d'elle que dépend le plus ou moins de tourments que vous éprouvez sur la terre, et que ce que l'on

JACQUES I er D'ECOSSE.

nomme fortune, hasard, ne sérail autre chose que les effets nécessaires de la diversité de vos actes.

XXIV - — Mais d'autres savants soutiennent, au contraire, que l'homme a en lui le choix et la liberté de faire comment et quand il lui plaît sa propre destinée ; qu'à sa naissance il n'y a pas de nécessité (de destin arrêté), mais que les choses, les accidents arrivent en commun et que c'est ce que l'on appelle fortune, hasard.

XXV. — Mais qui peut savoir d'avance ce qui doit arriver? Hélas ! la Fortune n'est d'aucun secours en ce cas, et tu sais bien pourquoi : en Dieu seul est la première eause de tout, lui seul sait tout d'avance.

Minerve, en terminant son discours, engage cependant le suppliant à se présenter, sous ses auspices, à la Fortune. Jacques prend congé de la déesse, et il redescend sur la terre à la faveur d'un chemin lumineux que lui ouvre Minerve.

Page 1