‹ Mademoiselle, ma femmeChapitre 3 sur 11 · BUISSON CREUX · texte numérisé non relu

BUISSON CREUX

^Tétait huit jours plus tard ; pour la première fois, depuis son mariage, Didier se présentait chez sa maitresse. Chose convenue entre elle et lui, d'ailleurs. Tout désolé qu'il fût, l'amour avait décidé de baisser pavillon, pendant une semame au moins, devant l'hymen. — Il faut ménager les convenances.

jîarion, — elle nous l'a dit, — était allée passer cette semaine à la campagne, près de sa mère.

Quant à Didier, d'après ce que nous œnnaissons de sa nuit de noces, comment avait-il employé ces huit jours? Nous vous l'apprendrons en son lieu. Ce que nous pouvons vous dire, dès à présent, c'est qu'il vint en voiture de place au logis de Marion, et que, de la portière de la dite voiture au seuil de la dite maison, il ne fit qu'un bond, comme s'il eût redouté d'être aperçu de quelqu'un dans la rue.

Mais, nul ne s'occupait de lui, et il gagna sans encombre, la porte — que M"^ Elisa lui ouvrit, —de l'appartement de sa belle.

« Madame attendait Monsieur dans son boudoir. » Et, précédant Monsieur, M"* Elisa enjoliva ces paroles de cette réflexion : « Et il est temps que Monsieur arrive!... Ah! Dieul Madam.e est-elle assez triste 1 »

-- Didier! Mon Didier!...

— Eh bien ! eh bien I Qu'y a-t-il donc?

Marion s'était élancée au cou de son amant. Pauvre Marion ! Elle n'avait même pas la force de parler, tant elle pleurait. Ce n'était plus une femme, c'était un sanglot en peignoir.

— Voyons, voyons, es-tu folle, Mariette!

— Folle 1... C'est possible... Je le suis... et je l'ai été, certainement, toute cette affreuse nuit où... Ah! tiens, mon ami... s'il m'eût fallu rester sans te voir un jour de plus... je ne sais pas ce dont j'aurais été capable!...

— Là, là!... Calme- toi!...

— Que je me calme!... Cela t'est facile à dire, à toi ! Tu n'as pas souffert mort et passion comme moi pendant ces huit jours 1

— Je ne me suis guère amusé non plus, je te jure!...

— Oui I... Tu dis cela pour me faire du bien I...

Mon Didi, mon Didi adoré... vrai, ta m'aimes toujours?...

— Toujours!

— Embrasse-moi... Non!... Oh! non! Ne m'embrasse pas!... Oh!... dire qu'il n'est plus à moi, à moi toute seule, maintenant!... Laissemoi, je t'en conjure, Didier!.. Oh! cette femme... cette femme qui m'a volé les baisers de mon Didier, comme je la hais 1...

Marion s'était réfugiée au fond de son boudoir. La tête enfouie dans ses mains, elle demeurait immobile, livrée à de sombres rêveries...

Et, la regardant, Didier se disait : « Ah I ça!... est-ce que de chaque côté, près de Tune comme près de l'autre, j'en serai réduit au rôle d'ami?...»

MADEMOISELLE MA FEMMB. 77

Pas si niaise, Mademoiselle Marion, que de tenir longtemps rigueur, à l'amant prodigue î Elle était bien trop persuadée qu'on ne combat avantageusement ses ennemis — et ses amis, — qu'avec les armes qu'on a l'habitude de manœuvrer.

Us étaient souriants, maintenant, assis côte à côte...

— Alors, tu t'es bien ennuyée, ma chère Mariette? dit-il.

— Ohl tu conçois I dans un village... au milieu de paysans du matin au soir 1 Ma bonne femme de mère se mettait vainement eu quatre pour me distraire... Je n'étais bien que dans les bois... toute seule... assise sur le gazon.

— Effeuillant des pâquerettes?...

— Ah!... Tu te moques de moi ! Très-joli!...

— Non ! Je plaisante, mauvaise l

— Et toi... Ta femme?...

— Quoi, moi, ma femme ?

— Oui! elle t'adore sans doute!... Comment as-tu réussi à t'échapper aujourd'hui?

— Oh! je suis libre de sortir quand il ma plait!

— Bah!... Elle n'est pas jalousa?

— Pas jalouse du tout.

— Mais, enfin... elle a des droits sur toî..V cette dame!... Est-ce qu'elle est spirituelle? Médiocrement, n'est-ce pas? Que faites-vous tûii:;9 la journée? Êtes-vous allés au théâtre, ensemble?

\n bois? Que te dit-elle? Que lui dis-tu?... Estelle coquette? Voyons, ae te gêne pas, va!. . Puisque je suis condamnée à souffrir par elle, mieux vaut que je m'accoutume tout de suite à entendre parler d'elle!...

— Au contraire, si tu le permets^ ma chère amie, nous ne parlerons jamais de ma femme...

— Hein! et pourquoi?

— Mars parce que je trouverais ce sujet de conversation très ridicule.

— Ohl oh! tu n'étais pas si rigoriste avant ton mariage!... Tu me contais volontiers alors...

— J'agissais à ma guise, avant mon mariage, et il me plaît aujourd'hui d'agir encore de même.

— Mon Dieu ! mon cher, mais si tu l'aimes... à présent... ta femme... et si tu as peur qu elle ne te gronde. .. qu'elle ne te batte... en apprenant que

tu es toujours mon amant... il est un moyen fort impie d'éviter sa colère... — Je me tuerai si tu m'abandonnes, mais qu'importe !... Adieu, Didier... adieu... je ne te retiens pas 1

Oui, c'était une habile et intelligente personne que M"* Marion ! Nous n'en voulons pour preuve que la péroraison de son petit discours ci-dessus. Entraînée par l'humeur, le dépit, lorsque Didier lui avait déclaré son intention formelle de respecter, au moins par le silence, près de sa maîtresse, la femme qui portait son nom, un moment M^'* Marion avait été sur le point de briser les vitres; mais entre la coupe et les lèvres... entre la vître et le poing, il y a des océans de pensées I... D'un regard, jeté sur Didier, la courtisane apprécia pesa, jugea la situation. Elle seule se blesserail en brisant la vître I...

Elle laissa donc retomber, inerte, sa main tout à l'heure menaçante 1... Sa voix, tout à l'heure railleuse, se voila...

Deux grosses larmes roulèrent sur sa joue...

— Eh 1 qui te parle de te quitter, nigaude ! s'exclama Didier, en l'attirant à lui.

La paix était faite, signée. On ne parlerait jamais de Paule ! C'était juré !...

A trois heures Didier prenait congé de sa maltresse.

Et il était arrivé chez elle à midi I

— Ah! dame, écoutez donc; à trente ans, huit

jours de jeûne vous donnent un terrible appétit!,..

A peine hors de chez Marion, cependant, Didier était redevenu rêveur, presque sombre.

Certes, qui l'eût rencontré en cet instant, n'eût guère supposé, sur sa mine, que cet homme sortait des bras d'une maîtresse adorée.

Il allait, descendant lentement l'escalier.

Quelques marches encore et il avait atteint le péristyle...

Tout à coup, il s'arrêta, les sourcils froncés..*

Devant lui, au-dessous de lui plutôt, sur l'une des marches qu'il lui restait à franchir, s'était dressée une femme. — Léa.

De son côté, à l'aspect subit de l'amant de Ma^ rion, Léa s'était visiblement troublée...

— Didier ! balbutia-t-elle.

— Oui, repartit-il, c'est moi ! Cela vous étonne de me rencontrer ici?

— Mais du tout!... A quel propos cela m'étonnerait-il?

— En effet, vous avez vos raisons, n'est-ce pas, pour comprendre que je m'estime heureux d'être aimé encore... quelque part ?

— J'ai mes raisons ?

— Allons!... Votre trouble même vous condamne, ma chère !... Cette rencontre vous est rien moins qu'agréable, je le conçois !... Tant-pis ! mais 3 'en profiterai, moi ! Vous demeurez dans ce quartier, rue de Provence, je crois ?

— Oui.

— J'ai justement tine voiture à la porte; je

84 MAniMOrSE^LB MA FEMME.

VOUS prierai dem'accorder quelques instants d'entretien chez vous.

— Chez moi !...

Léa ouvrait de grands yeux.

—Et puis, ricana Didier, cela vous gêne?... J'en suis fâché , mais j'ai à vous parler... Je veux vous ps^rler immédiatement... et je vous parierai !...

— Vous voulez ? répéta-t-elle, appuyant sur chaque syllabe.

— Oui ! je veux

D*une involontaire émotion Léa avait passé à la surprise. Cette surprise, maintenant, était de la stupéfaction. Désireuse, pourtant, d'avoir le mot de ce qui, pour elle, était une énigme, elle se laissa, sans résistance, emmener par Didier-.

Ils montèrent en voiture.

—Vôtre adresse? fit, d'un ton impatient, le jeune homme.

— Rue de Provence, 24.

— Rue de Provence, 24, cria Didier au cocher.

Le lecteur Ta deviné ; Didier soupçonnait Léa d'être Fauteur d'une ignoble délation ; et, en rencontrant inopinément, sur son passage, celle qu'il considérait comme son ennemie, le mari de Paule de Vandreuil n'avait pas été maître d'un premier mouvement. A défaut d'autre vengeance, n'est-ce pas une joie de pouvoir dire à un infâme : «Masque bas l Je vous connais I »

Le trajet de la rue Pigallo à la rue qu'habitait

Léa se fit dans un profond silence. A les voir muets ainsi l'un près de l'autre, évitant avec un soin égal de se regarder, il semblait que, d'un commun accord, nos deux personnages fussent convenus de n'entamer un entretien important que dans un lieu où ils n'auiaientpas à redouter d'être dérangés.

Enfin, on toucha au numéro 24 de la rue de Provence. La première, Léa sauta hors du remise et. guidant Didier, le conduisit à son appartement.

In appartement qui contrastait avec celui de Nl'.rion par sa simplicité. Une simplicité élégante, artistique même.

Léa était une singulière fille ; fort singulière, pour le milieu surtout où elle vivait. Elle n'aimait ni le faux luxe, ni les fausses amours. A vingtcinq ans, elle n'avait eu encore que trois amants... Et chaque fois qu'elle en avait eu un, elle n'en avait point. cherché d'autres I

Le dernier, — Albert de Presles — mort en Espagne, avait laissé, par testament, à Léa, une petite fortune qui la rendait à jamais indépendante.

Il y avait une année de ceia.

Et, depuis un an, sourde aux offres les plus brillantes, elle refusait de s'engager dans une nouvelle liaison.

Quand on l'interrogeait à ce'suj et, elle répondait : 'i Je me repose ! »

Du pur hébreu pour ces messieurs et pour ces dames, que cette réponse! Jeune, belle, spirituelle... se reposer! Penh!... On a bien le temps de fermer son cœur quand personne n'y recherche plus l'hospitalité l

Chemin faisant Didier avait préparé son petit

Speech. Certain de son fait, à quoi bon user de circonlocutions, de réticences ? Du premier coup il voulait renverser Léa, palpitante, à ses pieds.

Cependant, en se voyant seul avec la jeune femme, chez elle, dans un petit salon où respiraient le goût, le charme ; en l'entendant lui dire — après l'avoir invité, d'un signe, à s'asseoir, — lui dire, d'une voix qui ne révélait pas la moindre appréhension, d'une voix ferme au contraire, nettement et, en même temps, amicalement accentuée: « Je vous écoute, mon ami; » Didier perdit un peu de son aplomb.

S'il s'était abusé ! si ce n'était pas Léa qui...

Mais non III était impossible qu'Use fût abusé !... C'était elle 1

Et, sans plus balancer il commença l'attaque.

— Quel mal vous ai-je donc fait, ma chère, dit-

il, qiie TOUS ayez cru devoir m'en punir par le trait le plus déloyal ?

jéa ne broncha point.

—Je ne vous comprends pas, mon amij ïépartitelle.

— Ah! vous ne me comprenez pas !... Il faut que je vous mette les points sur les t?

Soit!

«c M"* Paule de Vandreuil a été instruite — par une lettre anonyme, évidemment, — de mes relations avec Marion.

« Oh ! On ne lui a pas épargné non plus les points sur les t, à elle, dans cette lettre, où l'on a été jusqu'à mentionner ce déjeûner... auquel vous assistiez... et au dessert duquel j'ai commis la sottise de me laisser entraîner à des confidences... imprudentes, je l'avoue.

— Il est vrai ! Et c'est moi-même alors qui vous ai blâmé de cette imprudence.

— Blâmé I blâmé 1 Mais, du blâme à la trahison, il devait y avoir un abîme.

— lya trahison I

— Oui! la trahison ! N'est-ce donc point trahir, pour satisfaire j'ignore quel ressentiment, que d'écrire à une jeune fille: « N'épousez pas cet homme ! Il ne vous aime pas et il en aime une autre ! En devenant votre mari, son unique but est de s'approprier votre fortune 1 » Répondez, Léa, n'est-ce donc pas là la plus abominable et la plus vile action ?

Léa s'était levée, pâle.

Didier triomphait. Wie comprenait, enfin. Elle daignait comprendre I

Et, accablée par le remords, elle allait tou; onfesser 1

Mais non, s'approchant de lui, l'œil chargé d'éclairs.

— Ah! ça ! fît-elle d'une voix sifflante, en posant sur l'épaule du jeune homme une main qui lui parut peser cinq cents, ah ! çal... est-ce que je rêve?... M"" de Vandreuil a reçu, dites-vous, une lettre anonyme qui l'informait de vos relations avec Marion?

— Oui.

— Et c'est moi que vous accusez d'avoir écrit eette lettre !... Moi I .. moi !...

L'innocence a, pour se défendre, des accents ique ne saurait imiter le crime. — La phrase sent peut-être un peu son mélodi^ame. Et puis ? Le

mélodrame n'est-il pas le roi de l'époque ? Ne vat-on pas, un de ces matins, dresser une statue à Rocambole'i — Léa parlait encore que Didier ne doutait plus ; il s'était fourvoyé I

Cependant, étendant maintenant la main vers le ciel par un geste que lui eût envié une sainte:

— Par Dieu qui m'entend, monsieur, reprit Léa, je vous le jure, je n'ai pas commis cette infamie.

— Je vous crois... Léa 1 s'exclama Didier, je vous crois ! J'étais fou !... Je ne fais que des sottises depuis quelque temps, décidément ! Pardonnez-moi!... Où avais-je la tête! Evidemment, vous êtes incapable... D'ailleurs, à quel propos... — Mais vos paroles au déjeuner, vous vous rappelez? Votre présence à l'église le jour démon mariage 1...

— C'est parce que vous m'avez vu, ce jour là, à l'église , que vous supposiez . . •

— Non ! non ! je vous le répète, j'avais perdu Tesprit ! Tenez, en témoignage de mes regrets, ajs^ptez cette babiole, ma bonne Léa !...

Il avait détaché de sa cravate une fort belle épingle — une perle noire enchâssée dans une griffe d'aigle — qu'il tendait à la )eune femme...

Elle repoussait le bijou, mais, se ravisant :

— Eh bien ! si, fit-elle avec un sourire, j'accepte... non pas en témoignage, mais en souvenir de vos regrets.

Léa avait repris sa place, sur un siège, en face ie son compagnon.

— Maintenant, mon ami, dit-elle, quelle est

9i MADEMOISELLE MA FEMME.

cette histoire de lettre anonyme ? Vous plait-il de me la conter ?

Didier s'était trop avancé, par le fait, pour se refuser à l'explication qu'on lui demandait.

D'ailleurs, sans se rendre compte de la réaction qui s'opérait en lui, il se sentait, maintenant, porté à une extrême confiance envers Léa.

Il lui raconta tout ce que nous avons raconté

nous-même.

Elle l'écouta dans une religieuse attention. Quand il eut achevé, fixant sur lui des yeux qui n'exprimaient plus qu'un sentiment affectueux :

— Pauvre Didier ! dit-elle. Ainsi... depuis huit jours que vous êtes marié...

— C'est comme si je ne l'étais pas.

Et cela vous chagrine ?

— Me chagrine... Non!... Ce n'est pas absolument du chagrin que j'éprouve... c'est... comment dirai-je ? c'est.... une sorte de colère.... de dépit, de me trouver soumis à une situation... nlicule... plus que ridicule.... humiliante!

— En eîFat!... Il est fâcheux pour un homme d'être dominé par une jeune fille I...

« Mais."... le lendemain de votre nuit de noces... de votre étrange nuit de noces.... que s est-il passé ?

— ■ Gomment,, ce. qu'il s'est passé?

— Oui. Dans quels termes êtes-vous... avec votre femme.... depuis cette nuit ?

— Oh ! dans les meilleurs termes !... et c'est ce qui m'enrage I... Elle m'eût froidement traité qu'il me semble que cela m'eût été moins cruel ! Mais point. En présence de son grand-père.... fille me parle^ non pas avec tendresse.... mais as-

sez gracieusement.... assez familièrement même pour qu'il ne puisse s'étonner de rien. Hier, cloué dans son fauteuil par sa goutte, le général exigea que nous allassions sans lui au théâtre. C'était la première fois que je me retrouvais seul avec Paule... j'ai supposé le moment favorable pour hasarder quelques mots tendant à me disculper... à solliciter... un rapprochement... si éloigné qu'il fût ! Paule ne m'a pas permis de poursuivre.

« — Si vous voulez, m'a-t-elle dit, que je reste ce que je suis, ce que je désire être toujours pour vous, une amie, vous ne reviendrez jamais sur un sujet.. . pénible pour vous comme pour moi ! >-

— Et?...

— Et... j'ai obéi... je me suis tu.

— Ah... — Mais, mon Dieu! à tout prendre, puisque vous n'aimezpas M"* de Vandreuil, — car enfin on peut toujours l'appeler Mademoiselle de Vandreuil, — peu vous importe sa déterminalion de n'être toujours que votre amie

« Et la preuve en est dans la visite que vous avez rendue aujourd'hui à Marion.

Votre maîtresse... que vous aimez .. vous consolera des dédains de votre femme... que vous n'aimez pas I... »

Didier hocha la tête

— Que je n'aime pas ! que je n'aime pas ! répéta-t-il.

— Vous l'aimez ?

— Non ! . .. pas encore !

— Mais vous en êtes Lien près?

— Vous savez? le fruit défendu...

— Est le plus attrayant I oui. Eh bien!... à force

de patience... de soins... essayez d'ouvrir ce

cœur gui vous est fermé !

— J'y ai bien songé, parbleu !... Mais pour me vouer exclusivement à cette tâche... — très longue et très difficile, je le crains, — il faudrait...

— Il faudrait?

— Rompre tout à tait avec Ma ri on.

— C'est juste l Et cela vous est impossible ?

— Dame! vous la connaissez aussi bien que moi, MarioLi, Léa ? Elle m'adore, cette fille I Elle me le disait encore tout à l'heure, tenez ; sije la quittais. . . elle serait capable . . .

— De se tuer. Vous croyez ?

Léa avait prononcé ces mots sur un ton qui frappa Didier. Il la regarda.

— Vous ne le croyez pas, vous ? dit-il.

*^ Pardon ! pardon ! répliqua-t-elle, ens'inclinant gravement.

— Et puis... continua-t il, je suis franc... moimême j'aurais de la peine... beaucoup de peine... à me séparer d'une fille qui m'a coniblé de marques d'affection I Sans compter... qu'en admettant qu'elle ne prît pas, aussi tragiquement que je le suppose, notre rupture.. . il serait à redouter pour moi..

— A redouter?...

— Ah I... Il faut bien que ce soit quelqu'un, n'est-ce pas, qui ait tenté de m' empêcher d'épouser M"' de Vandreuil !... Et puisque ce n'est pas vous... Oh ! puisque je reconnais, le front dans la poussière, que cette méchante fée, ennemie de ma fortune ... — vos paroles au déjeuner, vous vous souvenez, qui m'avaient induit en erreur, — puisque je reconnais que la méchante fée^ ce n'est pas vous... qui cela peut-il être, sinon Marion» elle-même!...

— Marion ! . .. Mais elle se réjouissait avec vous d'une union qui allait vous rendre la richesse !

— Elle s'en réjouissait devant mol... mais en secret, je gage, elle en pleurait, cette pauvre petite!...

Un imperceptible mouvement agita les épaules de Léa.

— Enfin, conclut Didier en se levant, je l'ai voulu !... je me courherai devant le sort que je me suis fait I...

« Je ne serai que l'ami de Mademoiselle ma femme^

— Et si, lasse d'amitié, avec vous, mademoiselle votre femme s'avisait un jour de rêver l'amour... avec un autre ?

Les traits de Didier s'assombrirent.

—- Ne dites pas cela, Léa, murmura-t-il, j'y ai congé... avant vous... à ce malheur !..,

— Et cela ne vous a pas décidé.,.

—A quoi?

— A tout entreprendre pour l'éviter î

— Tout entreprendre! tout entreprendre!... Mais puisque, de quelque côté que je me tourne, je suis enphainé, que diable voulez-vous que te fasse?

Cinq heures sonnaient. Au tintement de la pendule Didier bondit.

— Cinq heures I s'écria-t il. On dîne à cinq heures et demie à l'hôtel... je me sauve 1... Adieu,

Léa !... et silence, n'est-ce pas, le pms complet silence sur cette conversation !

— N'ayez pas pear I

— Adieu !

Il y avait quelques minutes déjà que Didier était parti, et Léa était encore à la même place, dans le salon... immobile, pensive.

Soudain, partant d'un \àolent éclat de rire :

— Et voilà l'homme dout j'aurais voulu être aimée ! s*écria-t-elle. Un niais qui s'imagine que M"* Marion se tuerait de désespoir s'il la quittait!... Ah! ah! ah!

iille s'arrêta net dans son accès d'hilarité, et d'un ton sérieux :

— Un niais! reprit elle. Pourquoi un mais? pdvce qu'il croit que sa maîtresse l'aime!... Mais je l'eusse bien aimé, moi r Allons !... j'ai tort de le railler!... je dois le plaindre plutôt... le plaindre... et le sauver !. .

« Et je le sauverai!

« Mais qui donc a pu instruire M"® de Vandreuil ? Marion !... Ah! ah! Mariou qui n'attendait qu'après ce mariage pour redorer à neuf son Tiercelet !... ïïermosa ? Estlier ?... Non !.,, Elles n'avaient rien à gagner à nuire à Didier L..

« Mais qui donc, alors ? Qui donc ?

La porte du salon s'entrebâilla, poussée par la domestique de Léa.

— Qu*est-ce ?

— La femme de chambre de madame Marion, M"'' Elisa, qui apporte une lettre de sa maîtresse à Madame.

— C'est bien, faites entrer.

Mademoiselle Elisa entra.

— Ah ! murmura Léa, — comme illuminée par un ressouvenir à la vue de la sournoise petite tête de la soubrette, — ah 1 je tiens mon

mi...

Page 1