‹ Mademoiselle, ma femmeChapitre 4 sur 11 · CHAINE BRISÉE · texte numérisé non relu

CHAINE BRISÉE

Oui, le fruit défendu est et sera toujours le plus attrayant l «— une vérité prouvée même avant le déluge! — et lorsque ce fruit vous appartient... lorsqu'il semble qu'on n'ait qu'à étendre la main pour le cueillir, tout vermeil, tout parfumé, se sentir invinciblement arrêté par un obstacle visible pour soi seul, quel supplice 1...

Didier n'avait jamais si bien compris Tantale que depuis qu'il était marié.

Il avait dit vrai à Léa, pourtant; il n'était pas

encore absolument amoureux de sa femme. L'esprit qui luttait en lui contre le cœur \ Tamourpropre contre l'amour. On accepte la colère... on n'accepte pas le dégoût '.... Malgré lui, souvent, en regardant Paule, Didier se la rappelait révoltée, tremblante, s'efibrçant d'arracher de ses lèvi'es l'impression d'un baiser maudit... Et quand ce souvenir lui revenait, Didier haïssait presque sa femme ! Mais, en d'autres moments, absorbé par la contemplation de la délicate beauté de la jeune fille, et songeant qu'en dépit de ses droits il ne lui était permis... comme au premier venu... d'admirer cette beauté que de loin, il laissait échapper un soupir...

Léa avait dit vrai aussi, elle ; s*il n'était pas encore amoureux, il était bien près de l'être.

Il rentra fort mal à son aise, à lliôtel de Van-

dreuil, ce pauvre Didier, à la suite de sa visite à Marion. Parti bravement... — Eli! puisque sa femme ne voulait pas de lui, pourquoi se fût-il privé de revoir sa maîtresse — qui l'adorait! — il réintégrait ]e domicile conjugal la mine inquiète, penaude. Un effet de conscience.— « Ah! pensait-il, c'est pour le coup que Paule serait excusable ds faire fi de mes baisers ! Pouah I...»

En montant l'escalier il se croisa avec Geneviève. — Il exécrait, d'instinct, la vieille Bretonne, la confidente, — la conseillère, peut-être, — de Paule; mais, par politique, il s'en cachait autant que possible.

— Est-ce qu'on est à table, G-sneviève ? dcmanda-t-il.

— Non, monsieur ; puisque monsieur n était pas rentré... on a attendu monsieur, c'est toui simple.

« Madame etmonsieur le général sont au salon, avec M. Gustave de Boissière.

— Ah !... Est-ce qu'il dîne ici, M. Gustave de Boissière ?

— Oui, monsieur; madame l'a invité.

Madame Va invité ! Elle invitait ses petits cousins à dîner, Madame ! . . . Pourquoi pas ? Les petits cousins dînent comme tout le monde.

C'était la première fois que M. Gustave se présentait à l'hôtel depuis le mariage de Paule. En attendant le retour du mari, le poète régalait la femme de plusieurs de ses nouvelles compositions...

Assis près de la cheminée, le général applaudissait de confiance tout en lisant son journal du

Didier fit son entrée comme M. Gustave i-ou-

coulait — en caressant de ses doigts inspirés les touches du piano :

Non, non, jamais ne vous dirai Le nom de la femmeque j'aime !...

Secret falal, douleur extrême.

Dont je mourrai!...

L'aspect d'un auditeur nouveau ne troubla point lepoëte. L'art est au-dessus de ces vaines émotions ! Eiie-même, en apparence livrée au chann^ de la mélodie, Paule ne parut point s'apercevoir de la présence de Didier.

Mais le général s'en aperçut, lui, et, sans respect pour la mélodie, il s'écria :

— Ah î Vous voilà, Didier î Avez-vous diL, eu passant, qu'on serve ? 11 est l'heure de dîner... et je me meurs de faim !...

Comme M. de Vandreuil prononçait ces mots, Geneviève se montra au seuil du salon ; le diner était servi.

M. Gustave quitta, à regret, l'instrument, et s'avançant, modeste, vers Didier :

— Je me permettais d'ennuyer un peu ma cousine, cher cousin, pendant que vous n'y étiez pas!

— Comment donc, Monsieur ! Mais je suis persuadé que vous ravissiez ma lemme, au contraire.

— En effet, dit Paule; aussi compté-je bien vous entendre encore après dîner, Gustave !

Gustave ! Elle traitait ce monsieur de « Gustave» tout court !... Didier ne savait pas sa femme en ce commerce de familiarité avec son petit cousin.

On était a table.

— Où diable êtes-vous donc allé aujourd'hui, Didier, qu'on ne vous a pas vu de la journée ? dit M. de Vandreuil.

MADEMOISELLE MA FEMME. lîo

Didier avala de travers une cuillerée de potaM.

— Quelques courses à faire, général... quelques courses... importantes.

— Ali! ah !...

— Des heures qui ont dû vous paraître bien longues, n'est-ce pas, mon cousin, dit M.Gustave, loin de votre femme bien aimée?

— Certainement, monsieur.

— Ah ! Dieu! Quandje me marierai, moi... et, surtout, si, comme je l'espère, j'épouse une femme de mon choix... — d'abord, pour des millions, \q ne contracterais pas un mariage de raison ! — je ne veux pas quitter d'une minute, toute ma vie, ma compagne!

— Cela vous gênera bien souvent, et elle aussi I dit en riant le général

— Comment... cela nous gênera!... Et pourquoi ?

— Pourquoi ! pourquoi !... C'est très joli dans les chansons, ces choses-là... mais faut de la tendresse, pas trop n'en faut, mon cher !... Et puis, vous dites que quand vous serez marié vous ne quitterez pas votre femme d'une minute, devant Didier, qui a laissé la sienne seule une partie de la journée, ce n'est pas adroit !...

— Oh ! général, ce n'était point dans une pensée de critique que...

— Oui! ...Monsieur s'exprimait enpoëte, seulement !... Et tout le monde sait que parole depoëte n'est point parole d'Evangile. J'en ai connu, moi, de ces rêveurs d'amour, qui, une fois en ménage, s'y comportaient... beaucoup plus prosaïquement que le dernier des bourgeois. Le général avait raison!... Sentiments de romances, tout celai Autant en emporte la ritournelle !...

« N'êses-vous pas de mon avis, Paule? »

— Plait-il? Oh! pardon, mon ami... je n'ai pas entendu ! Je n'étais pas à la conversation. Vous disiez ?...

— Je disais... que vous ne vous étiez pasextrêment affectée de mon absence aujourd'hui, n'estce pas ?

— Non, vraiment! Vous aviez à sortir.., vous êtes sorti I . . . rien de plus simple I . , . — Mon cousin, une aile de perdreau?

— Mille grâces, ma cousine. Je mange peu, vous savez, d'habitude.

— Encore une faiblesse des poètes î fit gaiement M. de Vandreuil.Ils rêvent beaucoup et ils mangent peu... à ce qu'ils disent !...

— A ce qu'ils [disent ! répéta Didier, qui eût volontiers embrassé le général en remerciement de ses railleries à M. Gustave.

Ge dernier prit une mine presque olîeusée.

— Mais je vous certifie, mon cousin, s*écria-t- 11, s'adresssant particulièrement à Didier, que ce que je dis... je le fais... Et...

— Et personne non plus ici ne met en doute votre sincérité, mon cher Gustave, interrompit Paule. Ces messieurs plaisantent... Comme vous, comme moi, ils sont très convaincus qu'on peut être un rêveur... et un homme de cœur!...

Ah ! Paule prenait ouvertement la défense du petit cousin !... En faisant le trictrac du général, Didier ne perdit pas une minute de vue M. Gustave. Et il lui fut d'autant plus facile de se livrer à ses observations qu'il n'eut pas lieu d'être long-

temps retenu par le jeu. M. Gustave s'était réinstallé au piano, en sortant de table. — Sa passion, à ce garçon, que la musique assaisonnée de veis de mirliton ! — Sous prétexte que le bruit des dés et des cornets l'empêchait d'entendre, bientôt Pauls réclama de son grand père et de son mari qu'ils abandonnassent leur partie...

Et voilà comme, de huit à onze heures, inclusivement, Didier fut condamné à subir l'audition du répertoire, tout entier, du poëte-compositeur.

Si c'était vengeance instinctive de Paule, à l'égard de Didier, cette vengeance était originale !

Mais si c'était pour son propre agrément que la jeune femme se livrait aune si prodigieuse consommation des œuvres du petit cousin, il y avait sujet d'inquiétude: inquiétude pour son goût, mqui étude poui son cœur*

Et lorsqu'il se retira enfla, M, Gustave deBoissière fut officiellement invité par Paule à revenir, le plus souvent possible, faire de la musique avec elle.

C'était la guerre, décidément, que Paule déclarait à Didier!

Et quelle guerre 1 . . . assistée de quel allié !... 11 était laid, ce petit cousin!... laid, prétentieux, bavard !... toutes les qualités !....

Quelques instants plus tard, en accompagnant sa femme jusqu'à sa chambre, — cérémonie de convention, qu'ils accomplissaient exactement chaque soir, — Didier tenta quelques allusions

au sujet de M. Gustave de Boissière... et de ses talents.

Mais Paule demeura insensible à tout essai de discussion.

Elle avait mal à la tête et, par conséquent, besoin de repos.

— Je le crois bien que vous avez la tête malade, après une soirée pareille ! s'écria Didier.

Encore une attaque en pure perte.

— Bonsoir, mon ami ; à demain.

Et la jeune fille de rentrer dans sa chambre tandis que son mari gagnait la sienne.

« En vérité, cela me va bien de.faire le jaloux! pensait-il, seul.

IvO MADEMOISELLE MA FEMMB.

« Aujourd'hui, surtout 1...

« Si Paule a du penchant pour son affreux petit cousin, n'en a-t-elle pas le droit ?

« Mais non, il lui est indifférent. . . sinon, elle Teût épousé !

« Quelle sottise dis-je là ! . .. Est-il nécsssaire d'aimer qui l'on épouse ? non I Et je suis une preuve vivante de cette vérité.

« C'est celui ou celle qu'on aime, au contraire, qu'on n'épouse pas !...

t Cependant, quand même elle ne ressentirait pour lui que quelque amitié, dois-je souffrir que mademoiselle ma femme m'oblige à supporter dans mon intérieur ce petit Monsieur G^islave?...

« Mon intérieur \,.. Il est gai, mon intérieur ^ ..

iîADEMOTSELLE MA FEMME. 121

Ah ! si je rompais avec Marion, pourtant... peutêtre...

« Oui, mais comment rompre... sans bruit... sans scandale ? »

La nuit porte conseil, dit-on. Conseil, pas toujours, mais aide, souvent.

Le lendemain matin, comme il s'habillait, Didier reçut, des mains de son valet de chambre, la lettre suivante :

c Monsieur,

« Bien que, par métier et par principes, je me fois peu souciée, généralement, jusqu'ici, des lois de la morale, il me déplait, néanmoins, de voir tromper, et tromper indignement, un jeune

et honnête homme tel que vous. Voulez- vous vous convaincre que la personne qui vous écrit ces lignes s'intéresse réellement à votre fortune, à votre bonheur ? venez, ce soir, rue Pigalle, chez votre maîtresse, M"** Marion, à minuit. A minuit, vous entendez ? pas plus tôt. La clef delà porte du palier, par mes soins oubliée dans la serrure, vous permettra de vous introduire à Tinté rieur de l'appartement. Inutile de vous recommander certaines précautions toujours sages, en pareil cas, pour arriver à voir... ce qa'il vous importe de voir. Et vous n'aurez même pas besoin de voir, s'il vous déplait; ce que vous entendrez vous suffira, je crois, et amplement.

ce Dans quel but cependant vous rende -je ce que je juge être un éminent service? Ceci vous sera expliqué un jour, et j'espère que, ce jour là, tout en méprisant peut-être l'instrument de votre liberté, vous daignerez pourtant lui témoigner le seul genre de reconnaissance auquel il aspire. A bon entendeur, salut ! »

La lecture de ce billet produisit sur Didier un eCet complexe. Un mélange de joie et de colère ; de doute et de confiance.

Marionle trompait I... Allons donc ! Mensonge I... calomnie 1... Une fille qui se fût jetée au feu pour lui !

La vanité froissée qui restait incrédule !...

Mais la raison reprit bientôt le dessus. £ii quoi ! on lui offrait ce qu'il appelait de tous ses vœux, le moyen de secouer une chaîne pesante... et il ne remerciait pas le ciel !... Ah ! si vil que fût l'instrument de sa liberté, le genre de reconnaissance auquel cet instrument aspirait — de l'or

sans doute, — ne lui manquerait pas quand il le réclamerait I

Mais quel pouvait être cet instrument ? Un domestique de Marion, évidemment. Son cocher, sa femme de chambre ou sa cuisinière.

Ah! qui que ce fût, encore une fois, Didier lui paierait sans marchander son salutaire office.

Et, rattachant cet incident à sa conversation de la veille avec Léa, Didier se demandait si cette dernière n'était pas pour quelque chose dans cette nouvelle aventure. Mais non! Léa, l'amie de Marion, n'eût pas plus trahi Marion qu'elle n'avait cherché à lui nuire, à lui Didier; et pourtant, pourquoi avait-elle souri quand il lui avait dit que Marion serait capable de se tuer s'il la quittait ? pourquoi s était-elle écriée, à ce propos, d'un ton railleur : « Vous croyez ? »

Ce qui était certain c'est que Didier avait des ennemis et des amis dans Tombre.

Et on lui eût dit, à ce moment, que ces ennemis et ces amis se coiffaient d'un seul et même bonnet qu'il eût été bien étonné.

Rempli de cette espérance de pouvoir se consa crer bientôt à sa réhabilitation près de mademoiselle sa femme, Didier se montra touta la journée d'une gaieté folle. La journée était belle ; après déjeuner il proposa une promenade au bois à Pauleet à M. de Vandreuil ; et, dans le cours de cette promenade, il déploya une telle bonne humeur que le général, qui n'avait jamais assisté à pareille fête, s'écria, tout d'un coup, s'adressant à sa petite-fille*

— Mais comme il est donc aimable, aujourd'hui, ton mari, ma chère ! Qu'est-ce que cela signifie ?

Paule ne répondit pas ; mais il sembla à Didier qu'elle rougissait. Etait-ce de plaisir ? lui était-il agréable que son mari fût aimable ?

Mais en ce cas, elle pouvait donc Taimer. plus tard ? lui pardonner ?...

Nous nous transporterons, si vous le permettez, chez M"^ Marion, un peu avant l'heure assignée, par le billet anonyme, à Didier.

Sans avoir besoin, pour cela, nous, de marcher sur la pointe du pied, nous pénétrerons dans la chambre à coucher où, près d'un bon feu, la cocotte Qi son amant en second, M. Tiercelet, 50upent en tête à tête.

C'est M"* Elisa qui a dressé le souper sur une petite table en laque ; puis elle s'est éloignée, congédiée par sa maîtresse...

Et, en se retirant, la soubrette a jeté un singu-

lier regard aux deux amoureux ; un de ces regards fauves, louches, dont le moins observateur se préoccuperait!

Mais est-ce que ces dames se préoccupent jamais de quoi que ce soit auprès de l'homme aimé ! . . . Près de celui qu'elles n'aiment pas, c'est différent : elles voient et entendent tout.

Il n'était pas beau, M. Tiercelet. Ni beau, ni bien fait ! Mais si amusant, à la scène comme à la ville !... On se l'arrachait, à cette époque, dans le monde galant !

Au demeurant, un personnage de la plus infime espèce, M.Tiercelet; de cette espèce qui tend de jour en jour, — et le ciel en soit loué! — àdisparaitre du théâtre, après y avoir longtemps pullulé; un de ces drôles qui, se modelant sur les malheureuses même qu'ils exploitent, n'ont pas honte de faire le plus ignoble trafic de leur amour. M. Tiercelet gagnait environ trois mille francs par an comme •econd comique, à l'Ambigu... et, grâce à l'élas-

ticitéde ses principes, avec ses deux cent cinquante francs par mois, il trouvait moyen de dîner tous les jours chez Brébant, de porter des chemises de batiste, d'avoir un très confortable logis rue d'Hauteville et, mieux que cela — assurait-on - de posséder de bonnes et rondelettes petites rentes. Fi!... manger de la brioche payée par une maîtresse, c'est déjà bien misérable, mais mettre de côté des morceaux de cette brioche pour l'avenir !... Gela passe les limites de l'ignoble !

Enfin M. Tiercelet était ainsi, n'est-ce pas? Et on l'adorait ainsi !... Oui, on l'adorait!... Une loi fatale, peut-être, qui veut que ce qui est en bas ne tende pas à monter mais à s'abaisser encore.

Tout en puisant et en repuisant dans une ter-

rine de Nérac, M. Tiercelet vidait une bouteille de volnay. — - M. Tiercelet ne buvait que du vin de Bourgogne.

Après les foies gras truffés il passa au fromage, puis aux chatteries^ comme il disait. — M. Tiercelet raffolait des chatteries : les crèmes, les compotes, les confitures.

Repu, enfin, et tandis que Marion lui versait d'un excellent café :

— Et des cigares... je ne vois pas de cigares! s'écria- t-il, déjà anxieux.

— Attends ! fit Marion, souriante.

Elle alla à un petit coffre en palissandre qu'elle ouvrit et apporta à son amant. Dans C3 coffre se prélassaient une demi douzaine de paquets de londrès dorés, bien secs, bien à point.

— Tiens 1 Tiens 1 fit M. Tiercelet, je ne te connaissais pas cette boite ! C'est pour moi, ça*

— Non ; c'est pour lui. Quand il oublie chez lui son porte-cigares, il est comme un crin . . J'ai acheté la boite chez Tahan... les cigares au Grand-Hôtel...

— Et tu me fais la gracieuseté de m'en donner l'étrenne? C'est gentil, cela !..

M. Tiercelet avait allumé son havane; un nuage parfumé se répandit dans la charahre.

— Alors, reprit- il, après un silence employé à déguster une gorgée de café, tu ^'as vu hier ?

— Oui.

Et est-î7 content de son mariage T

— Oh ! s'tïest content... je m'en moque, pourvu que je le sois, contente, moi !

— oans doute, mais... je voulais dii-e : le voilà redevenu riche?...

— Plus riche qu'auparavant!,..

—Y a-t-il de ces gandins qui ont de la chance ! . ..

— Tu trouves que c'est de la chance d'épousar une femme qu'on n'aime pas?...

— Eh ! il n'est pas question delà femme... mais de la dot... des esTDérances ! N'est-ce pas la petite-fille du général de Vandreuilqu'îY a épousée?

— Oui.

— Eh bien ! le général n'en a pas pour longtemps à raconter la retraite de Russie... c'est un vieux de la vieille, pas vrai ? Un vieux orné de la goutte... comme dans le Gamin de Paris... au

premier jour il cassera sa canne, et ses millions passeront à son gendre !...

« Est-ce que tu la connais, sa femme ? » ^ La femme à qui ?

— Eh! à M. des Prats, parbleu ! Es-tu bête?

— Non, je ne la connais pas f

— On m'a dit qu'elle n'était pas trop déchirée !

— Quand elle serait jolie, qu'est-ce que tu veux que came lasse I...

— Eh !... s* il s'avisait de la regarder, un de ces matins, pourtant !

— Eh bien ! il la regarderait ! Et puis, tu ne vas pas m'assommer avec M. des Prats. . . sa femme, et son général de beau-père, hein ! ... Assez !... je me couche, moi.

— As-tu dit à Elisade nous réveiller demain à neaf heures?

— A neuf heures ? Pourquoi ? Tu as répétitions ?..

— Da tout, mais...

— Mais pas de danger, maintenant, d'être pinces! N'aie pas peur. Ta conçois que maintenant qu'eV est marié il ne viendra jamais, de grand matin,

— C'est juste ! . . . 7/ a un fil à la patte maintenant!...Eh! eh!... Et je ne m'en plains pas!... j'ai toujours exécré d'être forcé de me lever de bonne heure I...

— Cependant cela nous est arrivé deux ou trois fois à Villeneuve-Saint-Georges !..

— Ah ! û' a\s, d Villeneuve- Saint-Georges, je me levais avec l'aurore pour m'amuser... pour pêcher !...

— Oui, et ça ne m'amusait guère, moi, ta pêche!... Merci!... Quand nous irons à la campagne j'aurai soin de m'enquérir s'il s'y trouve une rivière... pour filer d'un autre côté.

— Avec cela que tu n'étais pas enchantée de manger de mes fritures 1

— Peuh!... ses fritures !... cinq à six méckants poissons blancs !... si nous n'avions compté que là dessus pour dîner!... Oh ! Bibi, tu ouvriras la fenêtre tout à l'heure ... il y a une fumée ! . . . Gomment... tu as entamé un second cigare !...

— Puisque nous avons le temps de dormir, rien ne me presse!...

— Qu'il est gracieux !... Tu ne viens donc ici que pour dormir ?

— Je viens pour vous aimer, d'abord, madame !

— Eh bien, si tu m'aimes... laisse ton cigare, je t'en prie... et ouvre la fenêtre ! Vrai, il y a de quoi être asphyxiés !..-

" On vous obéit, madame

— Et range la table, que je voie le feu... '

— Vous verrez le feu... tous les feux, madame I

— Oh I une fière vue !...

— Qu'est-ce que c'est ? Nous blaguons Bibi !...

Bibi s'était résigné à abandonner son second cigare ; il mettait, à présent, de l'ordre, dans la chambre, plaçant à l'écart la table du souper, reculant les fauteuils, relevant la cafetière demeurée près de Tâtre...

Un garçon attentionné que M. Tiercelet !... Du lit, dans lequel elle reposait, Marion présidait à tous ces soins.

M." Tiercelet n'avait plus qu'à ouvrir la croî?ée quelques minutes pour renouveler et purifier

l'atmosplière...

— Allons! dépêclie-toi donc! cria Marion. Il est minuit et demi.

— Après!... puisque nous pouvons dormir tant qu'il nous plairai...

— Oh ! qu'il est stupide, cet homme, avec son sommeil!

^- Eh ! ma chère... il ne faut pas en médire!... Le grand réparateur, le sommeil!... Souviens-toi toujours de cet axiome, Mariette... tant qu'on dort bien, on se porte hien !...

— A ce compte les marmottes ae doivent jamais être indisposées !...

— Je ne dis pas non ! Eh! eh !...I1 faudr;» que je consulte un savant pour savoir quel âge les

MADEMOISELLE MA FEMME. lo7

marmottes atteignent. Là !... la fenêtre a-t-elle été assez lon.q:temps ouverte ? Y a-t-il eu assez d'air ?

— Oui, oui, ferme ! ferme ! trop d'air ! on gêlel...

— Ah ! Et moi qui n'ai pas pris mon verre de chartreuse après mon café!... Eh !... mais je ne la vois pas, la chartreuse, sur la table !...

- Elisa Taura oubliée» Tu ne peux pas t'en priver, poar une fois ?

— Jamais ! Tu sais! l'amie de l'homme, comme le lézard, la chartreuse !... A souper, surtout !... ça fait couler. — Où est le flacon ?

— Dans une armoire de la salle à manger...

— Bon!...

— Et tu nrendrasdeux petits verres... j'en boi-

Î3S MADEMOISELLE IVLA. FEMME.

rais bien aussi une larme, au fait, moi. de chartreuse !

— Tu vois I tu me grondais et..» Oh I les femmes! les femmes !...

Un flambeau d'une main, M. Tiercelet, toul en se donnant un coup d'œil dans une glace, — il se mirait volontiers, ce garçon ! — se disposait à s'en aller quérir la précieuse liqueur nécessaire à sa digestion.. .

Mais, comme ses doigts effleuraient le bouton de la porte de la chambre à coucher, voilà que le susdit bouton, tourné extérieurement, s'agita...

Et que la susdite porte s'ouvrit toute grande!...

r.IADEMOrSELLE J.IA FEM-ME 13î>

Et que, devant l'amant en second^ se dresse l'amant en premier !...

M. Tiercelet fit un bond en arrière en poussant un cri de surprise...

M"* Marion fit un bond dans son lit en poussant un cri d'épouvante.

Cependant, Didier, un peu pâle, — on n'acquiert pas impunément la preuve qu'on a été dupe, — mais calme, entra dans la chambre à coucher, et, du doigt, indiquant la pièce qu'il quittait à M. Tiercelet :

— Si vous voulez prendre a peine d'attendre deux minutes au sakn, monsieur, fit-il, je n'ai qu'un mot à dire à M"^ Marion.

— Monsieur!...

— Allez donc ! allez donc!... je vous le répète, dans deux minutes, je vous céderai la place.

Ma foi ! puisque ce Monsieur prenait si doucement l'aventure, le plus simple était de lui obéir.

M. Tiercelet s'inclina et passa au salon.

Didier marcha droit au lit.

— Mon ami, balbutia Marion, mon ami... je vous expliquerai !... M. Tiercelet...

D'un signe, Didier interrompit la courtisane.

— Pas de mensonge ! dit-il. Je sais tout. — Il y a une demi-heure que je suis là, derrière cette porte.

* Ne perdons donc point notre temps en discours inutiles. Je vous dis adieu, Marion... adieu pour toujours... Mais comme il me serait pénible... — même en vous quittant, par votre faute, — :1e vous savoir malheureuse... tenez... il y a vingt mille francs dans ce portefeuille... »

Arrivé à ces mots, Didier avait baissé la voix : — Et je vous engage, continua-t-il sur le même ton, aies serrer tout de suite. Il n'est pas prudent de montrer... à certaines personr^s... qu'on a une si forte somme chez soi I . . .

« Un conseil, un simple conseil, du reste, ceci.

« Bonne nuit et adieu, Marion. »

Et Didier s'en fut.

Il s'en fut sans que Marion fit un mouvemenfi pour le retenir. A quoi bon tenter l'impossible ? Elle pleurait... elle pleurait à chaudes larmes!... Tout ce qu'il lui était humainement... et intelligemment permis...

Des larmes, ca dit tout... et ca ne dit rien.

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