‹ Mademoiselle, ma femmeChapitre 5 sur 11 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

De même que le papillon, dégagé de sa clirysa, lide, s'élance fier et joyeux dans l'espace, de même, délivré du fardeau d'une liaison indigne- Didier rentra joyeux et fier au domicile conjugal.

M se fût écouté qu'il eût couru, le même soir, réveiller sa femme pour lui dire: « Je suis libre, maintenant ! »

Mais dire qu'on est libre « maintenant » c'es»

avouer qu'on ne l'était pas tout à l'heure ! . . Non I . ,

11 y avait mieux et plus à faire pour mériter d'être pardouné par Paule !

Et, dès cette nuit, Didier se traça un plan de conduite à cet effet.

Car, à présent qu'il ne croyait plus à l'amour de sa maîtresse, Didier c.'^oyait au pardon... — à l'amour dans l'avenir — de sa femme. La conséquence d'une action honnête : satisfait de soi on a espoir dans les autres.

"Le lendemain, sur son ordre, une douzaine d*ouvriers convertissaient en un atelier deux vastes pièces sises à l'un des étages supérieurs de rhôlel.

Au bruit retentissant des marteaux, le général •ouvrit de grandes oreilles et manda près de lui son gendre.

— Que faites- vous donc là-haut, cher ami ?

~ Un atelier, général.

— Un atelier I

— Oui. Je me suis occupé de peinture, autrefois... je m'y remets. — A moins qu'il ne vous déplaise, pourtant ?

— Mais non, cela ne me déplait pas ! Loin de là, j'irai fumer mon cigare près de vous en vous regardant travailler. — Ah! vous êtes peintre!

— Oh! peintre amateur... tout ce qu'il y a de plus amateur!... Mais j'avais des dispositions, assurait-on... je tâcherai de les développer!... C'est si bête de ne rien faire, du matin au soir; de n'être bon à rien !...

— Assurément!... Mais cela vous est venu hiei vite, cette idée, de vous remettre à peindre?

— Comme toutes les bonnes idées, général.

- Paule aussi dessinait, jadis.

— Elle dessinera encore.

— Et quel genre peignez-vous, Didier?

— Le paysage.

— Ah ! ah ! le paysage... mais c'est charmant, le paysage, et, cet été, à Chevreuse, votre pinceau ne manquera pas de sujets !

« Tiens ! Tiens 1... vous êtes peintre !... Tiens f tiens!...»

La vérité est que, sous excuse de peinture, Didier avait à se reprocher quelques essais, remontant au moins à dix ans, auxquels lerapin le plus

endurci eût refusé — contre leur pesant d'or — sa signature. Mais là n'était point la question. Au fond, Didier s'inquiétait peu de marcher siu» les traces de Dupré ou de Rousseau. L'art, pour lui, n'était qu'un prétexte. Ce qu'il voulait c'était mettre à exécution le projet suivant : ne plus sortir désormais, — fût-ce pour une minute ! — sans sa femme ; par conséquent ne plus la quitter, et, ne la quittant plus, lui témoigner ainsi son détachement entier et complet de tou te relation coupable.

Cousu de bonnes intentions, n'est-ce pas, ce projet? Par malheur, il ne parut d'abord toucher que médiocrement Paule. Elle ne ressentait, assurait-elle, nul besoin de se remettre au dessin ; et puis l'odeur de la couleur, du vernis, l'incom modait. Tandis que, dans son atelier, — où le général lui rendait souvent visite... faible compensation !... — Didier brossait une copie de Corot — et quelle copie I... — Paule, au salon, se livrait à l'étude de la musique. Chaque matin, ea

faisant sa palette, Didier, étoufiant un. soupir, murmurait : « Elle montera peut-être, aujourd'hui! » Vain espoir! La journée s'écoulait et Paule ne montait pas I...

Pauvre Didier !... Enfin, ce qu'on ne pouvait lui retirer, c'était son assiduité au logis î Ce qu'il prouvait depuis quinze jours — il y avait déjà quinze joursqu'il peignait — c'est que rien... rien ne l'appelait plus au dehors...

Et, dans ses longues heures de peinture forcée, envisageant la manière peu encourageante dont Paule récompensait ses efforts pour lamener à lui, il se disait : « Elle en fait trop pour être sincère 1 c'est une épreuve! persistons!... »

Et il persistait ; et il avait raison, comme on verra.

MADEMOISELLE MA FEMME. 1 bl

L'amour heureux afFolle; l'amour malheiu^eux élucide.

Et cela s'explique ; l'esprit toujours teudu vers uu seul point, ou finit par discerner tout ce qui converge vers ce point

M.Gustave de Boissière — le petit cousin — reparut, un soir, à rkôtel de Vandreuil.

Et, en se voyant menacé d'entendre euccri chanter :

Non, non, jamais ne tous dirai Le Dom de la femme que j'aia.e.

Secret fatal ! douleur exU'ême !

Dont je mourrai!...

le premier mouvement de Didier fut une grimace.

Mais comme il laissait sa lèvre se crisper, ses sourcils s'abaisser, il s'aperçut que, d'un coin du salon, Paule l'observait.. .

Et, tout aussitôt, commandant à sa physionomie, il convertit sa grimace en un sourire ; de rogue il devint gracieux.

Encore une épreuve, il le devinait ! Paule n'avait pas le moindre penchant pour le jeune poëte, mais il lui plaisait qu'il fût bien reçu !...

Pendant toute la soirée Didier s'occupa du petit cousin, ingurgitant quand même ses produits, lui en redemandant encore lorsqu'il n'y en avait plusl...

Et cela de si bonne grâce qu'après le départ de M. Gustave de Boissière, le général ne put s'empêcher de crier à son gendre :

— Ah! ça, vous aussi, Didier, vous voilà ensorcelé par ce petit troubadour I ... Il n*est pas possible, vous vous êtes moqué de lui, avec vos compliments I....

Paule guettait la réponse de son mari.

— Mon Dieu, repartit-il, sans doute, ce jeune homme n'est ni un Rossini, ni un Lamartine.. . mais il est si enchanté qu'on l'écoute.., et qu'on l'applaudisse!... une fois par hasard, pourquoi lui refuser cette innocente satisfaction ?...

Le général haussa les épaules.

— C'est ainsi qu'on encourage le crime ! fit-

— Non, dit Paule, c'est ainsi qu*on est bon et aimable à peu de frais ! . . .

Ce soir-là, en la reconduisant, suivant sa coutume, à sa chambre, il sembla à Didier que Ma-

demoiselle sa femme s'appuyait plus que d'ordinaire sur son bras...

Elle lui donnait la main, habituellement aussi, en lui disant : « Bonsoir, mon ami. »

Ce soir là, Didier osa porter cette main à ses lèvres...

Et l'on ne parut pas se formaliser de ce baiser.

Il y avait progrès ! Oh ! il y avait progrès !. ..

Le lendemain, dans la journée, comme Didier travaillait à son atelier, Geneviève lui monta un journaL

Nous avons dit que la vieille Bretonne n était point sympathique à Didier ; mais il s'était juré de brûler ce qu'il avait adoré et d'adorer ce qu'il avait brûlé; l'aspect de la bonne femme loin de lui déplaire Tmspira.

Elle se retirait après avoir déposé le journal sur un meuble.

— Geneviève ? fit-il.

Elle se retourna.

— Monsieur ?

— Vous a-t-on fait quelquefois votre portrait ?

— Quelquefois ; non, monsieur... imefois... et c'est bien assez ! Quand on n'est pas belle, c'esl bien de l'argent et du temps perdus de se faire tirer sa figure. Il y a cinq ans de cela, Vincent, le

valet de chambre de monsieur le général, m'a conduite chez un photographe...

-^Ah! c'est en photographie que... Eh bien! si vous voulez... je vous ferai votre portrait en peinture, moi l

— Oh ! oh I . .. monsieur plaisante.

— Du tout ! . .. Cela me reposera du paysage !... Et puis, comme étude... avec votre grand bonnet... cela m'amusera.

— Ah I si c'est pour amuser Monsieur !

— Pour m'amuser et me servir, Geneviève. Allons!... commençons-nous tout de suite ?

— Tout de suite, comme ça !... c'est que j'ai de l'ouvrage en bas !

— Vous reprendrez votre ouvrage plus tardl

oh ! je ne vous tiendrai jamais qu'une heure par séance, je vous le promets.

— Eh bien ! soit monsieur ! commençons

Le général arriva comme l'artiste jetait son esquisse, au fusain, sur la toile.

— Bah! s'exclama t-il, le portrait aussi !

— Le modèle sera indulgent... j'en profite! répliqua Didier.

M. de Vandreuil examina le croquis^

— Mais c'est que ça vient déjà! reprit-il.

— Vrai? ça vient, monsieur? dit Geneviève.

— Oui, ouil... très-bien!... Oh! ce sera-très ressemblant, je le parierai

« Et, est-ce que Paule sait...

— Non.

— Il ne faut rien lui dire alors, vous entendez, Didier? Tu entends, Geneviève? Une surprise pour elle.

Une surprise... ce n'était point l'affaire de Didier, qui avait compté, au contraire, que la curiosité de voir peindre sa vieille domestique amènerait Paule à l'atelier; mais Geneviève acclamait la proposition du général ; force fut à l'infortuné peintre de s'y soumettre

En revanche, il se promit bien de ne pas faire attendre longtemps la susdite surprise à Mademoiselle sa femme ! Tudieu I... de quelle besogne s'était-il chargé là!.... Seul — le plus souvent — une heure, chaque jour, pour une quinzaine au

moins, avec la vieille Bretonne!... Ah! c'était dur!...

Eh bien ! non ! ce ne fut pas dur ! Pendant les deux ou trois premières séances, si. Immobile devant Didier, immobile et muette, Geneviève lui rappelait assez ces mannequins costumés en usage dans les ateliers. Vainement il lui répétait qu'elle pouvait causer.... que loin de nuire à la confection de son image celay aiderait, Geneviève s'obstinait à ne pas desserrer les dents.

Et dans cette obstination Didier vit le résultat d'un mot d'ordre donné. Geneviève avait tout révélé à sa mal tresse, et, craignant qu'elle ne bavardât trop, celle-ci lui avait enjoint de ne pas bavarder du tout.

Mais il y a bavardage et bavardage, comme il y a fagots et fagots, et c'était à Didier de montrer à sa femme et à sa confidente qu'elles s'alarmaient à tort et qu'il ne désirait entendre que ce qu'on voudrait bien lui dire.

Un jour, à propos de je ne sais quoi^ Didier demanda à Geneviève depuis combien d'années elle était au service de M. de Vandreuil.

— Depuis quarante quatre ans, monsieur.

— Quarante-quatre ans!... Et quel âge avait Paule quand son père et sa mère sont morts ?

— Trois ans.

— Trois ans! Pauvre petite !... Et c'est vous que le général chargea du soin de l'élever?

— Oui, monsieur... oui, c'est moi! Et depuis ce moment je ne la quittai pas d'une minute ! Elle était si frêle, si délicate 1...

— Ah ! Elle était délicate?

— Oh ! Monsieur, mais les médecins ne croyaient pas que nous la garderions?

— Et on l'a gardée, cependant... grâce à vous!...

— Oh 1 grâce à moi ! grâce à moi ! Je n'ai fait

que mon devoir en la soignant bien!... Elle était si gentille ! si bonne!... Car elle n'a jamais ressemblé aux autres enfants... elle!... Elle n*a jamais crié... non, Monsieur, elle n'a jamais été emportée, volontaire !..

— Parce qu'elle se sentait aimée par vous e» qu'elle vous aimait 1...

— Et je ne la gâtais pas cependant, monsieur... Non ! . . . Tenez, un matin, je me rappelle ... — elle avait six ans, alors; et avait-elle six ans ? tout au plus !— Mademoiselle ne voulait pas manger son potage... un excellent potage gras que je lui faisais moi-même... au pain, aux pâtes... je variais, vous concevez ? Ça Teût dégoûtée, cette petite, démanger tous les matins la même chose. Bref, elle n'en voulait donc pas de son potage, ce jour-là. Un caprice! J'avais eu beau la supplier, la gronder... c'était comme si j'eusse chanté I De guerre lasse, je lui dis : « Mademoiselle, puisque vous refusez la nourriture que je vous prépare., c'est donc

16a MADEMOISELLE MA FEMME.

que VOUS trouvez que je la prépare mal... et puisque vous trouvez que je ne fais pas tien vos potages , j'aurais donc tort de continuer à vous en faire. Désormais la cuisinière se chargera de vos déjeuners, et moi je ne m'occuperai plus de vous que pour vous lever et vous coucher. Voilà ! »

« Ah ! Monsieur, je n'avais pas achevé que ma chère demoiselle me criait en me sautant au cou . «Non, noni Nini... » — elle m'appelait Nini... un petit nom... — «je veux que tu me fasses toujours ma soupe!... toi î toi!... Il n'y a que toi qui la fait bonne!... »

« Et elle la mangea tout de suite, sa soupe I Tout de suite... c'est-à-dire après que je l'eus fait réchaufîer un brin!... Pendant que nous nous disputions, il s'était refroidi, ce potage ! Ça n'était plus bon.

« Mais, c'est égal, vous voyez, je ne Tai jamais plus gâtée que ça, mademoiselle!. . Ohl II faut les tenir, les enfants!..

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Didier avait trouve le joint; une fois sur le chapitre des faits et gestes de sa demoiselle^ Geneviève ne tarissait pas ; chaque jour c'était un nouvel épisode de l'histoire de renfaace de Paule qu'elle lui contait ; un détail sur son caractère, sur ses habitudes, qu'elle lui révélait ; et Didier écoutait avec un plaisir nouveau, chaque jour, le babil de la vieille femme. Rien n'est indifférent de ce qui concerne les gens qu'on aime!... Et Didier commençait à aimer, mais à aimer beaucoup, mademoiselle sa femme!...

A l'aimer d'autant plus, peut-être, qu'elle paraissait s'en soucier d'autant moins!...

164 MADEMOISELLE MA FEMMB.

Enfin le portrait de Geneviève était termmé. Une atroce croûte, comme peinture !... Mais comme ressemblance, un bijou ! Affreux, de ressemblance, ce portrait ! . . . Hasard, talent, qu'étaifce? nous l'ignorons ! toujours est-il que, le dernier coup de flon donné à l'œuvre, le général n'eut pas de cesse que Paule ne fût venue la voir. Elle était à son piano comme d'ordinaire.

— Tu pianoteras plus tard, Paulette, dit-il, pour le moment il s'agit de monter à l'atelier de ton mari I...

Et, tout en passant sous le sien le bras de sa petite fille, le vieillard poursuivit, doucenient grondeur.

— Sais-tu que tu ne te comportes pas bien avec Ion mari, Paulette ?

— Pourquoi donc, grand papa ?

— Pourquoi ! pourquoi ! . .. tu me comprends vilaine I L'odeur de la couleur qui t'incommode !... peuh!... Didier s'habitue bien à ton roucouleur de romances, lui, quand tu t'habituerais. . . au prix d'un peu de mal de tête... à sa peinture!... Je ne suis pas content de toi, Paulette

— Grand père !

— Non, je ne suis pas content !... il est plus aimable que jamais, avec toi, ton mari. . . rangé, sage comme une image!... ne bougeant point de son chevalet, le jour... de tes jupons, le soir ! Kt on dirait que tu fais exprès, toi, de lui tourner le dos !...

— Grand père!...

16G MAJDEMOrSELLE MA FEMME.

— Allons ! allons ! je ne suis pas aveugle I Un nuage qui s'est élevé entre vous, peut-être!... il faut se dépêcher de dissiper cela!... Saprelotte!... avant de partir pour le grand voyage, ça m'irait, à moi, d'avoir encore une petite Paulotte... une seconde édition de ma petite Paulette... à faire sauter sur mes genoux!...

— Grand père!...

— Hem! Qu'as-tu donc?... Voyez-vous ma dame qui rougit comme une fillette parce qu'on lui parle de...

— Je vous en prie !...

— Là, là!... on se tait ! ne gronde pas! Mais si tu veux que je ne me fâche pas non plus, souviens-toi!...

— Je me souviendrai, grand père, je vous le promets.

Causant ainsi, Pauleet le général étaient arrivés à l'atelier, au milieu duauel se dressait le portrait de Geneviève.

Dans un coin se tenait l'artiste..

Dans un autre coin le modèle...

Tout émue, encore, de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son aïeul, Paule regardait, en silence, l'image de la vieille Bretonne...

— Eh bien ? fit le général, c'est tout ce que tu dis, Paulette ? Tu ne reconnais pas...

— Pardon ! pardon!... Mes compliments, Didier ; très ressemblant I

— Pas vrai, madame, que c'est fièrement bien ! s écria Geneviève.

— Oh ! bien !... Il y a de grands défauts sans doute 1 dit modestement Didier ; mais c'est un début, vous le remarquerez, Paule?...

— Un début qui me donne le désir de mettre, pour mon compte, à contribution, votre talent, mon ami.

— Il serait possible!... Vous consentiriez!... Mais... si Todeur de la peinture...

— On s'habitue à tout... n'est-ce pas, grandpère?

Paule souriait railleusement en prononçant ces mots.

Ce sourire rendit Didier pensif.

Ils étaient seuls, dansTatelier.

— Cependant, dit-il, si ce n'était que pour faire plaisir à M. de Vandreuil, ma chère Paule, que vous ayez résolu de disposer en ma faveur de quelques heures de votre temps..,.

Elle le regarda dans les yeux.

— Vous me dispenseriez de ce sacrifice ? conclut-elle.

Il pâlit.

— Evidemment, s'il y a... sacrifice de votre part, reprit-il, je serai heureux de vous en dispenser.

iO

« Mais, j'y songe!... Oui, je comprends !... M. deVandreuil vous a reproché peut-être... et vous vous imaginez que ces reproches émanent d'une plainte secrète de moi !..

« Vous vous trompez, Paule, jen'ai pas le droit de me plaindre de vous. Sur mon honneur, quoi que vous ait dit M. de Vandreuil, je n'y suis donc pour rien!...

« D'ailleurs... vous ne me faites pas l'injure de croire que j'aie pris au sérieux les éloges dont vous et votre grand-père avez eu la politesse de saluer mon talent ! Je n'ai pas ombre de talent, jele sais... et, m'en jugeant indigne, je récuse la tâche dont votre complaisance daignait me charger!

« C'est assez d'une victime de mon pinceau, s'est trop peut-être. Je ne recommencerai pas \ »

Didier affectait un ton léger. Mais sa voix, gui

MADEMOISELLE MA FEMME. 17î

tremblait, démentait son apparente insouciance.

Paule lui tendit la main ; ses soupçons — si elle en avait eu — n'existaient plus.

— J'ai dit que je voulais que vous me fissiez mon portrait, je le veux toujours I... fit-elle.

-^ Comment !

—Et, avant tout, je vous prie d'être bien persuadé, monsieur, que je ne considère'point comme un sacrifice les heures que j'accorderai à votre talent!... Oui, votre talent !.. . Il faut en prendre votre parti. . . vous n'êtes pas un maître sans doute. . . mais vous faites ressemblant, ce qui est unmérite l Et vous ferez mon portrait, parce que je le veux. je vous le répète... — parce que je vous en prie!...

Ivre de joie, Didier couvrait de baisers laTiai^^ de sa femme...

Elle tressaillit, comme rappelée à elle-même, tout d'un coup, par l'ardeur de ces caresses, et, retirant vivement sa main elle s'enfuit.

Oh ! non, Didier n'était point un maître, et il le regrettait à cette heure du plus profond de son âme, allez!

Avoir à retracer la tête la plus ravissante!... Une tête tout3 remplie de finesse, de grâce, d'espriti —Une tête qu'on adore, par-dessus tout cela! — Et être contraint de s'avouer son impuissance à rendre cet esprit, cette grâce, cette finesse!... Sentir qu'on a devant soi le sujet d'un chef d'oeuvre et être forcé de n'exécuter qu'une manière de pastiche, pâle, terne, sans relief, sans éclat!...

Vingt fois, désespéré, il effaça son ouvrage I

Vingt fois, il fut sur le point de l'aba idonnsr !..

Mais la vingt-et-unième fois, Paule se fâcha... — tout doucement.

— C'est trop d'amour-propre ! dit-elle. Vcus n'aviez pas toutes ces susceptibilités avec Geneviève. . . traitez-moi comme elle !

—Oh!...

— Il n'y a pas de : « oh ! » D'abord, si vous effacez encore votre esquisse, je ne pose plus !..

Didier se le tint pour dit

Et l'amour eut-il pitié de l'inhabile artiste ? guida-t-il son pinceau ? Ce qu'il y a de certain c'est que le portrait de Paule vint, et très bien^ ma foi ! non seulement comme ressemblance, mais aussi comme couleur, comme dessin.

Le général parlait de l'envoyer à l'exposition 1

Geneviève se pâmait devant l

Paule donnait tous les jours une séance de deux heures à son mari.

Et lui, peignant, elle, posant, on causait- On causait comme une paire d'amis

D'amis I... oh ! jamais un mot d'amour qui montrât le bout d'une de ses syllabes dans ces entretiens !

Un curieux qui eût collé son oreille à la porte de l'atelier eût supposé qu'il y avait là un frère et une sœur.

Ce n'était point que Didier ne brûlât d'envie d'amener les choses sur un pied plus tendre ! mais quand son cœur l'y entraînait, quand la

passion lui disait : « Va ! >» la raison lui disait : « Arrête. »

Et il s'arrêtait.

Condamné, en expiation de ses fautes, au supplice du purgatoire, il sentait, d'instinct, que l'heure n'avait pas encore sonné, pour lui, de réclamer les délices du paradis.

L'espace d'une minute, pourtant, un iour, il crut toucher au terme de son martyre.

Un jour de novembre. La bise soufflait au dehors; engourdie par la douce chaleur qui régnait dans l'atelier, bercée par les pétillements de l'âtre, Paule, un peu souiïrante, cejour là, s'était lais-

sée aller, les yeux fermés, au foud de son fauteuil...

De peur de troubler le repos de mademoiselle sa femme. — un excès de sollicitude, car les coups de la brosse sur la toile ne font pas, que nous sachions, grand bruit, — Didier avait cessé de travailler...

Et, immobile, il contemplait la jeune fille... oh ! il la contemplait, comme il ne lui avait pas encore été permis, jusque-]à, de le faire: en toute liberté d'admiration. Détaillant une à une toutes ses beautés... visibles... et, du connu, passant à l'inconnu, entrevoyant presque, de l'âme, ce qu'il ne pouvait distinguer du-regard.

Une contemplation dangereuse, surtout pour un mari... si peu mari 1

Didier entendait son cœur battre. Fût-ce pour s'assurer que le cœur de sa femme battait aussi.

ADEMOISEILE MA F2MME. 177

ïTiS-s voilà qu'usant de mille précautions i2 ^e leva et s'aj: procha d'elle ! . . .

Elle dormait !... Elle n'avait pas bougé î... Elle ne bougeait pas! Un baiser, un seul, cueilli sur ces lèvres demi-closes... était-ce un crime?

Il se pencha...— Elle souriait î... Elle souriait! Peut-être ne dormait-elle pas!... — Il se pencha encore...

Mais soudain elle détourna la tête. Ohl par un mouvement purement machinal... parce que sa tête était mal posée, voilà tout!

Cependant, reculant effrayé, Didier alla heurter un tabouret qui se renversa.

Paule entr'ouvrit les yeux.

— Pardon, mon ami, dit-elle, je suis bien impolie, n'est-ce pas ?... Mais c'est malgré moi...

— Dormez, dormez, pourquoi vous gêner? repartit-il d'une voix affectueuse.

Et mentalement il ajouta :

— Non, je n'abuserai pas de sa confiance !... Ce baiser serait un vol, dont elle aurait horreur peut-être... comme du premier !

« Je dois attendre encore... j'attendrai ! »

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