‹ Mademoiselle, ma femmeChapitre 6 sur 11 · LA. DEMOISELLE AUX MILLIONS · texte numérisé non relu

LA. DEMOISELLE AUX MILLIONS

Terminé vers la fin de janvier, et placé dans un suberbe cadre sculpté, au salon, le portrait de Paule fut Tobjet de l'enthousiasme universel, à l'hôtel de Vandreuil.

On n'en revenait pas. Quoi ! M. Didier de

Prats était un si grand artiste I..

Mais c'était un meurtre à lui d'avoir si longlen.ps enfoui la lumière sous le boisseau!..

— Hein ! disait M. de Vandreuil à M. des Prats père, vous ne saviez pas un pareil talent à votre ais?

— Ma foi, non ! répondait Tex-procureur ira» pénal, — le plus étonné, certes, de tous; — et je gagerais que Didier, lui -même, n'en avait pas conscience 1

— ^ Une révélation, mon cher!... C'est Pauletie qui a inspiré Didier. 11 s'était essayé avec Geneviève, il s'est complété avec sa femme.

-«Vienne un chérubin, en maillot à portraîter, que le mari se double du père, et mon gendre entrera tout droit^à l'Institut!...

Un souhait— -non pas celui concernant l'entrée de Didier à Tinstitut, mais celui du chérubin en maillot, -" qui, pour la seconde fois, eut le don d'empourprer le visage de Paule...

Didier feignit de n'avoir jien entendu, lui, et

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de ne sYtre point aperçu non plus du trouille que le propos du grand-père avait causé à mademoiselle sa femme. — Une générosité intelligente.

M. Gustave de Boissière, particulièrement, fut en un tel émoi à l'aspect du portrait de sa petite cousine, que, séance tenante, il cisela, en l'honneur de cette œuvre — hors ligne à tous égards, — un quatrain dont nous regrettons amèrement, l'ayant oublié, de ne pouvoir offrir qu'un seul vers — le dernier — au lecteur..

Comme consolation, par ce vers, le lecteur se fera une idée des autres.

f Les lauriers sur son front s'entremêlent aux 2nyrthes.:i Celait, évidemment, du front de Didier au'il

était question dans le quatrain de M. Gustave, et ce front se montra très sensible à la double couronne dont la muse du poëte le décorait.

Par contre, Paule fit un assez maigre accueil à cette improvisation. Les myrthes qui ne lui plaisaient j)as, je présume.

Depuis quelque temps d'ailleurs, la petite cousine traitait assez froidementle petit cousin; oui, elle ne prêtait plus la même attention soutenue à ses chants; un soirmême que, s'embarlificotant dans une de ces compositions, le poëte menaçait de n'en plus sortir :

— Reposez-vous, Gustave, s'était écriée Paule; vous nous en chantez trop, peut-être, mon ami; cela vous fatigue I

Elle l'engageait à se reposer!... C'est qu'elle n'avait plus besoin de lui.

En revanche, chaque jour, Didier enregistrait

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à son actif une nuance nouvelle dans la conduite, gracieusement progressive, à son égard, de Mademoiselle sa femme.

Il n*y a que les amoureux pour analyser, définir — el savourer — le peu qu'on leur accorde en attendant le beaucoup qu'ils espèrent.

Ainsi, maintenant, assise à ses côtés, Paule tolérait que le genou de son mari cherchât... et trouvât le sien...

Souvent, à la dérobée, il lui serrait la main... et elle se la laissait serrer!...

Souvent, pendant la partie de trictrac, elle venait, sous prétexte de suivre le jeu, s'appuyer sur l'épaule de Didier... qui, en ces occasions, perdant aussitôt la tête, commettait école sut école,.. oubliant de battre ou de marquer des points acquis.

Vous souriez, lecteur. Vous vous étonnez qu'un homme tel que Didier des Prats, Tex-

amant de Madenioiselle Marioii, se résignât si patiemment à filer le parlait amour avec une petite fille... qui lui appartenait, au bout du compte; à laquelle — légalement, — il n'avait qu'à dire: «je veux!» pour en être obéî.

Ceci est de l'histoire, pourtant. Décidé à se réhabiliter dans l'esprit et le cœur de Paule, Didier avait fini par goûter une sorte de jouissance dans l'accomplisement même de sa résolution. 11 avait des moments de révolte, sans doute!... Parfois, le soir, dans sa chambre solitaire, il lui prenait de furieux désirs de courir près de mademoiselle sa femme lui crier ; « Ne suis-je pas suffisamment puni ? Puisque vous me permettez — car vous me le permettez ! — de vous aimer en pensée, ne me le permettrez-vous pas en fait?»

Mais non 1 Comme le chien châtié pour nne faute attend que son maître le rappelle pour aller à lui, Didier s'était juré de ne dire à sa femme : ] Je vous aime ! » que lorsqu'elle lui prouverai

qu'elle avait oublié que, jadis, il ne l'aimait pas!...

Et, fidèle à son serment, il imposait silence à ses désirs.

De l'héroïsme, ou nous ne nous y connaissons pas.

Les mois de février et de mars s'écoulèrent sans amener de changements dans la situation.

Didier commençait à supporter avec moins de résignation son puigatoire conjugal.

Ou se lasse de tout.... même de souffrir.

Il continuait, néanmoins, à n'en lien laisseï paraître.

Mais il changeait, il maigrissait, et cela si visiblement que le général en fit, un jour, tout haut, la remarque.

— Est-ce que vous êtes malade, Didier ? dit-il brusquement. Vous êtes tout pâlot.

— Je me porte à merveille, général.

— A merveille ! A merveille !... N'es-tu pas de mon avis, Paulette, que ton mari n'a pas bonne mine ?

La jeune fille regarda Didier

— En effet, repartit-elle. Vous travaillez trop, mon ami I

Il est certain que, pour se distraire, ce pauvre Didier abattait fièrement d'ouvrage, depuis quelque temps ! Après une copie, une autre I... Il ne savait plus où les accrocher.

— Voyons, reprit le général, 11 ne s'agit pas de ça... vous êtes trop sédentaire, peut-être, Didier; j'entends que vous soniez plus souvent. Et, d'abord, il y a une première représentation, ce soir, au Gymnase... vous y conduirez votre femme...

« C'est très- joli de faire mon trictrac tous les soirs... mais il ne faut pas que le soin de mon plaisir nuise à votre santé.

a Je m'en vais vous envoyer chercher une loge, mes enfants. J'irais bien avec vous, au théâtre... mais ma goutte a Tair de vouloir me taquiner... je me coucherai de bonne heure, moi. »

Une belle loge de face qu'on avait rapportée. A huit heures et demie, Didier et Paule s'y instal-

laient; lui, tout joyeux dépasser une soirée en tête à tête avec sa femme; elle, pensive, préoccupée. Une préoccupation qui céda bientôt, d'ailleurs, au tharme de la pièce ; — une des mieux réussies de Sardou ; — à celui de la conversation de Didier.

La toile tombait sur le second acte ; la chaleur était excessive dans la salle ; Didier proposa un tour de foyer à Paule.

Elle accepta.

Chacun connaît le foyer du Gymnase ; ce mesquin salon oblong où l'on marche les uns sur les autres... les soirs, surtout, de première représentation. Mais on a l'avantage aussi, là, ces soirs solennels, de coudoyer la plupart des sommités littéraires ; Didier qui en connaissait, de Vue, un grand nombre, se plaisait a les désigner à sa femme...

Il en était à ,sa cinquième ou sixième célébritét

lorsque soudain il fronça le sourcil à l'aspect d'un couple, venant en sens inverse de lui, composé d'un de ses anciens amis, — M. Hector Grondin, — et de sa maîtresse, M"* Hermosa.; ledit couple, si le lecteur daigne se le rappeler, ayant fait partie, comme convives, de ce déjeuner— ses suprêmes agapes de garçon, — où Didier avait si maladroitement — suivant l'opinion de Léa... et la nôtre, — développé ses théories... plus que légères... au sujet de son mariage prochain.

Rien d'extraordinaire, sans doute, à cette rencontre d'un ancien ami et de sa maîtresse, dans un foyer de théâtre, un soir de première représentation. Et, pourtant, nous avons dit que cette rencontre produisit sur Didier un effet désagréable. Pourquoi? L'explication en est toute simple :

A l'issue d'un dîner fin, chez Brébant, Hector Grondin et sa belle avaient eu l'idée d'entrer au Gymnase; une fantaisie qui coûtait ses cinq petits louis à Grondin ; mais quand on a bien dîné ii

faut bien s'amuser un peu ! Et s'amusaient-ils... même un peu ? Non ; trop de Champagne dans la tête, ce monsieur et cette dame. Ils écoulaient la comédie nouvelle, mais ils ne l'entendaient pas; et cela est si vrai qu'après deux actes je gage qu'ils eussent été très embarassés, l'un et l'autre, d'en citer un seul mot l Et c'était dans ces dispositions que notre aimable couple, venu au foyer pour essayer d'y souffler, s'était tout d'un coup trouvé en face de Didier et de Paule.

— Tiens I... des Prats! s'exclama Grondin.

— Et sa femme, sans doute, qui est avec lui?

— Oui... Eh I eh! La demoiselle aux millions î

— Dont il raffolle, paraît-il, à présent, puisqu'il a balancé^ pour elle, Marion I

— Cette infortunée Marion!... — Eh bien! n'est-ce pas, Zaza, qu'elle n'est pas Ivo^ déchirée^ cette petite?

— Huml Rien de trop!... Pas de chic!...

— Allons! allons '.elle n'est pas mal!... elle l'est pas mal!...

M. Hectcf Grondin et Mademoiselle Hermosa se fussent contentés d'échanger ainsi leurs réflexions, sur Didier et Paule, que cela eût été — relativement — pardonnable; on réfléchit comme on peut; mais c'est qu'en parlant, ils ricanaient, leur regard rivé au jeune homme et à la jeune femme...

Et c'est qu'en ricanant, poussés par la foule, ils approchaient de plus en plus de Didier et de Paule que le courant amenait, de leur côté, vers euxi

D'instinct, Didier l'avait deviné : il y avait un danger pour lui dans la rencontre de Grondin et d'Hermosa. U n'entendait pas, il ne pouvait entendre encore ce qu'ils disaient, mais il craignait de l'entendre bientôt... il craignait, surtout, que Paule ne l'entendît... ,

Pour conjurer ce péril, il se pencha versPauie.

— Retournons-nous à notre loge, chère amie? dit-il ; c'est insupportable, en vérité, de marcher dans cette foule !

11 parlait haut, mais si haut qu'il parlât, ces mots, prononcés par Grondin et Hermosa, passant alors à ses côtés, parvinrent à son oreille, pendant même qu'il parlait :

« La demoiselle aux millions ! . . . — La demoiselle aux millions !... »

— Je le veux bien, repartit Paule, impassible. 0 joie ! Elle n'avait rien entendu, elle I...

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