REALITE
Le lendemain matin, à neuf heures, Didier reposait encore, lorsque Geneviève entra dans sa chambre, en criant :
— Allons, monsieur, réveillez-vous ! voilà le médecin.
— Le médecin! répéta Didier, en se frottant les yeux, pourquoi faire?
— Mais pour voir si vous êtes en état de vous mettre en voyage, mon cher des Prats! Ah! mais! c'est
qu'il ne faut pas badiner avec les blessures!... s'il y a encore de l'inflammation, je vous garde à Paris, moi ! j'en suis fâché!
C'était le médecin qui parlait ainsi en s'approchantde Didier. M. Bernheim, son docteur et son ami ; un aimable homma
Déplus en plus effaré, Didier considérait de haut en bas M. Bernheim.
— Oui, oui, reprit ce dernier, affectant un mine sévère, je conçois... on brûle d'envie de courir se promener. . . de respirer l'air printanier — d'autant plus qu'il fait un temps magnifique, aujourd'hui! — et l'on serait furieux que le médecin s'opposât à toutes ces joies ! Ah ! mais, je le répète, le devoir avant tout ! Je ne connais que cela, moi, le devoir. Voyons ce bras... hum! hum! avez- vous souffert, cette nuit?
— Non. J'ai dormi comme un loir.
— Bon ! cette langue? Pas mauvaise, la langue!... Ht ce pouls... plus de fièvre!... bon! Huml hum!... ça vous fait mal que je vous retire ce bandage ?
— Pas du tout.
— Pas du tout!... Eh bien, mais, en effet, où est elle, cette blessure ? Elle s'est envolée ! . . . Psitt ! . . . Qui est-ce qui disait que vous aviez une blessure au bras, mon cher ami ?... Pas de gonflement, de tuméfaction!... Penh!... mais en vérité j'ignore à quel propos on m'a appelé ici, moi, cematin!... c'est une plaisanterie de déranger un honnête médecin pour une échauboulure pareille !
— On vous â appelé? qui est-ce qui vous a appelé, docteur ?
— Gomment, qui est-ce qui m'a appelé ? mais M"'' des Prats.
— M^MesPrats?
242 MADEMOISEfiE MA FEMME.
— Avant de partir avec vous pour la campagne...
— Pour la campagne?.
— Pour Ghevreuse... oui... — Vous ne vous souvenez plus que vous aviez l'intention de vous rendre aujourd'hui, avec madame, à Ghevreuse?...
— Ah?... — pardon 1 si!... — alors?
— Alors, avant de partir, M*"^ des Prats a exigé que je lui assurasse que ce petit voyage... ce déplacement, n'auraient poùit de conséquences funestes pour vous. Et je m'en vais lui dire que vous pouvez partir pour le tour du monde si cela vous amuse ! Au revoir, Didier !... Ah ! gardez encore votre bras en écharpe aujourd'hui et demain... vous entendez?-., par précaution... par pure précaution. Et puis, cela vous donne un aii intéressant qui vous sied trèsbien! Ah! ah ! Adieu!
M. Bernheim n'était pas sorti que Didier sautait à bas de son lit et sonnait son valet de chambre pour 'habiller.
Et Geneviève qui s'était retirée pendant la visite du docteur ! Quel dommage ! Didier l'eût interrogée!...— interrogée ! sur quoi ? — N'était-ilpasau courant de tout maintenant ? Ce projet, ce grand projet conçu par mademoiselle sa femme, c'était celui de ce voyage à Chevreuse ! Ils allaient partir tous deux pour Chevreuse ! rien que tous deux î Oh ! le général ne les accompagnerait pas ! D'abord il ne se lendait guère, pour l'habiter, à sa caiilpagne. que vers la fin d'avril. Et puis... et puis... puisque Paule lui avait pardonné... tout à fait pardonné... — Didier en était convaincu I...
son pardon lui avait été accordé la veille sous la forme à la fois la plus discrète et la plus charmante!... — donc... donc le général ne les accompagnerait pas à Ghevreuse, c'était évident !...
Il était habillé , il descendit au salon.
Pauls s*y trouvait déjà, prête à partir.
— N'est-ce pas gue cela ne vous ennuie pas, Didier, dit-elle en souriant, de passer deux à trois jours à Ghevreuse ?
— Oh!...
Due exclamation qui valait, comme éloquence, vingt discours.
Didier reprit, souriant à son tour f
— Vous aviez peur que cela ne m'ennuyât?
— Pas moi, non, mais ..
— Mais moi, sapristi ! moi, s'écria le général, je dis qu'il n'y a pas de bon sens à s'en aller à la campagne... quand il n'y a pas encore de feuilles aux arbres ! ... Au mois de mars, il gèle, le soir 1
— Nous ferons du feu.
— Et toute la journée que devi end riez-vous?
— Nous nous promènerons...
— Vous vous promènerez! . .. vous vous amuserez... etmoi, pendant ce temps...
— Voyons, petit père, puisque ce voyage me fait plaisir !...Hier au soir, quand je t'en ai causé, tu as été gentil, tu n'as rien trouvé contre !... Et ce matin, voilà que tu grondes !... fi !... Nous ne resterons pas longtemps, d'ailleurs, à Ghevreuse, sois tranquille !... deux, trois jours, au plus!...
t Et nous te rapporterons de la violette... un
gros bojquet de violettes, tu entends ?... »
Paule embrassait son grand père en le suppliant le la sorte.
— Allons I fit-il, partez donc, méchants I... Et il ajouta entre ses dents:
— Un caprice de nouvelle mariée!... Au fait.. 5 j'aurais tort de m'en chagriner!... nous y gagnerons tous, peut-être.
Une calèche de voyage attendait Panle et Didier dans la cour de l'hôtel ; ils y prirent place ; Geneviève grimpa sur le siège à côté du cocher.
Il fallait bien quelqu'un pour leur faire à déjeuner et à dîner au château.
Didier était si heureux qu'il ne trouvait pas un mot à dire.
Cependant, comme la voiture commençait de rouler, cherchant d'une main qui tremblait la main de sa femme :
— Oh! chère Paule, murmura-t-il, que je vous aime!
— Chut ! fit-elle, rougissante, nous causerons décela... là-bas!...
Ghevreuse est à sept lieues environ de Paris. Partis à dix heures, à midi et demi nos voyageurs entraient au château.
Les concierges, qu'on n'avait pas avertis d8 €eiï3 visite, étaient aux cent coups !
« Comment monsieur et madame mangeraient ils ?.. . on n'avait rien !.. . si l'on avait su !...
Geneviève apaisa ces désespoirs.
— Ne VOUS inquiétez pas, dit-elle, j'ai songé à tout, moi!.. Pardi ! je présumais bien que, si je comptais sur vous, monsieur et madame risqueraient de mourir de faim ici!
a Mais voyez!... •
La Bretonne montrait aux concierges un immense panier, rem^jU de provisions, apporté de Paris,
— Il y a là-dedans dequoi nourrir pendant huit jours un régiment! conclut-elle, toute fiera.
Un régiment de soldats... et vingt-cinq régiments d'amoui'eux 1...
Si Geneviève se fût doutée du peu de nourriture que des amoureux consomment, certes, elle eût pris son panier de moitié moins grand 1...
Mais elle ne pouvait pas se douter de cela, cette
bonne vieille fiWe, n'ayant guère jamais connu l'amour que de réputation.
Joyeuse, du reste, et vive, ce jour là, Geneviève D'instinct, sinon d'expérience, comprenant le bonheur de sa demoiselle — elle pouvait dire encore : « ma demoiselle » — la Bretonne rayonnait.
Tandis qu'elle apprêtait le déjeuner, Didier et Paule firent un tour de parc.
C'était vrai ; il n'y avait pas encore vestige de euilles auxarbres! Les lilas, seulement, les chèvrefeuilles bourgeonnaient.
Mais l'air était doux, déjà ; le gazon, vert ; dans les branches les oiseaux gazouillaient!...
C'était bien le printemps qui s'annonçait dans la naturel..
Dans le cœnr de Didier et de Paule il était en pleine floraison.
Ils marchaient lentement, causant tout bas, comme s'ils eussent craint qu'on ne les entendît.
Que se disaient-ils? Du passé, pas un mot! oh! pas un seul!...
Puisqu'elle l'avait oublié, elle, pourquoi eût-elle >aiié du passé?
Quant à lui, il ne vivait plus que dans le présent... et l'avenir.
î/avenir... non ; le présent toujours. Demain, «'est l'avenir ; ce soir ^ c'est le présent.
De temps en temps, ils s'arrêtaient, et, au plus doux bruit qui s'y soit jamais produit depuis que le monde est monde,— harmonie que nul instrument humain ne parviendra jamais à imiter, — les oiseaux, surpris, mais non effarouchés, regardant nos amoureux, se disaient, entre eux, je gage : « Tiens ! tiens ! ceux-là aussi songent donc à se construire bientôt un nid ! »
MADibMOiSiiJUU^ MA. FKMMP;. '4,ZfX
Au détour d'une allée, Paule et Didier se croisèrent avec un jeune homme et une jeune femme... comme eux les bras enlacés, comme eux faisant de temps à autre une halte pour échanger un baiser.
C'étaient la fille du concierge — Jeanne — et son mari, Vincent Lecoulteux, employé comme aide-jardinier au château.
Mutuellement troublés par cette rencontre su bits, les deux couples se remirent en se reconnaissant.
— Ah ! madame et monsieur des Prats I s'é '^ria M"' Lecoulteux. en s'avancant vers la petite
fille et le gendre de son maître. Vous voilà donc au château, monsieur et madame ?
— Comme tu vois, Jeanne, dit Paulo^ ^ Pour longtemps »
— Pour deux à trois jours.
—Idée de voir pousser les lilas, pas vrai, madame? Madame!... Tout de même que vous n'étiez encore que mademoiselle quand vous avez quitté Chevreuse, ily a six mois, et que maintenant. . . Au fait... c'est mon mari qu'est làavec moi, monsieur et madame...
— J'aime à le croire, repartit, en riant, Didier. — Vincunt Lecoulteux...
— Oui, oui, dit Paule ; je connais M. Vincent Lecoulteux!...
— Pardi, puisqu'il me courtisait depuis un an déjà, lorsque cet automne dernier... mon Dieu! mais nous nous sommes mariés presqu'à la même époque que vous, Vincent et moi, monsieur et madame. Vous le 20 octobre, je crois... et nous le 25...
— Et nous n'avons pas perdu notre temps ! dit le jardinier en lançant une œillade à sa femme. Le mariage en octobre... en juillet prochain 1© baptême!...
— Veux-tu te taire, Vincent!...
— Tiens. . où est le mal de..,
— Je te dis de te taire, nigaud ! Monsieur et madame, bien du plaisir à votre promenade ! Nous rentrons, nous Allons, vien?-tu, Viscentî
||4 MADEMOISELLE MA FEMMBL
Non, vraiment, M. Vincent n'avaio pas perdu son temps ! La rondeur de la taille de sa femme en témoignait ! Mais il eût pu se dispenser de se vanter de ses hauts faits devant DidieretPaale... devant Paule surtout, que les paroles du jardinier avaient rendue rouge comme une cerise...
Mais le son d'une cloche retentit du côté du château. Le déjeuner était préparé ; Geneviève avertissait monsieur et madame qu'ils étaient •ervii.
Ils déjeunèrent faiblement... oh! très faiblement! En vain Geneviève les pressait de faire honneur à ses provisions :
MADEMOISELLE MA F'EMMB è5Ô
— ^rais ce n'est pas possible, répétait la vieille Brotoaiie, vous avei mangé quelijae chose quelque parti
— Non, je te jure, ma bonne, répondait Paule.
— Alors, pourquoi que vous n'avez pas plus -l'appétit! Moi, je dévore ici 1...
— Eh bien ! dévore pour nous deux ! Au revoir.
Et Paule et Didier de s'élancer, en riant, hors le la salle à manger, et de regagner le parc.
' De quel côté nous dirigeons-nous? dit-iL
256 MADE^rOTPELLE MA FEMME.
— Ah! repartit-elle, en lui prenant le bras, si cela ne vous contrariait pas, Didier, je serais bien contente de...
— De?
Du doigt elle lui montrait, pointant, à quelque distance, le clocher de l'c-glise de la petite ville.
— J*ai l'habitude, tons les ans, à mon retour à Chevreuse, d'aller prier dans cette église.
— Allons prier, dit simplement Didier.
Ils enfi'i^rpnt nnn<: l'^-^li*:?^ çilor^o^piTcn pf, g'ag^mouillèroHl l'un à côLéde l'autre sur ia dalle..
MADEMOISELLE MA PERIME. 257
Et ils prièrent tous deux. Tous deux. L'amour pur assainit l'ûmc. Ce qui lui eût paru souverainement ridicule, six mois auparavant, semblait maintenant tout naturel à Didier. Hôte de Dieu, c'est un devoir de parler à Dieu. ..
Et comme on lui parle bien quand on a aie remercier d'un bonheur!
Au sortir de l'église, Paule se serrait plus tendrement encore contre son maiil
A)}:égeons. Aussi bien, quand nous posséderions la plume d'un poëte — d'un vrai poëte ; pas celle de il. Gustave de Boissière ; — ne réussirions-nous point à retracée fidèlement cette jour-
née toute d'enchantemeuts pour Didier et pour Paule...
Le soir était venu. Ils avaient diné... comme ils avait déjeuné : pour mémoire.
Et rendons cette justice à Geneviève qu'eDe finit par en prendre son parti. L'instinct, encore une fois, qui suppléait à la science chez la vieille Bretonne.
Comme huit heures sonnaient
— Vous n*avez plus besoin de moi, pas vrai, monsieur, madame? dit-elle.
— Non ! répliqua vivement Didier.
-^ C'est que je suis un brin fatiguée, je ne vouf» le cacherai pas...
MADEMOISELLE MA PEMMB, 1^9
«• BîQnl bieul bonsoir, Geneviève, pepril Didier,
— Bousoir, Geneviève, répéta Paule.
— Bonsoir. Il y a un bon feu... dans votre chambre... — Geneviève appuya sar ces deux mots • votre chambre, » A demain!
La vraie nuit de noces; un« de ces nuits dont on garderait le souvenir cent ans, si Ton vivait
cent ansî...
Un seul détail de ces délicieuses heures ;
— Bien vrai, tu m*aimes, maintenant? disail
Didier à mademoi... — non, à madame sa femme.
Un baiser, d'abord, qui était déjà une réponse, puis:
— Mais je t'ai toujours aimé, fit-elle, sinon... t'imagines- tu donc que je t'eusse donné ma main... après... après...
Une phrase remplacée par un nouveau baiser; il était tacitement convenu qu'on ne s'occuperait plus jamais des nuages disparus. Paule reprit :
—J'avais donc autant de chagrin que toi d'êtro séparée de toi... j'en avais davantage puisque jo t'aimais et que tu ne m'aimais pas...
«Mais je voulais être aimée... et c'est pour cela que je t'ai fait souffrir... en souffraut moimême...
« Ai-jeeu tort?
— Oh! non! tu as agi... comme il serait à souhaiter que toutes le? femmes agissent en pareil cas. Tues un angel... et je t'aime I... je Liii* nierai toujours?
Le fau est que si Paule ne se fût pas cnaduite >:omme elle l'avait fait, au lieu de la serrer Lendrement dans ses bras, à cette heure, Didier eàt été sans doute encore sous le joug de M"« Marion, la maîtresse de M. Tiercelet...
Brrrr !... il frissonna à cette pensée!...