MADEMOISELLE MA US
François Gérard, ami et condisciple de Girodet, autrefois l'un des juges du tribunal révolutionnaire qui, par haine de la royauté, avait condamné Marie-Antoinette, était fier à présent de pouvoir se réchauffer aux rayons de la beauté tropicale de l'heureuse Joséphine, et d'être un des serviteurs de la monarchie et des peintres de la cour.
Sa spirituelle palette avait immortalisé presque toutes les célébrités de cette époque : l'empereur et l'impératrice, Marie Annonciade et Hortense de Beauharnais (la sœur et la belle-fille de Napoléon); le général Bernadotte, le duc de Bassano, le maréchal Soult, le duc de Montebello ; le prince de Tallevrand, madame de Staël, la Corinne de la France, et la comtesse Regnault de Saint-Jean d'Angély, la Messaline de l'empire ; son maître David et son ami Ducis ; Talma et notre fameuse Mars.
Arrivons aux compositeurs.
Nicolas Dalayrac, l'auteur des Deux Savoyards, de Raoul de Créqtiy, d'Adolphe et Clara et de cinquante autres opéras et opérettes plus ou moins réussis, qui, un jour, voulait mettre en musique tous les
bulletins de bataille de l'empereur, et un autre jour, le Code Napoléon tout entier, afin de prouver son vif attachement à son souverain et sa reconnaissance pour la croix de la Légion d'honneur qu'il lui avait décernée. Ce musicien , éternellement amoureux et affligé d'un catarrhe perpétuel, déclarait à qui voulait l'entendre, qu'il était prêt à donner tous ses opéras pour un seul rôle de mademoiselle Mars, et toute sa fortune pour un seul baiser de sa bouche.
Félix Blangini, auteur des opéras-comiques : la Fausse Duègne, Zélie et Terville, un des amis de la princesse Pauline, sœur de l'empereur et femme du prince Borghèse, lequel profitait des inspirations de sa muse facile pour déposer , comme tribut d'admiration, aux pieds de la célèbre Hippolyte une multitude de jolies romances et d'amoureux nocturnes, entre autres un remarquable chant de Mars.
Louis-Philippe Drouet, le plus fameux flûtiste de ce temps-là, proche parent de l'ancien maître de poste de Ste-Menehould, Jean -Baptiste Drouet, qui, ayant reconnu Louis XVI dans sa fuite à Varennes, avait
uigm
été la cause de son arrestation, enchanta plus d'une fois le cercle d'élite de cette cour par son rare talent.
Si nous passons de la littérature et de l'art à la critique, nous trouvons en première ligne une de nos connaissances , l'abbé Geoffroy, PAnnibal des coulisses, l' Attila des comédiens, la critique personnifiée, le roi du feuilleton.
On ne redoutait pas moins le spirituel aristarque François-Benoît Hoffmann, l'ancien éditeur du journal le Menteur, qui, à l'époque du Directoire, débitait sous le masque des plus innocents mensonges les vérités les plus amères ; l'écrivain qui plus tard sous les initiales de son nom avait publié les piquantes lettres champenoises pour le Journal de l'Empire, et en outre une quantité considérable de comédies et d'opérettes pour le théâtre, tout en entretenant une guerre incessante avec papa Geoffroy.
Un homme tout aussi connu et aussi estimé, c'était Etienne de Jouy, qui, après avoir échangé l'épée contre la plume, avait acquis le nom d'auteur classique en écri-
vant les poèmes des opéras de la Vestale et de Fernand Cortez, mis en musique par Spontini, en coopérant à la rédaction de la Gazette de France et en composant ses tragédies de Tippo-Saël), de Bélisaire et de Sylla.
Pierre Lamésangère, personnage moins important mais bien plus original, rédigeait depuis 1797 le Journal des dames et des modes, fondé par Sellèque. C'était un abbé Geoffroy de la toilette, qui, toutes les semaines, esquissait dans le salon de mademoiselle Mars les plus récentes fantaisies de Tinconstante déesse de la mode, et s'attirait un nombre infini de lecteurs par le goût de ses dessins : au demeurant un singulier patron, capricieux à l'excès, et, comme Michel Adanson, ennemi déclaré des parapluies. Il sortait toujours sans se munir du sien. Commençait-il à pleuvoir alors qu'il était dans la rue, il en achetait un. Il oubliait tout aussi fréquemment sa tabatière, et quand elle lui faisait faute, il en achetait une autre. A chacune de ses sortiesil faisaitune acquisition quelconque ; i tantôt une paire de bas de soie, tantôt une
paire de gants, aujourd'hui un gilet, demain un chapeau, mais il n'était complètement satisfait de ses emplettes que lors qu'elles avaient reçu l'approbation de sa muse Hippolyte (1).
Parmi les artistes ses camarades François-Joseph Talma tenait la première place, Fils d'un dentiste, qui bien avant l'explosion de la révolution avait émigré de Paris à Londres, il était resté jusqu'à l'âge de quinze ans dans la vaste Babel de la Tamise, et il était revenu ensuite dans sa ville natale, afin de s'y livrer à l'étude de la médecine, selon le désir de son père. Mais bientôt il avait senti s'éveiller en lui un penchant irrésistible pour l'art dramatique.
Le matin il négligeait de se rendre h ses cours, et le soir il fréquentait les théâtres. Après s'être abandonné pendant trois années avec l'ardeur la plus vive à sa nou-
(1) À la mort de cet original, survenue le 22 février 1831, on trouva dans sa garderobe plus de mille paires de bas de soie, deux mille paires de souliers, six douzaines d'habits bleus, quatre vingt onze tabatières et quarante-sept parapluies. Par un testament, écrit de Ba main sur le revers d'un de ses dessiii6 de modes, il avait légué un de ces demeirs à mademoiselle Mars comme une marque de sa recwtiaisance.
velle vocation, il avait débuté pour la première fois et contre le gré de son père dans le rôle de Séide du Mahomet de Voltaire, et dès cette apparition il avait excité un tel enthousiasme, que le dentiste fut tout émerveillé du talent de son rejeton. Dans l'espace de trente ans, François Talma avait créé une longue série de rôles magnifiques et supérieurement rendus, et les personnages d'Arsace , Oreste , Ninyas , Agamemnon, Manlius, Brutus, Marius, Régulus , etc. , l'avaient fait considérer comme le fondateur d'une ère nouvelle et comme le premier de tous les acteurs tragiques. Napoléon qui, alors qu'il n'était que général, connaissait déjà cet artiste, s'était attaché à lui de plus en plus, et une fois devenu consul et empereur, il s'était montré fidèle à sa vieille amitié pour le dieu de la tragédie — ainsi qu'il l'appelait souvent — et dans toutes les occasions il lui avait donné des preuves nouvelles de son immuable faveur. L'ami de l 'empereur — c'est le titre que dans sa vanité il s'attribuait habituellement lui-même — était très-irritable et extrêmement susceptible
comme tous les comédiens, mais à part ces petites faiblesses, c'était un homme noble et bon. Comme acteur, il n'avait point d'égal. « La manière dont il compose ses rôles, dit madame de Staël, décèle la connaissance la plus profonde du cœur humain, et l'expression de sa physionomie, le pouvoir magique de son organe le font le deuxième auteur de tous les rôles créés par lui. »
A côté de Talma, on remarquait Joseph Fleury, comédien de la vieille école, qui, sachant à peine écrire, parlait si bien en revanche, que M. de Lauraguais ne l'avait pas surnommé sans raison le plus aimable diseur de riens. Il dut sa première célébrité au talent tout à fait exceptionnel avec lequel il copia Frédéric le Grand trait pour trait dans les Deux Pages. A cette occasion le prince Henri de Prusse, frère de ce monarque, lui envoya une superbe tabatièrê, ornée du portrait de Frédéric.
Venait ensuite Jean-Baptiste Dugazon, autrefois l'un des jacobins les plus exaltés et l'adjudant du brasseur Santerre, commandant de lq, garde nationale. Aujour-
d'hui il était le maître absolu de tous les Crispins, Frontins, Pasquins et Scapins; le comique le plus réputé de la scène française, et au dehors du théâtre un réjouissant farceur, ayant cent mille folies dans la tête et de temps à autre de légers accès de goutte dans les pieds, ce qui ne l'empêchait point de conserver une gaieté éternelle, un appétit infatigable et une soif inextinguible. Ce personnage était le bouteen-train, le bouffon, le Triboulet de cette cour.
,Àu milieu de l'éblouissant essaim des dames, on distinguait tout d'abord, par l'éclat de sa beauté et le brillant de son esprit, Thérèse Cabarrus, la femme divorcée de Tallien, ancien membre de la Convention; la maîtresse intérimaire du comte Alexandre de Girardin (i), et bientôt après répouse du comte de Caraman, prince de Chimay, dame aussi galante qu'intrigante, qui, peu soucieuse du choix des moyens destinés à mener au but, avait organisé de
(1) Comme on l'a prétendu depuis, le célèbre journaliste Emile de Girardin serait un fruit de cette liaison passagère.
concert avec Tallien la chute de Robespierre, du fond de sa prison des Carmélites (i) et depuis cette époque était devenue un des principaux ornements des salons.
Une autre personne aussi belle, mais moins coquette, c était Constance de Théis, la femme divorcée du célèbre chirurgien Pipelet III, et depuis trois ans réponse du comte -de Salm-Dyck, devenu prince par la suite. C'était une femme auteur, non dépourvue de mérite, à qui Ton devait la tragédie de Sapho et quelques poésies charmantes et qu'un de ses plus grands flatteurs avait surnommée le Boileaii des femmes.
Pour compléter le tableau, nous ne mentionnerons plus que Caroline Vanhove (2) ,
(1) Jean Lambert Tallien, le promoteur du 9 thermidor, avait donné à Tunique enfant issu de son mariage avec Thérèse Cabarrus, le nom de baptême de Thermidor, en mémoire de ce jour fameux. Séparé de sa femme, il mourut le 16 novembre 1820, dans la plus profonde misère, tandis que Thérèse Cabarrus, qu'il avait autrefois sauvée de la guillotine a Bor-
- deaux, nageait dans le luxe.
(2) Après la mort de Talma, elle se maria avec le comte de Chalot et publia des Etudes sur Vart théâtral, avec des esquisses tirées âe la vie de son second époux. Auparavant elle s'était essayée comme poëte et avait composé une comédie intitulée : Lequel des trois, qui fut jouée à son bénéfice. Mais cet ouvrage n'ayant point obtenu de succès, il est resté en manuscrit.
épouse divorcée de M. Petit, et depuis madame Talma, femme qui, bien qu'aussi jolie que spirituelle , ne sut briller ni comme actrice ni comme écrivain.
Au milieu de ce labyrinthe d'éminentes célébrités, on rencontrait un homme solitaire et délaissé, qui, sans nom, sans rang, sans fortune, ne possédait pour tout bien que sa jeunesse, son courage, sa persévérance et son ambition. Il s'appelait Jérôme Brown et il était officier suisse au service de la France. Il avait pour parent un bijoutier de Genève qui était venu s'établir à Paris, et l'avait rendu le plus heureux des hommes en l'introduisant chez mademoiselle Mars, dont le talent et la personne inspiraient depuis deux ans au jeune militaire une admiration et une affection sans bornes. La jeunesse — dit M. deJouy, un des satellites de la planète Mars — est le
cadre de l'amour, et l'amour — dit un autre — est l'esprit du cœur. Un jeune homme qui n'aime pas doit être dénûé d'esprit ou tout à fait sauvage. Jérôme, avec ses vingt et un ans, n était ni l'un ni l'autre ; quoi d'étonnant en ce cas s'il aimait ? Le Montaigne de la Suède, le comte Oxenstiern, auteur des Pensées sur divers sujets, appelle le sentiment de l'amour la plus belle et la plus folle de toutes les passions ; un autre le définit la tarentule du cœur ; d'après l'avis de Brown, c'était lechelle de Jacob, qui conduit l'esprit des profondeurs de la terre aux splendides hauteurs du ciel, le pont de Varole par lequel l'âme descend du cerveau dans le cœur, pour y réveiller mille joies assoupies.
Jérôme aimait Hippolyte avec toute l'ardeur d'un premier amour ; il l'aimait depuis deux ans sans avoir le courage de le lui avouer. Il cachait son amour dans les replis les plus secrets de son cœur, comme le testacé malade cache dans son sein ses larmes, qui sont autant de perles. Son amour était un doux mystère, qu'il ne révélait à personne de peur de lui ravir tout son charmr,
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il le gardait aussi soigneusement que la fleur garde son parfum dans le fond de son calice. Jérôme se contentait d'admirer en silence la beauté virginale d'Hippolyte et il se réchauffait aux rayons de sa céleste auréole , comme l'héliotrope qui se consume, cherche à se ranimer aux rayons du soleil, Jérôme était TEpigone du Werther de Gœthe , et de même que celui-ci brûlait pour Charlotte, de même il brûlait pour deux divinités, portant un seul et même nom, pour le dieu de la guerre et pour la déesse de la paix, qui tous les deux s'appelaient Mars. Son jeune cœur était dévoré par deux passions également vives, également puissantes , également invincibles : par l'amour et l'ambition. Gloire et amour mutuel, tels étaient les trophées que son âme convoitait, et il se disait qu'il ne pouvait obtenir l'un que par l'autre.
L'amour éveillait en lui toutes les vertus du héros : le courage et la bravoure; il sentait en lui la force de gagner des batailles, de conquérir des royaumes, de subjuguer des peuples , pour arriver à la gloire, pour mériter rattachement d'Hip-
polytc. Mais l'occasion lui manquait, et c'était là ce qui l'affligeait, ce qui l'abattait, ce qui le décourageait à la fleur de sou âge. L'ambition est l'aiguillon des grandes âmes.
Jérôme avait obtenu l'autorisation de visiter tous les jours mademoiselle Mars.
Elle s'intéressait à l'avenir du jeune officier, dont l'ambition déçue, jointe à un amour sans espoir, donnait un aliment nouveau à sa mélancolie naturelle. Le malheureux se désespérait et le cœur de la comédienne , bienveillant pour tout le monde, ressentait à son égard la pitié la plus sincère. Par bonheur pour le jeune homme, personne ne savait consoler comme Hippolyte.
Plus sombre que jamais, le regard baissé vers la terre, avec mille soupirs au fond du cœur et pas un mot sur les lèvres , le nouveau Werther était assis en face de son idéal, qui , tout en travaillant à une broderie, l'observait en silence.
— Pourquoi, dit-elle au bout de quelques moments, M. Brown est-il encore si triste aujourd'hui?
— Je souffre ! soupira le jeune homme.
— Et qu'est-ce qui vous fait souffrir?
continua Hippolyte sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
— Un chagrin qui menace de me tuer.
— Un chagrin ? répéta mademoiselle Mars avec un accent qui, à n'en pas douter, partait du fond du cœur. Vous savez que je suis votre amie, que je prends le plus vif intérêt à votre sort ; me direz-vous le motif de ce chagrin ?
Il sentait bien que l'instant était venu de lui confesser son amour, et néanmoins le courage lui fît encore défaut. Il poussa un gros soupir et répondit :
— A quoi bon vous dévoiler mes souffrances? Vous ne pouvez pas les guérir.
— Mais peut-être, M. Brown, réussiraije au moins à les soulager...
— Par quel moyen ? reprend Jérôme d'un air distrait.
— Quelle question ! En tâchant de vous consoler, mon ami.
— Pour les maux de cette nature, mademoiselle, il n'y a qu'une consolation...
la mort !
— Vous voudriez mourir? s'écrie t-elle avec épouvante en laissant reposer son aiguille.
— Aujourd'hui plutôt que demain !
— Quelle horreur ! Désirer la mort à vingt et un ans !
— Vous, mademoiselle, vous avez le droit de parler de la sorte. Vous êtes dans tout l'éclat de la jeunesse, à l'apogée de la gloire; la France entière vous admire, vous fête et vous idolâtre; vous ne sauriez ni soupçonner ni comprendre la situation affreuse de l'être obscur et inconnu du monde, pour qui l'existence n'est qu'un insupportable supplice !
— Mon pauvre ami, c'est l'ambition qui vous tourmente.
— Oui, mademoiselle, oui ! Je puis bien vous l'avouer.
— Vous êtes fou, M. Brown! ajoute l'actrice en se remettant à broder. L'ambition, mon ami, est un de ces vampires qui sucent le sang de nos veines, nous dérobent le sommeil et le plaisir de vivre. Renoncez à cette passion qui ne mène que trop souvent hélas ! à l'égoïsme.
— Oh ! si vous saviez ce que c est que la torture d'être privé de nom, de réputation, et de se trouver confondu comme un misérable mendiant dans répais cortège des personnages de votre cour, qui réunit tout ce qu'il y a de brillant et de fameux dans l'empire ! Si vous saviez ce que c'est que le martyre d'être le seul homme insignifiant et nul au milieu de cette phalange de célébrités, vous concevriez mon affliction et vous ne me refuseriez pas votre pitié. Et cependant combien vous êtes cruelle avec moi! Pour chacun de vos satellites vous avez un regard encourageant, un sourire délicieux, une parole enchanteresse ; pour moi seul, pauvre officier inconnu, qui, convaincu de sa nullité, se relègue timide et triste dans un coin retiré et ne s'aventure que rare • ment dans votre éblouissant voisinage, poçr moi seul vous n'avez pas un sourire, pas un mot, qui me dise que je suis, comme tous les autres, le bienvenu pour vous.
— M. Brown, vous êtes injuste à mon égard. Quand donc me suis-je oubliée au
point de vous faire un accueil plus froid qu'à mes autres visiteurs ?
— Lorsque dernièrement j'ai eu enfin le courage de vous inviter pour une contredanse, vous souvient-il, mademoiselle, de la réponse que je reçus?
— M. Brown, je ne danse pas aujourd'hui.
— ■ Et néanmoins une demi-heure plus tard je vous vis passer devant moi, voltigeant dans un cotillon au bras du peintre Gérard . . .
— J'avais d'excellentes raisons pour cela • • •
— Je les respecte sans les connaître.
Mais de votre côté, respectez aussi le chagrin qui depuis ce moment s'est emparé de mon cœur. Pour la première fois j'ai éprouvé le sentiment de l'envie, et quand le bas de votre robe effleura mes pieds, il me sembla que j'allais m'enfoncer sous terre.
— Vous êtes un homme étrange ,* M. Brown ! Lorsque, pendant cette danse le cordon de mon soulier se déchira, j'ai cru remarquer que vous l'avez ramassé.
— C'est vrai, mademoiselle.
— Peut-on savoir ce que vous en avez fait?
— Je l'ai conservé comme une relique, et depuis ce soir-là je le porte en guise de talisman.
— Vous plaisantez !
— Voyez plutôt ! dit Jérôme en ouvrant son uniforme rouge et montrant un cordon de soie noire attaché à la boutonnière supérieure de son gilet blanc, comme un ruban d'ordre.
— Ah ! s'écrie Hippolyte avec une émotion visible, n'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que vous étiez fou? Comment un militaire , un homme sensé peut-il mettre tant de prix à un futile cordon de soulier ?
— Mais ne venait-il pas de vous? demande-t-il avec un admirable élan d'enthousiasme.
— M. Brown, parlons d'autre chose.
Comment vous plaît madame Tallien , la fiancée du comte de Caraman? continuet-elle en cherchant à donner une autre tournure à la conversation.
— Mademoiselle réplique l'officier, je ne saurais répondre à cette question.
— Et pourquoi pas ?
— Parce que je l'ai à peine regardée jusqu'ici.
— Elle est cependant une des plus jolies femmes de Paris.
— Je n'ai des yeux que pour vous, mademoiselle.
— Vous êtes un flatteur, M. Brown...
— Mademoiselle, c'est vous montrer injuste envers vous-même. . .
— Un traître, dont il faut se méfier...
— Mettez mon cœur à l'épreuve, je vous en supplie. Demandez-moi l'impossible, je l'exécuterai !
— Vous êtes un extravagant, un fanatique...
— Qui verserait avec joie son sang pour l'objet de son adoration. Mademoiselle , fournissez-moi l'occasion de vous prouver que je sais obéir à vos ordres quels qu'ils soient !
— Brisons là-dessus, M. Brown!..
Dites-moi, comment avez-vous trouvé hier
au soir la toilette de mon amie Bourgoin dans la Fausse Agnès ?
— Mademoiselle, vous m'interrogez suides choses qui me sont tout à fait indifférentes.
— Je vous crois d'autant moins, qu elle est une de ces beautés célèbres dont raffole tout Paris.
— Affaire de goût, mademoiselle ! Elle ne me plaît pas du tout, à moi.
— - Pour quelle raison ?
— Il lui manque le premier de tous les attraits : celui de l'innocence. Elle est présomptueuse, coquette, hardie, et souvent même d'une effronterie révoltante. La divinité que j'adore, est modeste, sans prétention, et dans tous ses traits respire une pureté angélique.
— Décidément, M. Brown, vous êtes un homme dangereux! Avec vous on a beau changer de sujet d'entretien, vous en revenez toujours à des choses auxquelles on ne peut prêter l'oreille.
— ■ Ayez pitié de moi! s'écrie Jérôme avec transport, et il se précipite à ses pieds.
Mademoiselle Mars s'est levée d'un air solennel.
— Relevez-vous, M. Brown! lui ditelle.
— Pitié ! pitié ! je vous en conjure à genoux ! reprend le jeune homme avec un touchant désespoir.
— On ne s'agenouille que devant Dieu, M. Brown!.. Vous m'inspirez l'intérêt le plus vif. . .
— Mais ce que je demande, réplique lofficier, en prenant enfin courage, c'est dePamour... de l'amour!
— Assez! répond Hippolyte ; puis jetant au loin sa broderie, elle sonne, et Jérôme se relève tout consterné.
Le soir du même jour nous trouvons M. Chaptal chez mademoiselle Bourgoin .
Elle habitait un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, attenant à celui
ET SAÊCOUR.
où la comtesse Regnault de St-Jean d'Àngély, épouse de l'un des conseillers d'Etat les plus influents de Napoléon, avait établi sa somptueuse demeure. Les deux voisines, qui se ressemblaient sous plusieurs rapports, se distinguaient aussi Tune et l'autre par une singulière prédilection pour les perroquets. Elles en avaient un bataillon, à gros et à petit bec, à longue et à courte queue, de toutes les zones et de toutes les couleurs. M. Chaptal, habitué à faire tous les jours une nouvelle surprise à sa charmante amie, venait précisément d'entrer.
— Que m'apportes-tu, Excellence ? demande la Bourgoin en courant à sa rencontre.
— Une merveille, un kakatoès rose qui possède le don extraordinaire de crier :
Vive l'empereur! en trois langues différentes, en français, en italien et en espagnol.
— Eviva Fimperatore! crie au même instant la superbe bête d'une voix si claire et si distincte, qu'Etiennette, au comble de l'étonnement, pousse une exclamation de joie.
— Est-ce qu'il mord ?
— Qui ça, l'empereur? demande son Excellence.
— Mauvais plaisant!... non... ce petit monsieur-là ?
— Il est apprivoisé comme un canari et mange dans la main.
— Le charmant oiseau ! reprend-elle en le prenant sur son doigt et lui caressant la huppe. Excellence, à qui as-tu acheté ce phénomène?
— A l'un des plus anciens secrétaires de mes bureaux.
— Combien l'as-tu payé?
— Quarante napoléons.
— Vraie bagatelle pour un pareille merveille! dit la Bourgoin, et elle avance sa jolie bouche pour poser ses lèvres de rose sur le bec noirâtre du perroquet.
— Enfant, exclame le ministre, à qui ce mouvement a fait venir l'eau à la bouche, ne prodjgue pas tes baisers à un animal incapable de les apprécier !
— Tiens, Excellenee, je crois que tu es jaloux.
— Cela m'arrive quelquefois, ma douce colombe.
— Il faudra te déshabituer de cela, cher ami, poursuit la comédienne avec un sourire enchanteur. Le soupçon est le bourreau ; la jalousie est la guillotine de IV mour.
— Mon bijou, tu parles comme un livre,..
— Qui renferme certains passages...
— Qu'en qualité de censeur je voudrais bien pouvoir rayer dans mon intérêt , achève l'amoureux portefeuille de Tintérieur.
— Laissons cela? dit mademoiselle Bourgoin en plaçant le perroquet sur un perchoir vacant. A propos ! Votre Excellence a-t-elle daigné s'entretenir avec le propriétaire du Journal des Débats, relativement au personnage en question ?
— Sans doute ; je me serais gardé d'y manquer.
— Et qu'avez-vous obtenu ?
— Rien , ma chère, absolument rien !
M. Bertin m'a déclaré sans détour qu'il
était désolé de ne pouvoir obtempérer à mes désirs.
— Et pourquoi cela? demande-t-elle d'un ton impérieux.
— Premièrement, parce qu'il a signé avec M. Geoffroy un contrat de plusieurs années ; deuxièmement, parce que les articles de cet écrivain excitent l'attention de tout Paris ; et troisièmement, parce qu'il a appris depuis peu que l'empereur a daigné dire lui-même, en présence de ses chambellans, qu'il trouvait les feuilletons de l'abbé amusants et instructifs tout à la fois.
— Preuve que le ci-devant citoyen général Bonaparte juge aussi mal notre art que les critiques auxquelles il donne lieu.
— Ne va pas dire cela à d'autres personnes, car notre grand empereur a une foule de petits espions qui lui rapportent immédiatement tout ce qu'ils entendent, et — ajoute M. Chaptal avec un sourire ironique — si Sa glorieuse Majesté apprenait que mademoiselle Bourgoin a osé émettre un jugement si dédaigneux, elle serait capable...
— De quoi? interrompt la comédienne en redressant fièrement la tête.
— De l'envoyer pour huit ou quinze jours à Sainte-Pélagie ou à la prison des Madelonnettes.
— C'est un tyran !
— D'accord, mais il ne faut pas le dire aussi haut, vu que les murs ont des oreilles. Que pouvons-nous y faire ? Ma bonne amie, il faut hurler avec les loups.
— Ah ! je comprends à présent pourquoi notre petit despote t'a nommé comte de Chanteloup!... C'est parce que tu chantes le loup !
— Tu es une petite moqueuse charmante !
— Et toi, Excellence, tu es une de ces innombrables girouettes qui tournent à tout vent.
— Sais-tu, mon trésor, ce que c'est qu'un politique?
— Un politique, ami Chaptal, c'est un Tartufe !
— Erreur ! Politicus est animal rationale bipes, ità serviens Deo, ut non offendat diabolum.
— • Je n'entends rien à ce galimatias.
— Eh bien, en voici la traduction : Un politique est un animal bipède raisonnable, servant Dieu de manière à ne point offenser le diable.
— A bas la politique, mon cher animal bipède ! Parlons d'autre chose. Qu'y a-t-il de nouveau à la cour?
— Depuis quelque temps notre loup en hermine semble s'intéresser plus que jamais au théâtre.
— D'où cela peut-il venir? demande la jolie curieuse.
— Je vais te l'expliquer. Les uns présument qu'il ressent une secrète inclination pour ta belle amie Mars ; mais d'autres, qui sont mieux informés, prétendent que ma chère Bourgoin est l'aimant qui l'attire au théâtre plus fréquemment qu'autrefois.
— Qu'il se soit épris de l'une ou de l'autre de nous, peu importe; toujours est-il que le petit caporal prouve par là qu'il a meilleur goût que je ne l'avais cru jusqu'à présent. Je t'avoue , Chaptal , qu'une particularité m'a frappée dernièrement. Il y a huit jours, en jouant le rôle de Rosine
dans le Barbier, j'ai remarqué que son regard restait incessamment fixé sur moi, et qu'il eut très-souvent recours à sa lorgnette pour mieux in examiner. Ce manège dura toute la soirée.
— Il paraît que tu plais beaucoup au Corse — à l'empereur, voulais-je dire — car, lorsque cette après-midi je suis allé aux Tuileries, pour lui présenter le rapport sur la question du sucre de cannes et du sucre de betteraves, qu'il avait demandé pendant la nuit, il m'a retenu après la séance du conseil, en m'arrètant avec plus d'affabilité que jamais par un pan de mon habit et en me disant: Demeurez ici! Une fois les autres ministres partis, il me tira par une de mes boutonnières dans l'embrasure d'une fenêtre, et m'adressa à bout portant la question que voici : Comment se porte mademoiselle Bourgoin? Tout déconcerté à cette apostrophe inattendue, je lui réponds tout bonnement: Sire, elle se porte à merveille. — Et comment le savezvous? continue le malin renard. Mon embarras était tel que je ne savais quoi répliquer. — Répondez-moi ! s'écrie-t-il brus-
quement. • — Sire, lui dis-je, je le sais, parce que j'ai Thon neur d'être connu de mademoiselle Bourgoin. — Depuis quand?
poursuit le grognard couronné, en croisant les deux bras derrière son dos, et s'amusant de mon trouble. — Depuis plus de cinq ans, sire. — Et vous est-elle restée fidèle pendant tout ce temps là? demande l'empereur, et puis selon son habitude, il se met à siffler le commencement de sa marche favorite.
— Quelle audace ! s'écrie Étiennette.
De quoi donc se mêle-t-il?
— C'est aussi ce que je pensais, et je me sentis tellement révolté de la grossièreté de cette question, que je gardai le silence. — Vous me paraissez bien distrait aujourd'hui, reprit alors Napoléon ; il faut donc que je répète la demande que vous semblez n'avoir pas entendue : Croyezvous que pendant tout ce temps la Bour- ' goin vous soit restée fidèle? — Sire, repliquai-je... je ne le crois pas...
■ — Comment? Tu as osé...
— Laisse-moi achever, mon trésor! Sire, dis-je... je ne le crois pas, j'en suis con-
vaincu. Mademoiselle Bourgoin est à coup sûr tout aussi fidèle à l'homme qu'elle aime, qui l'adore et qui ne recule devant aucun sacrifice pour lui plaire , que si la main du prêtre les avait unis.
— À la bonne heure, Excellence, a lu bonne heure !
— Chaptal, continua l'inquisiteur, ètesvous certain de ce que vous avancez? pourriez-vous le jurer? — Sire, répond is-je en levant la main droite, je le jure ! — Prenez garde, monseigneur! interrompit le tyran.
Vous connaissez tous les mystères de la chimie, mais je connais mieux que vous le cœur des femmes. La meilleure de toutes est fausse et volage, dès qu'elle se trouve en présence dé celui qui ose attaquer ouvertement sa prétendue vertu.
— Excellence, sais-tu ce que j'aurais répondu à ta place? Sire, l'homme qui dénigre toutes les femmes doit avoir eu une mère qui a été aussi blâmable que les autres.
— Chaptal, ajouta le bourreau, je veux vous convaincre que votre Bourgoin que vous vantez si fort, dont vous ne craignez
pas de garantir la fidélité par un serment, ne vaut ni plus ni moins que les autres femmes.
— C'est tout ce qu'il t'a dit?
— Il continua à me tenir, comme saint Laurent, sur des charbons ardents. Voulezvous parier avec moi, reprit-il en me saisissant de nouveau par la boutonnière, que d'ici à deux mois je vous fais complètement changer d'opinion sur mademoiselle Bourgoin ?
— Ah ! ce Bonaparte est un Néron, un tyran !
— Vive l'empereur ! Vive l'empereur !
croassa le perroquet dix fois de suite sans reprendre haleine.
— Tais-toi, vilaine bète! s'écrie Etiennette furieuse. Eh bien, M. le comte, avez-vous eu le courage d'accepter cet insolent défi ?
— Non, mon trésor, non !
— Quelle sottise de ta part, Excellence!
Ce vil despote qui prétend connaître mieux le cœur des femmes que M. Chaptal les mystères de la chimie, est un fat, un insensé, rien de plus!
— Vive l'empereur ! Vive l'empereur ! répéta le perroquet bonapartiste.
— L'insupportable animal ! exclame la Bourgoin.
— Calme-toi, ma toute belle !
— -Ce qui m'indigne, c'est l'impudence de cet homme qui range toutes les femmes dans une seule et même catégorie. Tout Paris te dira que je ne suis pas une prude, attendu que le vice est amusant, la vertu ennuyeuse, et que pour moi l'ennui est l'abomination de la désolation. Et cependant, moi qui ne taux ni phcs ni moins que les autres femmes, j'ai plus de principes que bien des saintes couvertes d'hermine, qui pèchent dans le silence de leur palais, et qui à l'église, sous les yeux de la multitude facile à abuser, lèvent dévotement leurs regards vers le ciel. Comprendstu maintenant pourquoi l'impératrice désire me voir après-demain à la Malmaison ?
Chaptal, donne-moi ta main ! Je veux que tu remportes sur cet arrogant personnage une victoire qui te comblera de joie et rabattra son orgueil. En attendant, pour te tranquilliser, je te jure sur cette croix de
diamant qui me vient de toi que ni aprèsdemain ni jamais — quoi qu'il arrive — je ne jouerai au château de la Malmaison.
Ce disant, la Bourgoin baisa la petite croix qui pendait à son cou, attachée à un ruban de velours noir.
— Ah ! que tu me rends heureux ! On comprend à ce langage que ton père était un Vendéen qui a sacrifié sa vie pour le trône des lis. Toutefois sois prudente, je te le conseille, et n'excite point la colère du Corse, car nous pourrions nous en repentir tous les deux. J'ai promis en ton nom à l'impératrice qu'après-demain tu jouerais à la Malmaison, rétracte donc, je t'en conjure, le serment que tu viens de faire, et par amour pour toi et pour moi accomplis ta promesse !
— J'ai juré sur la croix, et par le Sauveur ! je ne romprai^ pas ce serment,
— En ce cas , Etien nette, prépare-toi aux pins grands malheurs.
— J'y suis toute préparée, dit la fille du V^pdéen. Mais parlons de choses plus gaies, mon cher Chaptal. Devine qui m'a écrit cette après-midi?
— M. Geoffroy?
— Oh ! non , mais un de ses amis , M. Grimod de la Reynière.
— Comment ! ce vaurien-là ! Que veut-il?
— Me dédier le quatrième volume de son Almanach des gourmands, parce que j'appartiens , assure-t-il , au petit nombre de ces personnes éclairées, pour qui la gastronomie, si méconnue de tant de gens, n'est pas une jouissance profane, mais une révélation divine.
M. Grimod avait eu la précaution d'envoyer la même lettre aux dames Bourgoin et Mézeray , persuadé d'avance que l'une des deux accepterait la dédicace et que l'autre la refuserait. Le rusé compère ne s'était point trompé.
— Et qu'est-ce que tu lui as répondu ?
demande Chaptal.
— a Monsieur, la franchise étant la première qualité requise d'un gourmand, je crois devoir vous ouvrir mon cœur.
Oserai-je vous avouer un crime de lèsegourmandise? Ah! monsieur, je hais les truffes , je hais les pâtés de foie d'oie, je hais — grands Dieux, donnez-moi la force
d'achever ! — je hais les canards de Toulouse, les terrines de Nérac et même les dindons de Périgueux ! Et c'est pourquoi, monsieur, je n'ose pas accepter la dédicace d'un ouvrage qui est sans contredit l'évangile dé tous les gastronomes. D'ailleurs, monsieur l'apôtre de la cuisine, je prie Dieu qu'il prenne vous et votre aimable appétit dans sa sainte garde, etc. »
— Charmant ! charmant !
— Oui, mais à présent, Excellence, ta méchante Étiennette compte un ennemi de plus dans la bonne ville de Paris. M. Grimod publie aussi des critiques de temps à autre; il a aussi une plume très-piquante; il ne laissera pas un cheveu sur la tête de ta pauvre amie !
— Sois tranquille, je l'aurai bientôt fait passer de ton côté.
— Et comment cela ?
— Je l'inviterai à dîner. Autrefois Esau vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, eh bien M. Grimod vendrait son père, sa mère, sa maîtresse et lui-même pour un pâté de foie gras.
— Et si moi, je l'invitais à dîner?
— Oh ! alors il écrira tout ce que tu voudras.
M. Grimod de la Reynière, qui avait reçu les deux réponses à la même heure, était enchanté qu'un seul des deux poissons eût mordu à l'amorce de sa dédicace. Vers le soir il revêtit une toilette des plus recherchées, et se souvenant de ce sage conseil donné par Confucius aux Chinois il y a plus de deux mille ans : Quiconque no va pas assez vite en marchant à pied, doit monter à cheval ou se servir d'une voiture, il prit son cabriolet et en compagnie d'un domestique , encore plus grand et plus maigre que lui, se dirigea vers la rue Feydeau.
C'était là que demeurait mademoiselle Mézeray.
La chambre où elle reçut l'un des premiers apôtres de la gastronomie, était bai-
gnée d'une lumière mate et mystérieuse, qui se dégageait du verre diapré et transparent d'une lampe suspendue au centre d'un plafond richement doré. Sur le tapis, qui recouvrait le parquet dans toute son étendue, étaient brodés de superbes bouquets de fleurs dont les couleurs étaient si naturelles, que leurs calices semblaient exhaler un parfum enivrant. Au pied d'un large canapé, garni de damas rouge, sommeillait un groupe de ses quadrupèdes favoris : un roquet à longs poils soyeux et blancs comme neige, qui s'appelait France; un carlin au pelage ras, d'un embonpoint remarquable et extrêmement hargneux, nommé Paris; et un grand caniche noir, qui répondait également au nom de Débats et de Papa Gfeoffroi. Une cravache reposait sur les coussins du canapé. Au milieu de la chambre, juste sous la lampe, on voyait une petite table dressée avec un goût merveilleux.
— Soyez le bienvenu, M. Grimod de la Reynière! dit mademoiselle Mézeray, en courant sans façon au-devant de son convive.
— Thersite salue avec respect la reine des Amazones Penthésilée, objet de l'adoration de la ville de Troie tout entière.
— De grâce, point de flatteries ni de métaphores, reprend-elle en le conduisant à la table, devant laquelle sont placés deux larges fauteuils de velours. Bannissons toute étiquette. Prenez place, M. Grimod, et permettez qu'on nous serve de suite le souper.
— Je suis prêt, réplique le gourmand, et il s'assied.
La comédienne tire l'élégant cordon d'une sonnette. Le mameluk entre apportant un potage à la julienne.
— La franchise étant un de mes plus grands défauts, dit Joséphine, je commence par vous avouer que depuis quelque temps déjà je désirais faire votre connaissance.
— Absolument comme moi, mademoiselle. Depuis des années j'aspire après l'occasion de vous connaître de plus près et de pouvoir vous admirer hors de la scène. La réputation de votre amabilité, continue-t-il en dépliant sa serviette et l'étendant surses genoux, est devenue pro-
verbiale dans tout Paris ; aussi ne comprend-on pas — votre franchise provoque la mienne — que vous puissiez prodiguer les perles de votre beauté à un homme qui en est aussi peu digne que notre ministre de la police.
— Ma liaison avec M. Fouché est trèsinstructive pour moi.
Le caniche qui s'était blotti sous la table, se met à aboyer d'un ton martial, parce que M. Griraod, sans le vouloir, a marché sur ses pattes.
— Couche-toi, Geoffro) r ! s'écrie Joséphine en appliquant une petite tape sur le museau du chien qui est sorti de sa cachette. Cette liaison, reprend-elle, a aussi son bon côté... on recueille une infinité d'observations, et on apprend à connaître les hommes...
— Son Excellence n'a affaire qu'à des fripons et à des vauriens...
— Mais quel homme n'est pas un peu fripon ou vaurien? Tenez, M.- Grimod, vous êtes aussi l'un et l'autre dans votre genre, ajoute-t-elle sans gêne aucune, en
remplissant son verre d'un clos-vougeot de la cave de Fouché.
— Mademoiselle, répond Grimod, je n'en fais pas mystère.
— A la bonne heure ! Entre amis, à quoi bon vouloir paraître meilleur qu'on ne l'est réellement ?
— Quant à vous, vous êtes ravissante !
— Voilà qui me touche fort peu. Le premier précepte que m'a inculqué le ministre, mon professeur de morale, consiste dans cette sentence laconique: Ne te fie pas aux flatteurs !
— Et pourtant vous vous fiez à cet homme?
— Oh ! pas plus qu'à un autre.
— A merveille ! C'est on ne peut plus sage.
— Ses autres préceptes sont tout aussi bons. Combien de fois ne m'a-t-ii pas répété : Sois douce comme un miroir, souple comme l'anguille, hypocrite comme le moine et rampante comme le serpent.
Change de couleur comme le caméléon, pique qui met le pied sur toi, renverse qui veut te trahir.
— En vérité son Excellence est un coquin fieffé.
— Eh ! sans doute, M. Grimod; sinon, comment serait-il parvenu à la haute position qu'il occupe! Vous savez ce qu'un esprit de sa trempe, le cardinal Dubois, le Fouché de la Régence a dit un jour ?
— Pour devenir grand homme, interrompt Grimod en achevant son potage.
— Il faut être coquin ! achève mademoiselle Mézeray. M. Grimod est-il de cet avis?
— Naturellement ! dit-il en s'essuyant la bouche.
— Mais alors expliquez-moi , grand homme, d'où il vient que vous ne soyez pas aussi ministre depuis longtemps ?
— Parce que je suis libre de toute ambition. Une table bien dressée et un mets préparé avec goût ont plus d'attrait pour moi que cinq ordres et dix titres. Les pauvres diables seuls éprouvent le tourment de l'ambition ; l'épicurien ne connaît cette passion que de nom. Une heure agréablement employée devantune table bien servie me semble préférable à une nuit passée de-
vant une table de travail. Vive la joie !
s'écrie-t-il en élevant son verre.
— Et l'amour ! ajoute Joséphine en vidant le sien d'un seul trait.
Au même moment le mameluk apporte un brochet à la sauce de homard.
— Avec une pareille sauce, dit le gourmand après l'avoir examinée d'un air de parfait connaisseur, je serais capable de dévorer ma grand'mère sans le plus léger remords de conscience, si la vieille femme vivait encore, fût-elle plus coriace que ce brochet qui fond dans la bouche comme du beurre. Quel est donc votre cuisinier?
— Un parent éloigné de Fouché, un ancien ecclésiastique, qui, à l'époque de la révolution, après que ces messieurs de la Convention eurent jeté toute la prêtraille par-dessus bord , a échangé l'ostensoir contre la casserole et l'étole contre le tablier de cuisine.
— En effet, les prêtres ont toujours été les meilleurs cuisiniers.
— Et cependant ils ont toujours gâté les sauces.
À ces mots le caniche s est remis à gronder.
— Ah ! mon Dieu ! est-ce que j'aurais encore écrasé la patte de ce pauvre animal?
— Oh ! non , M. Grimod. Il aboie souvent sans savoir pourquoi.
— C'est pour cette raison sans doute...
— Que je lui ai donné le nom du plus hargneux de nos aristarques dramatiques.
Ici, Geoffroy ! crie-t-elle ensuite en faisant claquer ses doigts pour rappeler près d'elle le désobéissant caniche qui ne bouge pas de sa place.
— Vous haïssez donc bien le papa Geoffroy? demande Grimod.
— Comme la mort et l'ennui !
— Vous avez raison, mademoiselle, car il se montre extrêmement méchant avec vous.
— Est-ce que vous connaissez l'abbé?
reprend Joséphine en remplissant son verre.
— Mieux que moi-même. Ce matin, tout en déjeunant avec lui chez Vcr\\ je lui <\\ déclaré la guerre h cause de vous. Si
vous vilipendez mademoiselle Mézeray, lui ai-je dit, je me donnerai le plaisir de vilipender mademoiselle Mars, votre protégée.
■ — Et comment papa Geoffroy a-t-il accueilli votre déclaration ?
Grimod sourit et ne répondit point.
Le mameluk servit le deuxième plat :
une poularde.
— M. Grimod poursuit la comédienne, tâchez de parvenir, n'importe par quel moyen, à fermer la bouche à cet affreux requin de critique, qui une fois par semaine menace de m'avaler, et alors mon cher ami, dit-elle en lui tendant à la pointe de sa fourchette un de ses morceaux favoris, je vous prouverai bientôt que Joséphine Mézeray sait être reconnaissante.
— Je vais m'introduire comme un ichneumon dans la gueule de ce crocodile, pour détruire les œufs qu'il dépose sur les rives du Journal des Délais, et — comptez sur la parole d'un gastronome — je saurai bien empêcher ce lion rugissant d'être nuisible.
Le mameluk apporta du Champagne glacé.
— On dit que papa Geoffroy est facile à corrompre, et que mademoiselle Mars, qu'il porte aux nues aux dépens de toutes ses rivales, a conquis sa faveur en lui faisant de temps à autre de riches cadeaux et en lui envoyant récemment un service en argenterie.
— En vérité ! dit M. Grimod, et il se met à déguster le Champagne qui pétille dans son verre.
— Si j'employais le même moyen pour me faire bien venir de lui? demande Joséphine en vidant sa coupe.
— Y pensez-vous, mademoiselle! Pour prouver son intégrité d'une manière éclatante, le méchant papa Geoffroy serait capable de faire connaître cette tentative de subornation par la voie de son journal, et de vous perdre dans l'opinion publique.
De la prudence avant tout, mademoiselle ; nous avons affaire à un coquin qui ne se laissera pas prendre aisément dans nos filets, et qui, lorsque nous croirons l'avoir attrapé, pourrait bien nous attraper nousmêmes. Laissez-moi faire, mais dès aujourd'hui promettez-moi, sur ce Cliquot qui
perle dans nos verres, que votre cœur compatissant, qui a daigné se rendre à un Fouché, ne sera pas non plus de marbre pour moi.
— Une main lave l'autre ! s'écrie-t-elle ; puis elle choque son verre contre celui de Grimod et le vide derechef d'un seul trait.
Dans ce moment apparaît le mameluk ; il apporte le dessert et la fatale nouvelle que l'équipage du duc d'Otrante vient de s'arrêter devant la porte de la maison.
— Bonté divine! s'écrie le gourmand saisi d'effroi, en engloutissant sa dernière bouchée de poularde.
— Pourquoi cette épouvante? demande la moderne Penthésilée à son pâle Thersite.
— Vous savez, dit Grimod, qui a bondi de son siège et porté vivement la main sur le dessert, qu'il est dangereux d'être en contact avec M. Fouché. Où faut-il me cacher ?
— Vous voulez vous cacher? demande Joséphine en ricanant.
— Préférez-vous que je me jette par la fenêtre ?
— Restez tranquillement assis et ne vous dérangez pas.
— Mais que diable dira votre monsieur Fouché?
— Qu'importe ! répond mademoiselle Mézeray, en débouchant avec le plus grand sang-froid une nouvelle bouteille de Cliquot.
— Cependant ne serait-il pas plus sage de me cacher dans cette alcôve obscure? J'y serais plus en sûreté...
— Restez ici ! lui crie l'amazone d'une voix éclatante et impérieuse, et il se laisse machinalement retomber sur son fauteuil.
Montrez-vous calme et indifférent en présence de Fouché, votre hardiesse lui inposera; c'est le seul moyen d'éviter les effets de sa colère. Si, au contraire, vous paraissez embarrassé ou inquiet, tout est perdu. Ainsi donc, du courage, du courage!
— Du courage ! répète M. Grimod en vidant son verre.
Le duc est entré un instant après.
D'abord il a semblé désagréablement surpris de trouver, à une heure aussi avan-
cée, un étranger soupant et sablant le Champagne, en tête-àtête avec sa maîtresse. Mais bientôt il surmonte son premier mouvement de trouble et demande avec toute la gentillesse d'un chat qui joue avec des souris :
— Est-ce que je gêne ?
— Pas du tout ! . . . Giafar , s'écrie José?
phine en appelant son mameluk qui se tient en sentinelle à la porte, un siège et un verre ! Ces messieurs ne se connaissent pas encore? demande-t-elle ensuite à ses deux hôtes.
— Je n'ai point cet honneur, réplique Grimod, prêt désormais à tout événement.
— C'est un déplaisir pour moi, dit le chef de la police avec un air d'ironie adroitement dissimulée.
— ■ En ce cas , permettez-moi de vous présenter l'un à l'autre , M. Grimod de la Reynière, président du Caveau moderne ; M. Fouché, ministre de la police.
Et ils font tous deux une légère inclination de tête. Le mameluk revient avec un plat d'argent sur lequel est posé un verre à Champagne , qu'il présente à sa
maîtresse ; puis il avance un fauteuil près de la table et se retire.
— Oserai-je vous demander, dit Fouché à son amie, ce qui vous a valu, à pareille heure, l'honorable visite de M. le président?
— Mon cher, M. Grimod me donne des leçons...
— Des leçons? interrompt le ministre avec un sourire glacial.
— Dans l'art de découper, ajoute M. de la Reynière qui, reprenant son air d'effronterie habituel, tire de la poche de son gilet un tuyau de plume pour nettoyer les dents qui lui restent encore.
— Ah ! fait le ministre que cet excès d'impudence déconcerte malgré lui.
— Et puis, achève mademoiselle Mézeray en remplissant le verre de son ami, M. Grimod me met au courant de certains secrets...
— Des secrets? répète Fouché.
— De Fart culinaire ; il me révèle les mystères de la gastronomie dont il est un des grands prêtres les plus éclairés.
— Vénérable grand prêtre, reprend le
ET SA COUtt.
ministre en s'armant de son verre, permettez au duc d'Otrante de boire à votre santé.
— A la vôtre ! réplique M. Grimod sans autre préambule. Vous aussi, monseigneur, continue-t-il ensuite, vous avez la réputation d'un gastronome, et si c'est une gloire éternelle pour le marquis de Cussy de savoir faire cuire et rôtir une poule de trois cent soixante-cinq manières différentes, c'en est une pour vous également de connaître six cent quatre vingt-cinq manières de préparer les œufs. Cela est-il vrai, Excellence? demande-t-il en partageant un abricot en deux et en offrant une moitié du fruit à sa voisine.
— Non, M. Grimod, répond le duc un peu piqué. Un personnage de mon rang a bien autre chose à faire qu'à s'occuper des œufs !
— Alors, monseigneur, je vous ai confondu avec notre archichancelier Cambacérès qui, soit dit en passant, est la première et peut-être la seule notabilité gastronomique à la cour des Tuileries. L'empereur Napoléon lui-même , à qui un sénatus-consulte, du 17 janvier de cette année,
a donné le surnom de Grand, Napoléon est un héros et un homme d'Etat incomparable, je le veux bien, mais il lui manque une chose qui ne s'acquiert pas , qui doit naître avec nous; il lui manque...
— Quoi donc? demande Fouché.
— L'intelligence du beau, de l'esthétique de la cuisine, du génie de la gastronomie.
L'empereur, comme les Bourbons dont il a enterré la dynastie, n'est autre chose qu'un mangeur ordinaire, sans goût, sans notion aucune des choses intellectuelles de l'art culinaire.
— N'est pas gourmand qui veut! dit mademoiselle Mézeray.
— Vous le voyez, monseigneur ; ma docile élève a déjà profité de mes enseignements.
— En effet , répond Fouché en effleurant de ses lèvres le bord de son verre, je vous admire tous les deux et n'éprouve qu'un seul regret. . .
— Lequel, mon cher Joseph?
— C'est que je n'ai pas le temps aujourd'hui d'attendre la fin de la leçon de ton
excellent maître, réplique le ministre qui s'est levé de son fauteuÛ.
— Vous nous quittez déjà?
— Oui, monsieur. Il me faut donner quelques ordres qui doivent être exécutés demain matin, avant le lever du soleil.
— Les affaires avant tout! s'écrie le président du Caveau moderne.
— Rien de plus vrai ! Aussi permettezmoi de vous souhaiter à tous deux une bonne nuit et de me recommander à votre souvenir, répond son Excellence, et prenant la main de Joséphine il y dépose un baiser. Au plaisir de vous revoir, dit-il ensuite au professeur de Y esthétique de la cuisine , et il s'éloigne pour regagner son équipage qui stationnait dans la rue.
— Mon cher M. Grimod, exclame la comédienne, dès qu'elle est seule avec son nouveau précepteur, ce départ subit et l'affabilité excessive de M. Fouché ne présagent rien de bon.
— Que supposez-vous donc ?
— Il vous ménage quelque méchant tour.
— Vous m'épouvantez, mademoiselle !
— Du courage, mon ami ! Nous sommes sous la protection des lois... Grâce à notre glorieuse révolution, le temps dés lettres de cachet est passé, et si vous avez sommeil, vous pouvez aller vous mettre tranquillement au lit.
M. Grimod, qui a compris le sens de cet avis, vide son verre et se lève.
— Quand nous reverrons-nous ? demande Joséphine.
— Je viendrai tous les jours vous rendre ma visite, répond M. de la Reynière.
Cinq minutes après il rejoignait sa demeure.
Le lendemain matin — au moment où le soleil levant commençait à rougir les bords de l'horizon — l'éditeur de l'Aimanach des gourmands, plongé dans le sommeil le plus doux , rêvait des merveilles sans nombre d'un paradis culinaire où les
faisans rôtis, les lièvres entrelardés et les dindes farcies de truffes lui pleuvaient dans la bouche, lorsque son grand maroufle de valet vient brusquement le réveiller.
— Qu'y a-t-il? demande le gastronome en baillant.
— Un monsieur désire vous rendre ses devoirs.
— Laisse-moi dormir, dit M. Grimod en se tournant de l'autre côté.
— Il faut qu'il vous parle !
— Alors qu'il revienne quand j'aurai fini de dormir!
— Mais il refuse de s'en aller !
— Àh çà ! diable, quel est donc cet importun patron?
— Un délégué de la haute police !
— Que dis-tu ? demande M. de la Reynière en se réveillant tout à fait et se retournant avec effroi.
— Il vient de la part de son Excellence le duc d'Otrante.
— Saint Lucullus, que me veut cet homme ?
— Volis communiquer un ordre qui n'admet point de délai.
— Qu'il entre ! exclame M. Grimod en se dressant sur son séant.
Aussitôt paraît un commissaire de police avec son écharpe tricolore.
— Pardon, monsieur, si je viens contre mon gré troubler le calme de votre sommeil matinal.
— Que m'apportez-vous donc, M. le commissaire?
— Un mandat d'arrêt expédié cette nuit même, réplique l'agent de M. Fouché en dépliant un papier qu'il lui met ensuite sous le nez.
— Est-ce un rêve? demande le gastronome après en avoir parcouru la teneur.
— Oh! non, monsieur! Ce que vous", venez de lire n'est pas une illusion, c'est la pure vérité !
— Moi, accusé de haute trahison, d'un crime de lèse-majesté ? Sacrebleu , de quelle faute suis-je donc coupable?
— Je ne saurais vous le dire ; mais il m'a été sévèrement enjoint de m'assurer de votre honorable personne et de vous conduire en prison sans nul retard.
— A pareille heure, sans avoir déjeuné?
— C'est un peu dur, je l'avoue ! mais vous comprendrez, monsieur, que je suis forcé d'exécuter ponctuellement Tordre du ministre. Ayez la bonté de vous habiller immédiatement.
— Songez donc, M. le commissaire, que je ne suis pas encore rasé !
— Une fois en prison , vous aurez le temps de procéder à cette opération.
— J'ai besoin d'une heure pour ma toilette !
— Pour aujourd'hui je vous prierai d'être plus expéditif, car d'après Tordre de son Excellence, il faut que vous soyez en lieu de sûreté avant le jour ; nous n'avons donc pas un moment à perdre !
— Voilà qui est affreux, monsieur !
— Je ne dis pas non ! Mais veuillez vous dépêcher, afin de ne pas me mettre dans la triste nécessité d'appeler mes gens pour vous aider à vous vêtir !
— Le diable emporte la police ! s'écrie M. Grimod en sautant hors de son lit.
— Je n'ai pas entendu ce que vous venez de dire, monsieur, répond le com-
missaire en s'asseyant sur une chaise.
Hàtez-vous !
— Je ne suis nullement pressé, répond M. de la Reynière en s'habillant lentement.
Le sbire a ouvert son uniforme et tiré sa montre.
— J'ai l'honneur de vous prévenir que si, dans cinq minutes, vous n'êtes pas complètement habillé , j'appellerai la garde pour vous faire emmener sans vêtements.
— M. le commissaire, voilà un procédé qui me paraît bien cruel; c'est un vandalisme digne du moyen-âge !
— Cela se peut ; mais il ne dépend pas de moi d'adoucir les ordres de mon supérieur... ainsi donc dépêchez-vous !
Le pauvre Grimod dut faire bonne mine à mauvais jeu, et achever sa toilette bien plus vite que d'habitude.
— Etes-vous prêt? demande l'officier de police au bout de quelques instants.
— Pas encore, M. le commissaire, répond la malheureuse victime, en se plantant devant sa glace, pour pommader les ruines de sa chevelure. Véritable huile de Macas-
sar ! En désirez-vous ? ajoute M. de la Reynière avec un air de bonhomie ironique.
— Merci, monsieur, réplique le commissaire qui a toutes les peines du monde à réprimer son impatience.
— Allons, voilà qui est fait, je suis à votre disposition, dit M. Grimod en endossant son frac. Voulez-vous que je fasse mettre le cheval à mon cabriolet?
— Inutile ! Une voiture fermée nous attend en bas.
— Tant mieux ! dit le prisonnier , et il suit l'agent de police en affectant une grande gaieté.
La voiture le conduisit à Sainte-Pélagie.
Le quatrième jour après l'arrestation de M, Grimod, nous trouvons mademoiselle Bourgoin dans son délicieux jardin, sous une tonnelle de vigne sauvage, soutenue par de sveltes colonnes sur lesquelles s'en-
roule la clématite italienne, dont les innombrables fleurs, en se berçant dans l'air balsamique du matin comme autant de papillons violets , forment un ravissant contraste avec les fleurs couleur de chair du chèvrefeuille odoriférant qui garnit le pied de ces colonnes. Au centre de cette tonnelle est assise sur un large banc de jonc la maîtresse de ce jardin, dans une légère toilette du matin, ayant un vaste chapeau de paille sur la tête, et tenant à la main un rôle qui semble la préoccuper beaucoup. C'est celui de Florestine dans la a Mère coupable » de M. de Beaumarchais. Tout absorbée dans ce rôle, elle n'entend point le babillage du petit essaim d'oiseaux, qui chantent et voltigent dans une grande volière placée près d elle, ni le croassement des superbes perroquets, qui se balancent à leurs anneaux de cuivre, ni le murmure du jet d'eau qui, au milieu d'un tapis de fleurs, jette ses rayons d'argent dans un bassin de marbre, sillonné par une joyeuse armée de carpes au ventre d'or. Tout ce luxe, toute cette richesse, lui viennent de la générosité de
DiQ
ET SACOUR
M. Chaptal, qui paye ainsi les faveurs qu'elle lui accorde, sans qu elle l'aime le moins du monde.
Tout à coup elle s'est arrachée à ses réflexions, et jetant son rôle sur le banc, elle se parle tout haut à elle-même :
— Je suis curieuse de savoir ce que dira notre grand Bonaparte en apprenant .que, malgré ma promesse, j'ai refusé de jouer à la Malmaison devant lui et devant sa cour. Le petit caporal, ajoute-t-elle, sera furieux de ce que la représentation a manqué par ma faute. Le Corse va jeter feu et flamme ; mais je me ris de son courroux, car que peut-il me faire? Me congédier? Impossible, attendu qu'il y a huit jours j'ai conclu avec le Théâtrefrançais un nouvel engagement de dix années. Ordonner à son ami Talma de profiter de son influence comme régisseur pour me chicaner à tout propos? Impossible encore, car Talma est fou de moi, et je fais de lui tout ce que je veux. Peu m'importe donc la rancune impuissante de l'empereur ; et comme je sais qu'il a jeté les yeux sur moi, et qu'il s'imagine que ma
conquête est facile, je répondrai à ses avances par un dédain opiniâtre, et j'écouterai le dernier figurant de notre scène plutôt que cet affreux despote !
Au même instant Victoire se glisse , comme un oiseau, sous le berceau de sa maitrçsse, pour lui annoncer la visite de trois étrangers qui demandent à lui parler.
— Que me veulent « es messieurs?
— Ils ont un papier de la plus haute importance à vous communiquer.
— Dis-leur que je suis prête à les recevoir, ici, dans le jardin.
La camériste s éloigne pour aller chercher les visiteurs.
— Est-ce que nous avons l'honneur de saluer la célèbre comédienne, mademoiselle Bourgoin? demande l'un d'eux en ôtant son chapeau.
— C'est moi ! répond Etiennette, avec l'air royal et hautain d'Iphiffénie. Que désirez-vous ?
— . Nous sommes chargés de vous remettre cet ordre, dit l'étranger en tirant de sa poche un papier cacheté.
— Un ordre? répète-t-elle avec un accent de mépris et d'ironie.
— Ayez la bonté, mademoiselle, de vous en convaincre par vos propres yeux, reprend l'envoyé en lui tendant l'écrit.
— Personne n'a d'ordres à me donner!
Voyons ce que c'est, continue-t elle en lui arrachant dédaigneusement le papier de ia main.
Puis avec un calme plastique, qui semble avoir été emprunté à l'une des statues antiques du grand Praxitèle, elle brise l'immense cachet, déplie le papier et se met à lire. Mais à peine a-t-elle vu la teneur des premières lignes, qu'elle oublie soudain son rôle et s'écrie avec une émotion et une inquiétude extrêmes :
— Ciel! qu'est-ce que c'est que cela?
— Un mandat d'arrêt, mademoiselle!
répond le messager.
Mademoiselle Bourgoin s'est remise à lire à demi-voix, en tremblant et roulant des yeux hagards :
« En vertu d'un décret spécial de sa Majesté l'empereur, je dois informer mademoiselle Bourgoin; artiste du Théàtre- I. 0.
français, que dès la réception de ce mandat, elle aura à obéir immédiatement au porteur de cet écrit , en suite de sa coupable résistance dans l'accomplissement de ses devoirs comme comédienne. Le porteur est chargé de conduire mademoiselle Bourgoin à la prison qui lui a été indiquée, et elle y restera jusqu'à nouvel ordre. Paris, le 29 juillet 1806.
<< Le ministre de l'intérieur « Comte Chaptal de Chanteloup. • Le texte entier de ce décret ne Ta pas indignée, autant que le nom de celui qui Ta expédié et signé de sa main.
— C'est inouï ! c'est scandaleux ! s'écriet-clleavec rage et en retombant anéantie sur le banc de jonc. Chaptal, mon ami ; Chaptal, mon adorateur, a eu le courage de signer Tordre de mon arrestation ! Depuis que Brutus a condamné son propre fils à mort, jamais l'histoire n'a mentionné une monstruosité de ce genre ! balbutie-t-elle en montrant le papier qu'elle tient à la main.
— Mademoiselle, dit l'officier de police, tandis que ses deux acolytes se tiennent
couverts et immobiles comme des statues de neige, recevez l'assurance de nos plus profonds regrets.
— Monsieur ! s'écrie la Bourgoin en bondissant de fureur, de quel droit vous permettez-vous de m'insulter?
— Mademoiselle. . . , bégaye son affable et compatissant interlocuteur.
— Taisez-vous, monsieur ! Mademoiselle Bourgoin, poursuit l'artiste avec un air de suprême orgueil , vous dispense de vos regrets et vous prie de vous retirer !
— Mademoiselle, nous sommes chargés de la mission bien flatteuse pour nous de vous mener en prison...
— Ah cà! vous êtes fou, monsieur?
— Cet ordre, mademoiselle...
— Eh! que m'importe ce misérable chiffon ! s'écrie Etiennette, et elle déchire le papier en morceaux.
— Veuillez nous suivre ! prie l'envoyé du ministre avec une douceur extrême.
— A aucun prix! exclame la comédienne, et dans sa colère elle lui lance au visage les débris du mandat d arrêt.
— Mademoiselle Bourgoin , reprend
l'agent avec un sang-froid admirable, l'estime que je fais de votre beau talent me dit que je vous dois plus de ménagements, plus d'égards qu'à toute autre personne, et je crois vous prouver combien cette estime est réelle et sincère, en vous pardonnant de tout cœur l'outrage auquel vient de vous pousser votre emportement.
Etiennette, tout à coup métamorphosée par le calme de ce personnage, s'est avancée d'un pas de son côté, et elle lui dit avec tout le charme qu'elle savait donner à sa voix insinuante :
— Monsieur, votre manière d'agir me plaît ! Mais à présent répondez-moi avec franchise et sans détour : Dois-je réellement vous suivre?
— Hélas ! oui.
— Mais, grand Dieu, mon ami le comte Chaptal ne peut exiger que je traverse les rues en plein jour, sous l'escorte de trois étrangers?
— On a songé à cela, mademoiselle; une voiture attend en bas à la porte.
— Fort bien, monsieur; par égard pour vous, je ne résisterai pas davantage. Seu-
lement accord ez-moi, de grâce, cinq petites minutes de répit, afin de me faire apporter un châle, car un homme tel que vous comprendra qu'une dame de mon rang ne peut sortir en simple négligé, même pour se rendre en prison. Victoire ! dit-elle en appelant sa camériste, apporte-moi mon Corneille, mon Racine, ou tout autre châle, à l'exception cependant de mon Chaptal vert , car tout ce qui me rappelle cet homme ne peut que me révolter. N'ai-je pas* raison, monsieur?
— Son Excellence, je crois devoir le dire pour sa justification, n'a signé cet arrêt que sur l'ordre positif de Sa Majesté l'empereur.
— Moi, monsieur, j'aurais mis ma main sous la hache du bourreau plutôt que d'apposer mon nom au bas de ce papier !
— Alors un autre l'aurait signé...
— Tout autre m'eût beaucoup moins offensée que le comte Chaptal qui... Mais taisons-nous là-dessus !
Victoire a apporté un châle magnifique dans les plis duquel mademoiselle Bour-
goin s'est enveloppée, comme la déesse Eos dans son manteau de nuages roses.
— Votre toilette est-elle achevée?
— Oui, monsieur ! Vous me permettez d'emporter un de mes nouveaux rôles ?
— Tout votre répertoire, si cela vous plaît.
— C'est trop de bonté, monsieur! répond la dame avec une ironie ravissante.
Et Victoire, la Providence de ma toilette, peut-elle aussi m'accompagner ?
— • Je ne m'y oppose pas dit l'agent, en remettant son chapeau.
— Eh bien alors, venez! Couvrez-vous, messieurs, dit la maligne railleuse aux deux pagodes, qui n'avaient pas retiré leurs coiffures ; couvrez-vous, car vous pourriez aisément attraper un coup de soleil. Et ce serait vraiment dommage! N'est-ce pas, monsieur? demande-t-ellc à l'officier do police.
Et celui-ci s'incline en souriant.
— Viens, ma fidèle Victoire, tu me tiendras compagnie dans la solitude de ma prison, ajoute-t-elle avec un douloureux soupir. Puis, reprenant sa gaieté habi-
tuelle, elle se met à fredonner son anfavori : Partant pour la Syrie, et comme si elle allait au bal, elle suit joyeusement le galant conducteur qui l'avait précédée pour ouvrir la voiture.
Mademoiselle Bourgoin s'y élance rapidement; puis vient Victoire qui prend place à côté de sa maîtresse, et l'agent de police qui s'assied en face des deux dames.
L'une des statues de neige s'installe assez lestement sur le siège du cocher, l'autre grimpe avec peine sur le derrière de l'élégante voiture, dont les chevaux partent en courant. -
— Où me conduisez-vous, monsieur ?
— A Sainte-Pélagie, mademoiselle.
— Ah ! c'est charmant ! répond la comédienne, puis elle s'enfonce dans le coin de la voiture et ne prononce plus' une syllabe.
Victoire aussi reste muette comme un poisson. Ce qui fait que l'exécuteur du mandat d'arrêt se voit également condamné à un silence bien involontaire. Le brave homme se contente de jeter de temps ;\ autre un regard furtif sur la maîtresse du
ministre, et de se dire à part lui ; Diable!
son Excellence a un excellent goût !
Au bout d'un petit quart d'heure, le véhicule était arrivé à sa destination.
Pendant que mademoiselle Bourgoin et M. Grimod de la Reynière, accusés Tune de désobéissance et l'autre d'un crime de lèse-majesté, sont renfermés à leur insu dans la même prison, et que l'ennui les y ronge, retournons à l'héroïne de notre récit, à mademoiselle Mars.
Papa Geoffroy assis vis-à-vis d'Hippoly te attache sur son diamant un regard de feu.
Le redoutable critique, esclave des plus dociles, tient ses deux mains en l'air en guise de dévidoir, et tandis qu'il balance machinalement ses bras, la comédienne roule en peloton un énorme écheveau de fil.
— Tout Paris, dit-elle au bout d'un moment avec un sourire enchanteur, vous
croit l'homme le plus malicieux de France, et quiconque ne vous connaît que de nom, vous suppose une créature pétrie de fiel et de venin. Comme on vous juge mal! Si vos ennemis pouvaient voir avec quelle soumission vous faites ici l'office d'un dévidoir, avec quelle bienveillance vous conversez #vec moi, avec quelle attention vous m'instruisez, ils n'hésiteraient point à proclamer que l'abbé Geoffroy vaut mieux que sa réputation, que l'abbé Geoffroy est un modèle de galanterie, un type de bonté et de désintéressement.
— Être méconnu, calomnié et diffamé, tel est le sort de tout critique qui dit la vérité sans déguisement aux auteurs et aux artistes. Depuis Zoïle, qui osa s'attaquer à l'Iliade d'Homère , jusqu'à Fréron qui blâmales tragédies de M. de Voltaire, nous avons tous été lapidés et crucifiés plus ou moins, comme ce censeur d'Homère, dont le nom est devenu le diplôme de notre profession. Pourquoi le monde ferait-il une exception en ma faveur? Aux yeux de la multitude aveugle, je ne suis aussi qu'un Zoïle bilieux qui mérite d'être écharpé.
— Le nombre de vos adversaires est considérable ; mais vous comptez aussi de bons et chaleureux amis.
— Puis-je vous ranger parmi eux?
— Quelle question ! Ne serait-ce pas de ma part le comble de l'ingratitude, si j'oubliais que mon médiocre talent n'a fructifié qu'à l'aide de votre protection, et qu'on en fait plus de bruit qu'il ne le mérite peutêtre?
— C'est trop de modestie, belle Hippolyte ! Sans moi votre remarquable génie se serait développé également ; sans moi vous seriez également devenue tôt ou tard la première comédienne de France. Pauvre vieillard, je n'ai contribué que pour bien peu de chose à faire apprécier vos incomparables qualités, et sur le soir de ma vie, je me réchauffe aux rayons éclatants de votre gloire, comme un modeste ver luisant à la lumière de la lune.
— Votre nom, mon cher abbé, brillera dans le panthéon de notre littérature plus longtemps que le nimbe éphémère d'une piètre actrice dans les annales de notre théâtre.
— Le vôtre, mademoiselle, survivra à la réputation de tous vos camarades.
— Voilà qui signifie beaucoup et bien peu tout à la fois ! Dans le royaume des aveugles, le borgne est roi, disait le grand railleur Voltaire.
— Talma, notre ami commun, n'est pas aveugle.
— Et cependant il a le malheur d'encourir bien souvent votre blâme.
— Parce qu'il est plein de présomption et de vanité, avouons-le franchement. Il se croit infaillible comme le saint-père , et se figure que ce qu'il pense est toujours juste. Mais Talma n'est qu'un homme comme les autres, et il est de la nature de l'homme de se tromper, mademoiselle.
Pourquoi M. Talma serait-il le seul au monde qui ne se tromperait pas?
— Vous avez raison, mon cher abbé. La lune a ses taches, et Talma, notre grand Talma, a aussi ses petits défauts. Mais d'où vient, abbé, que sous votre loupe ces derniers prennent une forme si gigantesque?
— La critique, belle Hippolyte, a deux yeux, dont l'un regarde à travers une lu-