‹ Mademoiselle Mars et sa courChapitre 5 sur 10 · MIQUES · texte numérisé non relu

MIQUES

Les chrétiens fêtent le dimanche, les Grecs le lundi, les Perses le mardi, les Assyriens le mercredi, les Egyptiens le jeudi, les Turcs le vendredi et les Juifs le

samedi. Le vrai gastronome fête la semaine entière, c'est-à-dire qu'il mange aussi bien un jour que l'autre .

La dixième prescription de la loi du mariage en Chine porte ce qui suit : La femme doit préparer de sa propre main les mets que son mari préfère. Quel gastronome ne voudrait pas être Chinois ou avoir une Chinoise pour femme?

En Chine la plus insignifiante souillure qui se trouve dans les plats destinés à la table de l'empereur, est punie de quatrevingts coups de bambou appliqués au cuisinier. Si cela dépendait de nous, nous en ordonnerions tout de suite une centaine.

Montézuma, le dernier roi des Mexicains, avait un si merveilleux appétit, que chaque jour on lui servait deux cents mets différents, dont aucun ne restait intact.

MADEMOISELLE MAHS

Triste preuve que Sa Majesté Mexicaine était plutôt gloutonne que gastronome.

Qui fut l'inventeur de la salade? Le roi Nabuchodonosor, qui dans un caprice de bête de somme, mangea du foin. A ce sujet les habitants de Babylone lui érigèrent un monument, ce qui témoigne qu'ils surent mieux apprécier l'invention de la salade que maint animal de notre Babel de la Seine.

A la brillante époque de Périclès et de Zeuxis, alors que tous les arts étaient à leur apogée en Grèce, l'art admirable de la cuisine, qui est la base de tous les autres, ne pouvait rester en arrière. Mais, de même que des œuvres de tant de grands maîtres il ne nous est resté que le souvenir de leur gloire, de même nous ne connaissons que quelques noms de cuisiniers fameux d'Athènes et de Syracuse: Pantaléon, Zophon, Simonactides, Espenetos, Epiricos, Moschionet Agathon. Ils forment la pléiade, la constellation de la cuisine

Les anciens Grecs estimaient par dessus tout les faisans de la Colchide, lesquels étaient tellement rares qu'un des Ptolémées, à son lit de mort, maudissait la fatalité qui lui faisait quitter la terre, sans avoir jamais goûté une bouchée de la chair de ce précieux volatile. Versons une larme sur ce pauvre Ptolémée !

Apicius fait un splendide éloge de l'autruche. Héliogabale , le sybarite par excellence, n'en aimait que la cervelle.

Les descendants de Romulus engraissaient aussi des cygnes pour la cuisine, et dans ce but on aveuglait d'abord ces superbes bêtes. Ainsi que le paon, le cygne était nn aliment favori du moyen-âge. Un mémoire de dépenses de la maison Northumberland au quatorzième s ècle ne porte pas moins de vingt et un cygnes

consommés à la table ducale dans l'espace d'une année.

On ne saurait calculer le nombre des animaux aquatiques qu'on mangeait avec plaisir. Parmi les poissons les plus recherchés on comptait l'esturgeon — acipenser Sturio — qui était servi triomphalement, et la lamic que le cuisinier le plus inhabile ne pouvait gâter, selon le dire d'un proverbe athénien.

La mesure et le poids avaient leur importance dans les mystères culinaires de l'antiquité; une douzaine d'alouettes devait peser douze livres au moins pour être dignes de paraître à table.

Dix volumes in-folio ne suffiraient pas pour raconter les faits de gourmandise du temps de l'empire romain. L'empereur Tibère nomma un des Pisons préteur, parce que celui-ci avait bu trois jours et trois

Digi

nuits de suite sans s'enivrer. Flaccus , pour un acte de bravoure semblable, fut élevé à la dignité de consul en Syrie. Vitellius donna un jour un somptueux festin, où Ton servit à ses convives deux mille cinq cents espèces de poissons différentes, que la flotte romaine était allée pécher jusque dans la mer Noire. Géta, qui restait souvent à table trois fois vingtquatre heures sans interruption, faisait apporter les mets par ordre alphabétique, et savourait ainsi tout un dictionnaire de plats de tous les pays in sticcum et sanguinem. Héliogabale se plaisait à rendre mangeables des choses qui ne Tétaient pas, particularité qui nous rappelle un gourmand français mort de chagrin, parce que malgré toutes ses tentatives, il n'avait pu obtenir avec le veau une friandise que jusqu'à présent la bécasse seule nous offre.

La fameux orateur Quintus Hortensius, rival et ami de Cicéron, ce même Hortensius qui avait établi sa bibliothèque dans

sa cave et sa cave dans sa bibliothèque, légua à ses amis dix mille mesures du falerne le plus fin, succession dix fois plus agréable que l'héritage littéraire de Cicéron. Ce rhéteur avait une telle affection pour ses murènes, qu'il pleurait à chaudes larmes lorsqu'une d'elles venait à mourir.

Crassus, après la mort d'une de ses murènes, porta le deuil pendant six mois, tandis qu'il accordait à peine autant de jours à la plus belle de ses maîtresses. Mais quel grand homme que ce Pollion, qui, convaincu que les murènes engraissées de chair humaine sont plus délicates que les autres, faisait jeter tous les mois deux ou trois de ses esclaves dans son fameux étang situé près du golfe de mare piano, et qui un jour leur donna en pâture une de ses maîtresses, danseuse romaine !

Beaux, sublimes et heureux temps, qui devaient faire pleurer M. Grimod de joie, pendant qu'il écrivait ses souvenirs !

Empruntons-lui maintenant quelques anecdotes en guise de dessert.

Le cardinal Fesch, oncle de l'empereur, se fit apporter un matin une tasse de bouillon. A peine Son Eminence l'eut-il bu, que le domestique lui rappela que c'était un jour maigre. Aussitôt le dignitaire de l'Eglise lui administra un vigoureux soufflet, en s écriant : Imbécile, pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tard ?

Le prince Joseph Bonaparte, frère aîné de l'empereur, avait à sa charmante maison de campagne de Morfontaine , un suisse nommé Verneuil, remarquable par son monstrueux appétit. — Combien de dindons pourrais-tu engloutir? lui demanda son maître pour s'assurer de la capacité de son estomac. — Des dindons? répliqua le colosse helvétique; je ne le sais pas au juste. — Mais à peu près? — Je crois être en état d'en manger huit, neuf, dix, peutêtre même une douzaine, mais pas davantage. — Et combien de poulets? — Des poulets? Quinze, vingt, trente. — Et combien de pigeons? — Des pigeons? Quarante, cinquante, soixante ; mafe pas plus. — Et

combien d'alouettes? — Des alouettes?...

ah ! mon Dieu, tant qu'il vous plaira!

Ce glouton, dit M. Grimod, aurait mérité d être conservé dans l'esprit-de-vin après sa mort, et d'être montré comme un épouvantail à tout véritable ami de la bonne chère , car à défaut de poulets, de pigeons et d'alouettes, le misérable engloutissait, pour combler le vide de son estomac, tout ce qui lui tombait sous le groin, et une.fois il avala deux douzaines de gants et trois livres de bougies.

Un jour que l'impératrice Joséphine donnait à son château de la Malmaison un déjeuner auquel M. de Talleyrand était invité, elle montra au diplomate une broderie à laquelle elle travaillait , en lui disant : Cela vous plaît-il? — Je suis tout yeux! répondit le prince. A table il se trouva placé entre les deux sœurs de l'empereur, et comme il s'entretenait trop chaleureusement avec la princesse Pauline, la princesse Elise lui cria : Ecoutez-moi donc aussi à la fin ! — Je suis tout oreilles ! repartit Talleyrand. Mais au bout d'un instant l'autre lui ayant présenté un perdreau en

lui demandant s'il ne voulait pas en goûter, Thabile et rusé personnage répondit aussitôt : Je suis tout estomac !

Rien d'étonnant à cela ! Tout diplomate n'est-il pas gourmand?

Le cinquième jour de sa détention , M. Grimod en se promenant dans le préau de Sainte-Pélagie, y rencontre tout à fait à Fimproviste mademoiselle Bourgoin , laquelle avait aussi quitté sa monotone cellule pour venir prendre l'air à l'ombre de quelques tilleuls. Il court à elle et lui dit :

— Je ne sais, mademoiselle, si j'ai l'avantage d'être connu de vous. Il y a peu de jours j'ai osé solliciter la permission de vous dédier un volume de mon Almanach des gourmands.

— M. Grimod? s'écrie Étiennette embarrassée et changea de couleur.

— Pour vous servir, mademoiselle, re-

Digiti

prend-il avec une légère inclination de tête. Vous avez eu la cruauté de repousser ma requête ; je n'en suis pas moins ravi et étonné de faire votre connaissance personnelle ici, dans cette prison.

Mademoiselle Bourgoin, qui se sent rougir sous le regard de cet homme, se trouble encore davantage. Mais se remettant bientôt, elle lui dit que c'est également un plaisir pour elle de faire sa connaissance en ce lieu, et d'une manière si inattendue.

Une situation identique nous rend vite communicatifs. Ils se racontèrent tous deux le motif de leur subite arrestation, et au bout de dix minutes, M. de la Reynière était aussi à son aise avec sa belle compagne de captivité que s'il l'avait connue depuis des années. Mais malgré tous les efforts imaginables pour garder son assurance, la comédienne ne pouvait se soustraire à l'embarras qui la dominait. En regardant son interlocuteur , son visage changea dix fois de couleur en cinq minutes; elle rougit et pâlit tour à tour et fut obligée de s'avouer, bien qu'à regret, que M. Grimod, en dépit de sa laideur, avait

produit sur elle une impression inexplicable. Elle se dit que dans l'œil de ce profond scélérat, il y avait quelque chose de mystérieux qui l'attirait involontairement, sans qu'elle pût s'en rendre compte. Maître Grimod qui connaissait les femmes, et à qui cette impression n'avait point échappé, mit en œuvre toutes les ressources de son pouvoir magnétique, afin de fortifier et d'étendre ce premier résultat.

v — Mademoiselle, lui dit-il, il y a six jours je me suis presque brouillé à mort avec le meilleur de mes amis par rapport à vous.

— Par rapport à moi? demande Etiennette en rougissant de nouveau.

— Oui, mademoiselle ; mais devinezvous avec qui ?

— Non, monsieur, je ne le devine pas, réplique la Bourgoin, qui baisse involontairement les yeux pour échapper à l'em- . barras d'être forcée de le regarder. .

— Avec le plus dangereux de vos adversaires.

— Avec l'abbé Geoffroy ?

— Précisément, mademoiselle! Indigne

de la cruelle façon dont sa pluine impitoyable déchire votre réputation, je lui ai lancé un cartel en déclarant sans détour que je ne souffrirais pas davantage qu'il foulât impunément aux pieds votre beau, votre grand, votre incomparable talent.

— Eh quoi, monsieur? interrompt l'actrice vivement flattée de ces compliments.

— Je l'ai menacé, poursuit-il, de lui rendre offense pour offense, et pour chaque feuille qu'il détachera de votre magnifique couronne de lauriers, d'arracher dix rayons à l'auréole de son amie, de votre rivale, de mademoiselle Mars, enfin, que Ton vante beaucoup trop, selon moi.

— Vous avez réellement fait cela, monsieur?

— Demandez-le-lui ! Le voici qui vient, ajoute M. Grimod en désignant papa Geoffroy, qui au même instant arrivait dans le préau comme le loup de la fable. Mademoiselle Bourgoin, permettez-moi de vous présenter mon excellent ami et commensal, le plus spirituel et en même temps le plus méchant des feuilletonistes , M. l'abbé Geoffrov.

ET SA COUK.

L'art et la critique se saluèrent réciproquement.

— Quand on parle du loup, on en voit la queue, continue M. Grimod. Nous causions sur votre chapitre...

— J'espère que vous ne disiez rien de mal?

— Mais rien de bon non plus, mon cher abbé. Mademoiselle , tout comme votre très-humble serviteur, est d'avis que vous êtes injuste à son égard...

— M. Grimod ! dit Étien nette en l'interrompant.

— Laissez- moi achever , mademoiselle.

Mon vénérable ami estun homme qui aime à entendre la vérité. Il ne se trouvera nullement offusqué, si je répète devant vous ce que je lui ai dit en votre absence, lors de notre dernier déjeuner : Abbé, vous êtes injuste envers mademoiselle.

— Permettez-moi, mademoiselle, de me défendre ici contre une pareille accusation.

Mon cher Grimod, je me suis toujours efforcé de rendre pleine justice au beau talent de notre première tragédienne ; j'ai toujours exalté ses qualités , mais j'ai eu

soin également de ne pas fermer les yeux sur ses défauts.

— Monsieur Tablé ! interrompt la Bourgoin.

— Mademoiselle , un mot encore !

M. Grimod est un homme qui aime à entendre la vérité. Il ne se trouvera nullement offusque, si je répète devant vous ce que je lui ai dit récemment en votre absence : Je ne suis point injuste envers vous, mademoiselle !

— Messieurs, je rentre dans ma cellule, reprend la comédienne que cet entretien commence à gêner.

— Veuillez de grâce, poursuit l'abbé en la retenant par le bras, m'accorder encore un petit moment d'audience. C'est vous montrer bien plus injuste envers moi, que de croire que je sois prévenu contre vous, mademoiselle. La tragédie est votre élément. Tant que vous resterez dans cette sphère, vous trouverez en moi l'un de vos plus sincères admirateurs. Mais si vous en sortez pour disputer dans la comédie un laurier à mademoiselle Mars votre amie , je vous blâmerai tout aussi bien que made-

moiselle Mars, si jamais il lui prenait la fantaisie de vous contester la palme de Melpomène.

— M. l'abbé, dit l'artiste, flattée de cet éloge, quand on a le bonheur de causer avec vous on est contraint d'avouer que votre bouche est moins méchante que votre plume.

— Si la critique comportait la galanterie, j'irais plus loin et je dirais à mon ami Grimod, qui aime à entendre la vérité, qu'en dehors de la scène vous êtes bien plus aimable que sur la scène.

— Ah! mademoiselle, admirez votre toute-puissance; voilà le tigre apprivoisé tout à coup !

— La beauté, mon cher Grimod,est un talisman auquel rien ne résiste.

— Messieurs, je vous présente mes civi lités, dit la jolie prisonnière; et elle regagne sa cellule.

— Eh bien, avez-vous subi un interrogatoire? demande l'abbé Geoffroy, avec l'intention d'arriver aussi vite quepossible sur un autre sujet de conversation.

— Pas encore ! Les cinq jours que je i. 12

viens de passer dans cette affreuse prison m'ont paru autant d éternités. Par moments l'ennui me consume, et sans la Gastro- * nomie de Berchoux, déjà depuis longtemps j aurais attenté à ma vie, et lu par désespoir votre dernier feuilleton sur mademoiselle Mars. Cher abbé, comment se porte votre diamant ?

— Je crois qu'il sera bientôt enchâssé?

— Que voulez-vous dire par là?

—Je crains qu'elle ne soit amoureuse. . .

— De vous? demande l'éternel goguenard.

— Hélas ! non . Ce matin je me suis aperçu avec effroi que la charmante Mars brûle en silence pour un de nos jeunes amis, M. Brown. L'amour ne peut se cacher!.. Un simple coup d'œil, et j'avais tout compris.

— Pauvre ami, vous voilà jaloux maintenant.

— Je n'en ai pas le droit ! Et cependant cela m'attriste, cela m'afflige.

— Consolez-vous, papa Geoffroy! Je vais vous remettre quelques mots pour mademoiselle Mézeray. C'est un petit

Satan qui aura bientôt apaisé vos regrets, et dont la délicieuse liaison vous fera bientôt oublier votre dinde si prude.

• — Un homme de mon âge ne change pas si vite d'affection .

— Eh bien , je suis plus heureux que vous! Dans l'espace d'un jour, je puis m'amouracher de dix femmes , et les oublier dès le lendemain , comme si je ne les avais jamais connues. Variété, c'est ma devise ! Le même plat finit par nous gâter tout à fait l'appétit. Il y a huit jours, je raffolais de la brune Mczaray... à présent, je suis épris de la blonde Bourgoin, et demain... Dieu sait quelle femme j'aimerai ! Laissez-moi reconquérir ma liberté, et puis , mon ami , je me charge d'opérer votre trop sensible cœur et d'en extirper le polype de l'amour, qui ne vous fera plus souffrir désormais !

Au même instant on entendit les sons d'une cloche. C'était le terme assigné au temps de la récréation.

— Hora mit ! fit notre Lovelace, et il tendit à son ami un de ses doigts postiches.

ISO MADEMOISELLE MARS

L'abbé le serra avec précaution et dit en prenant congé :

— Mille choses aimables à mademoiselle Bourgoin.

Maître Grimod répondit par un signe de tête et papa Geoffroy quitta Sainte-Pélagie.

Trois jours plus tard, vers quatre heures de l'après-midi, un riche équipage armorié, attelé de deux hongres gris-pommelés, s'arrêta devant la porte de la prison. Un gigantesque laquais, portant une livrée écarlate garnie d'argent, sauta de son siège pour ouvrir la portière. De l'intérieur de la voiture descendit un homme de belle prestance, d'une cinquantaine d années, vêtu d'un uniforme à broderies d'or avec la grand'croix de la Légion d'honneur. C'était le comte Chaptal de Chanteloup.

Aussitôt les portes de la prison s'ouvri-

rent à deux battants, et un moment après il entrait dans la cellule de sa flamme officielle. Mademoiselle Bourgoin, sans manifester le moindre étonnement, demeura tranquillement assise et lui dit d'un ton boudeur :

— Ah ! monseigneur, vous voilà ; vous daignez enfin vous souvenir d'une pauvre prisonnière?

— Étiennette, répliqua l'honnête ministre, je ne mérite pas ce reproche. Dès le premier jour de ton arrestation, je suis venu ici pour t'informer que ce n'est qu'après une longue et inutile résistance, avec une douleur inexprimable, que j'ai fait exécuter l'ordre de l'empereur ; je voulais te supplier de ne pas me tenir rancune; mais selon la volonté formelle de notre ennemi commun, le directeur a refusé de me laisser pénétrer jusqu'à toi

— Et Son Excellence le ministreMe l'intérieur, a accepté cette humiliation sans mot dire ?

— Contre la force point de résistance !

Je me suis soumis aux injonctions de notre tyran, et j'ai voulu justifier mon absence à

tes ycnx en décrivant ; mais, par ordre de l'empereur, les lettres que je t'adressais ont été refusées.

— Quelle infamie! s'écrie Etiennette avec une profonde indignation.

— Calme-toi, mon ange ! reprend le ministre en cherchant à l'apaiser. J'arrive des Tuileries. Après une séance du conseil, où je lui ai exprimé mon avis définitif sur la question des sucres de canne et de betterave, il m'a entraîné dans l'embrasure d'une fenêtre et demandé, comme l'autre fois : Eh bien, comment se porte mademoiselle Bourgoin ? — Sire, lui ai-je répondu d'un air sérieux et froid, je n'ai pas pu la voir depuis le jour de son emprisonnement.

— C'était par mon ordre ! a-t-ii ajouté en me saisissant par un bouton de mon habit et ne me lâchant plus. La petite obstinée en privant l'impératrice d'un plaisir qu'elle se promettait depuis longtemps, a mérité une juste punition. Dans mon empire, comte Chaptal, je ne tolère pas la moindre opposition de la part de mes serviteurs, depuis le premier jusqu'au dernier. L'obéissance, une obéissance sans bornes, est le

devoir sacré de tous mes sujets. Pour châtier doublement la dame Bourgoin, j'ai voulu que vous-même vous fissiez exécuter l'arrêt d'incarcération. Si M. Chaptal s'y était refusé, quelle que soit mon estime pour ses connaissances et son talent, je l'aurais immédiatement destitué de toutes ses fonctions. Vous avez accompli mes ordres, votre empereur est content de vous ; et pour vous donner une preuve de ma bienveillance et de ma faveur, je vous charge d'aller en personne porter à votre chère et fidèle amie Bourgoin la nouvelle qu'elle est libre à dater de ce moment, et qu'elle n'a plus rien à redouter de moi.

— Dieu merci ! s'écrie Etiennette qui a senti un énorme fardeau tomber de dessus son cœur.

— Chaptal, poursuivit-il ensuite en là chant le bouton de mon habit, je veux vous donner, à vous et à ce petit lutin, une nouvelle marque de mes bonnes dispositions à votre égard. Remettez ce petit souvenir à la belle prisonnière au nom de l'impératrice, en dédommagement de la courte captivité qu elle a subie. Ce disant, Napoléon

prit un écrin dans le tiroir de son bureau.

— Voyons, voyons ! exclame Étiennette transformée tout à coup.

— Le voici ! dit le ministre, et il tend à sa maîtresse le présent de l'empereur.

Elle soulève avec la plus vive curiosité le couvercle de maroquin rouge.

— Son portrait, et rien de plus ! s'écriet- elle d'un air tout déconcerté. J'espérais trouver là dedans une parure ! L'abominable avare que ce petit caporal ! . Tout autre eut embelli son visage en l'encadrant de diamants !

— Chaptal , reprit l'empereur en s'attachant derechef au bouton de mon habit, encore un mot! Talma, qui sur mon désir est allé visiter hier au soir la dame de votre cœur à Sainte-Pélagie, m'a rapporté ce matin que mademoiselle Bourgoin vous avait juré sur le crucifix que jamais elle ne jouerait à la Malmaison. Est-ce que cela est vrai ? demanda-t-il en me perçant de son regard. — Oui, sire, lui répondis-je hardiment. — Qu'importe! continua-t-il.

Les serments des femmes ne sont qu'une vaine fumée. Elles jurent aujourd'hui de

haïr celui qu'elles aiment déjà le lendemain.

— Et toi, Excellence, qu'est-ce que tu as dit?

— Sire, je bâtirais des châteaux sur un serment de mademoiselle Bourgoin. — Des châteaux de cartes? interrompit-il avec un sourire diabolique. — ■ Des pyramides de pierre et de bronze ! ajoutai-je pour le piquer davantage.

— Et puis? demande vivement Etiennette.

— Il s'est remis à siffler les premières mesures de sa marche favorite et m'a dit ensuite avec le plus grand sang-froid : Vous ne connaissez pas l'astuce des femmes!

Chaque fois qu'elles jurent pour nous rassurer, elles ont la précaution, comme les fils de Loyola, de garder au fond de leur conscience une petite porte" ouverte, afin de pouvoir en profiter tôt ou tard. Votre flamme, poursuivit-il, a déclaré qu'elle ne jouerait jamais à la Malmaison. Eh bien, vertueux Adam, voulez- vous parier avec moi que votre malicieuse Ève paraîtra sur

notre théâtre de Saint-Gloud dans un mois au plus tard?

— Oh ! voilà qui est par trop fort ! s'écrie Étien nette.

— C'est indigne ! pensai-je en moimême, mais le courage me manqua pour le lui dire. Je haussai les épaules et ne répliquai rien. Après m'avoir ainsi torturé, il reprit avec l'air le plus doucereux du monde: Parlons sérieusement. Je n'ai voulu que vous mettre la puce à l'oreille et exciter votre jalousie. A présent que mon but est complètement atteint, il est de mon devoir, cher comte, de vous tranquilliser et de vous avouer que mademoiselle Bourgoin m'est tout à fait indifférente.

— En vérité? dit la comédienne blessée au vif.

— Plus indifférente que ce marbre !

ajouta le despote en me montrant par la fenêtre une des statues du jardin des Tuileries. Dès lors je fus entièrement rassuré.

— Que Dieu et les saints vous accompagnent, et désormais ne vous inquiétez plus à cause de moi. Courez à Sainte-Pélagie, et portez le plus vite possible à votre amie

la nouvelle de son élargissement, acheva l'empereur, et il me quitta avec une affabilité entrêine, comme si rien ne se fût passé entre nous.

— Eh bien, partons!

• — Mon équipage attend à la porte.

— Je suis prête ! dit-elle, et appelant sa camériste, elle lui ordonne de tout emballer et de la rejoindre chez elle.

A peine est-elle assise dans la voiture, à côté de Chaptal , qu'elle devient soudain silencieuse et pensive. Elle avait senti sa vanité, son amour-propre profondément humiliés, en apprenant que l'empereur, qu'elle croyait bien follement épris de sa beauté, était froid pour elle comme pour une statue, et qu'il s'était permis avec elle et Chaptal une plaisanterie dont la grossièreté la révoltait.

— A quoi penses-tu, mon enfant? lui demande Chaptal après une courte pause.

— Je songe au moyen de nous venger tous les deux.

— La meilleure vengeance, selon moi, c'est de punir l'indifférence par l'indifférence et de ne plus te préoccuper de lui.

M. Chaptal avait beau dire; depuis le moment où elle avait su qu'elle était indifférente à l'empereur, mademoiselle Bourgoin sentait que Napoléon ne lui était plus indifférent.

Car il en est ainsi du cœur des femmes, que de fois ne dédaignent-elles pas l'amour le plus syrdent, p 0Ur essayer le pouvoir de leurs charmes sur un cœur insensible et froid !

— Comte Chaptal, reprend-elle après avoir mûrement réfléchi, un tel outrage réclame une satisfaction éclatante.

— Parle, mon enfant, quedois-je faire?

— Il faut me donner une preuve de votre amour.

— Exige de moi ce que tu voudras ; je suis ton débiteur, et pour te contenter je me soumettrai à tout.

— ■ Eh bien, je vous prends au mot.

Comte Chaptal, qu'avant le coucher du soleil, votre démission soit entre les mains de l'empereur.

— Comment ! ma chère Bourgoin , déposer mon portefeuille !

— 11 n'y a pas à hésiter. L'empereur

ISO

vous a gravement offensé... il m'a insultée sans pitié... il a suspecté ma fidélité... ridiculisé mes principes... il m'a ravi ma liberté pendant huit jours, et il a fait de vous l'instrument de sa vengeance en vous faisant exécuter son ordre despotique.

N'est-ce donc point assez pour lui envoyer votre démission?

— Tua raison, ma colombe. D'ailleurs depuis quelque temps je ne me sens plus de goût pour les tracas de la politique ; je suis fatigué d'être obligé de danser selon les caprices de ce Corse, comme un singe au son de la flûte d'un Savoyard. J'ai besoin de repos ! s'écrie-t-il avec humeur ; je veux retourner à ma science favorite, à ma chimie, et trouver dans tes bras , mon Etiennette, une compensation aux plans ambitieux et aux rêves chimériques de la politique et des affaires de l'Etat.

— A la bonne heure, Excellence ; voilà comme tu me plais !

— Fais-moi grâce de ce titre ridicule !

Mon père était un honnête apothicaire.

J'ai exercé la même profession, et je n'en rougis pas. Du premier sot venu l'empe-

reur peut faire un ministre, mais de tous ses ministres il ne saurait faire un chimiste comme Cbaptal, et voilà ce qui me réjouit, Étiennette. Je suis plus fier de cela que de tous mes titres et de tous mes ordres, de toutes mes places et de toutes mes dignités !

— Le comte de Chanteloup est mort, vive Jean-Antoine Chaptal ! s'écrie mademoiselle Bourgoin en le pressant avec transport sur son cœur. Quel beau triomphe pour la chimie!...

Deux heures plus tard, le ministre de l'intérieur présenta sa démission.

Six jours après on lisait dans le Moniteur :

i Sa Majesté l'empereur a daigné accepter la démission du comte Chaptal de Chanteloup, et nommer le duc d'Otrante ministre de l'intérieur. »

La France entière crut que la discussion survenue dans le cabinet de l'empereur au sujet de la supériorité du sucre de canne ou du sucre de betterave avait provoqué ce changement de ministère (i) . Mais mari) L'empereur s'était pronom* pour le sucre de betterave, Chaptal pour le sucre de canne.

demoiselle Bourgoin était beaucoup mieux renseignée.

Pendant cette crise ministérielle qui avait occupé huit jours la cour et la ville, M. Grimod de la Reynière avait été soumis à un interrogatoire du juge d'instruction et déclaré libre après deux semaines de captivité. Mais comme il n'y a point de roses sans épines, il s'était vu condamné au payement de tous les frais.

Accusé par Fouché d'offense envers l'empereur pour avoir dénié à Napoléon le sentiment du beau et l'avoir traité d'ogre, notre ci-devant avocat avait avoué sans détour que, malgré son estime pour le grand empereur comme guerrier, législateur et homme d'Etat, il ne se sentait nullement enclin à le vanter aussi comme gastronome. Tout en confessant le blâme émis par lui sous ce point de vue, il avait

terminé sa justification par ces paroles :

« Héliogabale était un pauvre empereur, mais un admirable gourmand ; Napoléon est un pauvre gourmand , mais un admirable empereur, et si c'est un crime de lèse-majesté que d'exprimer cette pensée tout haut, il faut faire un procès à la France entière, car elle partage mon sentiment. »

Après cette péroraison, sa mise en liberté avait été prononcée.

Si, d'un côté, il avait éprouvé Tanière douleur de payer ces propos par quinze jours de réclusion, d'autre part il ressentait la joie la plus vive de devoir à sa captivité le premier chapitre de la connaissance personnelle de mademoiselle Bourgoin, le deuxième et le troisième chapitre de son Manuel de l'amphitryon et — ce qu'il préférait à tous les chapitres du monde — un appétit vorace, dont il se promettait des merveilles.

Immédiatement après sa sortie de prison, il prit un bain ; puis il alla chez Véry et ensuite chez la Mézeray.

Mademoiselle Joséphine, enchantée de

ET SA COUK.

revoir son précepteur, le reçut avec une cravache à la main et avec une tendresse vraiment touchante.

— Votre M. Fouché est un dénonciateur! lui dit Grimod.

— Depuis le soir en question, le coquin ne s'est plus montré chez moi, de peur que je ne lui demande compte de son abominable conduite. Ce maroufle qui fait trembler la France entière est un lâche qui redoute plus mon animosité que la disgrâce de Napoléon. Par bonheur, je sais de lui des choses qui peuvent le perdre.

Un mot de ma bouche et Fouché est renversé ! s'écrie la Mézeray en agitant sa cravache.

— Mademoiselle, réplique M. de la Reynière en saisissant cette occasion aux cheveux, il faut que vous nous vengiez tous les deux.

— Mon ami, je vous vengerai î

— De quelle manière, ma charmante Erinnys.

— Le duc d'Otrante m'a fait l'honneur de m'inviter par écrit à venir chez lui ce soir.

MADEMOISELLE MABS

— Et vous vous rendrez à cette invitation?

— Naturellement ! s écrie Joséphine en faisant sifller sa cravache d'un air joyeux..

— Mais n'avez-vous rien à craindre?

— Je me fie à ce talisman ! dit-elle en jouant avec sa cravache.

— Mademoiselle , vous êtes un petit Satan, un diable en jupons, un Belzébuth en gants glacés.

— Oh! M. Grimod, je suis bien plus que tout cela ! Je suis la fille unique de ma bonne et défunte mère, qui plus d'une fois a rossé son cher et honnête mari.

— Respect aux cendres d'une telle mère !

— Respect au courage d'une telle fille !

dit mademoiselle Mézeray en frappant l'air de son talisman.

Grimod trépignait de plaisir.

M. Foiulié, âpre* s être vengé (l'une

façon éclatante de son rival, le digne président du Caveau moderne, songeait actuellement à se venger aussi de l'infidélité de son agent femelle. Cela lui devenait d'autant plus facile que, rassasié des charmes de Joséphine, il cherchait un prétexte pour rompre le plus tôt possible sa liaison avec elle. Il avait, ainsi que nous l'avons dit, plus d'une douzaine de ces mouchards femelles à sa disposition, mais nulle de ces créatures ne montrait autant d'indocilité et d'entêtement, d'arrogance et de colère, que mademoiselle Mézeray.

Quelle différence avec mademoiselle Zoé, petite danseuse du grand Opéra , toute jeune, svelte comme un épi, légère comme une bulle de savon, et plus effrontée que le Puck du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare ! Cependant malgré sa jeunesse, elle avait déjà réduit à la mendicité deux vieux sénateurs et le fils d'un pair d'Angleterre; et peu de temps avant de contracter alliance avec le duc d'Otrante, elle avait conçu le projet d'émigrer à Calcutta pour y ruiner les Indes entières — d'après ledire d'un plaisant — car elle aimait

aussi le luxe et la prodigalité par dessus tout et n'avait, selon sa propre expression, noué cette nouvelle intrigue avec l'avare Fouché que faute de mieux et en attendant.

À Paris on ne connaissait cette danseuse que sous le nom de la Perle d'Avignon, car Avignon avait le bonheur d'être la patrie de cette précieuse abeille.

Fouché avait également invité cette Perle.

Mademoiselle Zoé, transparente comme une banknote anglaise, était assise sur le sofa à côté du ministre, qui réunissait à présent dans ses mains les portefeuilles de l'intérieur et de la police, et son bras droit entourait le cou de son amant. Devant eux était placée une table servie, sur laquelle se trouvait un vase en cuivre plein de glace renfermant deux bouteilles de Champagne débouchées.

Après avoir sablé le dernier verre de la première bouteille, il entama la deuxième.

— Pourquoi ce troisième verre que voilà?

demande la danseuse.

— J'attends encore un autre convive.

— Qui donc? reprend la Perle d'Avignon.

— Une de tes rivales, mademoiselle Joséphine Mézeray. La connais- tu?

— De réputation seulement, répond Zoé en vidant son verre.

— Quels yeux elle va ouvrir, quand elle t'apercevra à mtes côtés !

— On la dit très-irascible.

— Qu'importe! Tu sauras bien l'intimider, dit Fouché en remplissant son verre.

Elle me fatigue, et je suis décidé à rompre avec elle, ajoute-t-il. Tu m'aideras, ma jolie Perle.

« — Que faut-il que je fasse? demande Zoé.

— Dès qu'elle entrera, tu demeureras tranquillement assise.

— Pas autre chose?

— Puis je lui verserai un verre de Champagne et...

— Je le lui présenterai en la priant de choquer avec moi.

— ■ A merveille ! je n'en demande pas davantage, dit Fouché

— La délicieuse plaisanterie! J'en ris

d'avance comme un enfant! Et puis après?

— Le reste viendra tout seul, ajoute le duc en se frottant les mains.

Au même instant paraît une dame revêtue d'une amazone bleu clair à boutons de nacre, d'un chapeau blanc et d'un voile noir ; tenant dans une main la longue queue de sa robe et dans Pautre sa cravache. Cetait mademoiselle Mézeray.

Lorsqu'elle voit l'impudique Perle d'Avignon pendue au cou de son pudique Joseph, elle s'arrête un moment.

— Ah ! ah ! bonsoir, s écrie Fouché. Vous connaissez-vous, mesdames?

Zoé qui a saisi son lorgnon, toise sa rivale des pieds à la tête, et dit ensuite d'un ton dédaigneux :

— Non !

— Alors, continue le duc en parodiant la scène de l'autre fois, permettez-moi de vous faire faire connaissance. Mademoiselle Mézeray, actrice du Théâtre-Français; mademoiselle Zoé, une des gloires du grand Opéra.

Elles restent toutes les deux immobiles.

— Veuillez prendre un siège et vous asseoir près de nous, dit le ministre en remplissant le troisième verre.

Joséphine semble réfléchir une minute ; puis elle avance une chaise sans dire mot et s'assied. Zoé pose ensuite le verre sur un plat d'argent et le lui présente.

La comédienne l'accepte sans prononcer une parole.

— Vous êtes en costume d'amazone, mademoiselle. Est-ce que vous venez du manège ?

— Je viens du bois de Boulogne, répond Joséphine avec un sang-froid admirable.

— Y étiez- vous seule ou en compagnie?

demande le ministre d'un air ironique.

— J'avais avec moi un de mes chiens de chasse, et — votre Excellence l'ignore, sans doute encore — ce chien répond au nom de Fouché.

— Quand avez- vous baptisé ainsi cet animal ?

— Ce matin.

— Je vous remercie de cette attention délicate, dit M. Fouché, qui s'efforce de garder son calme. Une politesse en vaut

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