‹ Mademoiselle Mars et sa courChapitre 6 sur 10 · K) MADEMOISELLE MARS · texte numérisé non relu

K) MADEMOISELLE MARS

une autre. Demain matin je chargerai mon cocher de changer le nom d'un de mes chevaux, et de lui donner celui de Mézeray.

Zoé se met à rire aux éclats. Joséphine grince les dents, mais elle reste froide en apparence.

— Vous plairait-il de choquer avec moi?

demande la danseuse en se levant et en tendant son verre.

Mademoiselle Mézeray ne lui répond pas.

— Est-ce que vous êtes sourde? reprend la petite et impudente Zoé. Je vous ai demandé si vous vouliez choquer avec moi? répète-t-elle, et elle approche son verre d'un air moqueur.

Joséphine, qui ne peut plus se contenir, se lève de sa chaise, arrache de la main de la Perle d'Avignon le verre qu'elle lui présente, et lui en lance le contenu au visage.

— Quelle audace! s'écrie la danseuse.

— Quelle infamie ! exclame le ministre, bondissant de fureur.

— Duc d'Otrante, modérez votre colère!

dit la Mézeray.

— Il faut jeter cette insolente à la porte!

vocifère la danseuse.

— A l'instant même ! s'écrie M. Fouché.

Mais à peine ce mot est-il tombé de ses lèvres, que mademoiselle Mézeray, dont la patience est à bout, brandit son talisman, et leur applique à tous deux une couple de coups de cravache à travers le visage, de manière à faire jaillir le sang de leurs joues.

— Au meurtre ! au meurtre ! s'écrie Zoé en tombant évanouie sur le sofa.

— Au secours ! au secours ! hurle le niimistre.

Et aussitôt toute une meute de chiens à livrée se précipite dans la chambre pour lui venir en aide.

— Emparez-vous de cette insensée ! ordonne Fouché en étanchant avec sa serviette le sang qui coule de ses blessures.

Et les chiens veulent se ruer sur elle.

Mais au milieu de ce tumulte, elle demeure impassible comme une amazone , tire de sa poche un pistolet chargé et dit ensuite d'un ton froid et tranquille :

— Je tue le premier qui m'approche !

— Entraînez-la hors d'ici! s'écrie le duc.

— Inutile ! Je me retire, dit mademoiselle Mézeray, et elle s'éloigne gravement, sans que personne ose porter la main sur elle.

Zoé, qui n'est pas encore revenue de son évanouissement, est portée sur un lit d'après les ordres de Fouché, et au bout de quelque temps elle reprend connaissance.

Le lendemain à l'aube du jour, notre intrépide amazone eût été conduite sous l'escorte des sbires de Fouché dans l'une des nombreuses prisons de la ville, si en même temps que son talisman, elle n'eût possédé certains secrets dont la révélation aurait ruiné le duc et son pouvoir.

M. le ministre de l'intérieur et de la police se vit donc forcé d'accepter humblement les coups de cravache , trop heureux que mademoiselle Mézeray se montrât encore assez généreuse pour ne pas dévoiler ces terribles secrets.

De cette façon M. Grimod se trouvait aussi vengé.

Le président du JCaveau moderne jouissait à peine de sa liberté depuis une quinzaine de jours, qu'il se vit embarqué dans une nouvelle aventure. Il avait appris de la bouche de papa Geoffroy que M. Jérôme Brown, dans son impardonnable enthousiasme pour mademoiselle Mars, s'était soumis au martyre d'un mutisme de six mois, et que, pour pouvoir accomplir sa promesse, il s'était démis immédiatement de son grade. Un Casanova tel que M. de la Beynière devait juger tout cela ennuyeux, ridicule, absurde à l'excès. Aussi avait-il déclaré sans ambages qu'un fanatique de ce calibre devait avoir complètement perdu la tète ou — ce qui est pis encore — être tout à fait stupide et imbécile, pour faire un pareil sacrifice à une dinde aussi prude. Papa Geoffroy s'était empressé de rapporter ces propos au jeune

Suisse. M. Brown , que l'opinion d'un homme de la trempe de Grimod touchait fort peu en définitive, ne s'était pas senti personnellement offensé. Mais ce qui le révoltait, c'était qu'un vieux mauvais sujet comme M. de la Reynière eût Pimpudence d'outrager mademoiselle Mars — l'idéal de ses rêves juvéniles, l'étoile de ses plus douces espérances, l'idole,de son culte — et de la traiter de dinde. Il faut jouir du bonheur de n'avoir que vingt et un ans, pour comprendre qu'une expression de ce genre peut exciter le désespoir d'un amoureux. Jérôme, condamné à un long silence, ne pouvait, comme un autre, soulager sa colère qui ^débordait, par des injures qui lui eussent été salutaires; il était obligé de se taire et de dévorer sa rage. Vous tous, qui pouvez parler, concevez-vous la peine, le tourment, le supplice d'un amoureux , qui voudrait décharger sa fureur, et qui doué de la parole, doit rester muet comme un poisson! Et cependant il s'y résigna avec une telle abnégation qu'il ne lui vint pas à l'idée d'en vouloir à la divinité qu'il adorait, de murmurer contre

elle, parce qu elle lui avait imposé un sacrifice qui à tout autre homme eût paru impossible. Mais de quoi l'amour n'est-il pas capable? Il irait arracher les étoiles à la voûte du ciel et en formerait un diadème pour le front de la femme aimée !

Telle était la disposition d'esprit de notre pauvre héros, soumis à une si cruelle épreuve. Il adorait en silence sa divinité avec toutes les forces de son âme, avec toute l'ardeur et la folie d'un premier amour. Son sort était-il digne d'envie ou de pitié ? Qui oserait trancher cette question?

Par une après-midi le malicieux hasard avait réuni au café de Foy l'amoureux fanatique et le gastronome incarné.

— Est-il vrai, mon jeune ami, qu'un méchant caprice de votre déesse vous a condamné à l'affreux châtiment d'un silence de six mois? demande Grimod pour éveiller la colère de Brown.

Il répond à cette question par un signe de tête et se tait.

— Ainsi il faut vraiment que vous restiez la bouche close pendant une demi-

année, et que vos lèvres ne prononcent pas une parole ? Mon pauvre M . Brown, vous êtes fou !

Jérôme dut rassembler toute son énergie pour demeurer fidèle à son serment et ne pas rompre le silence.

— Savez-vous qu'une comédienne comme votre Mars est incapable de reconnaître un tel sacrifice?

Le malheureux ne dit mot, mais le sang lui bouillait dans le corps.

— Savez-vous qu'elle ne mérite pas un pareil dévouement?

Toutes les veines de l'infortuné jeune homme se gonflèrent à se briser.

— Savez-vous enfin que votre Mars adorée est une raffinée coquette , une froide et prude dinde ?

L'amoureux écuma de rage. S'il avait eu une épée au côté , il en aurait frappé à l'instant le misérable railleur.

— Et vous persistez à vous taire?...

demande Grimod avec un accent provocateur.

Ivre de colère, Jérôme a tiré un crayon de son portefeuille, et d'une main trem-

Mante il écrit sur une feuille de papier blanc :

— Demain matin, à cinq heures, je vous attends avec deux pistolets et un témoin à la barrière de Neuilly.

— C'est convenu! dit M. de la Reynière, qui maniait aussi habilement la sonnette que la casserole, et dont la réputation de bretteur égalait celle de gastronome.

Brown se lève tout furieux et sort précipitamment. Quant à Grimod, il vide sa quatrième tasse de café noir — il en buvait souvent quinze dans une journée — et tout ravi de s être mis un nouveau duel sur les bras, il se jette dans un fiacre et se fait conduire chez papa Geoffroy. Le bonheur veut qu'il le trouve chez lui.

— Qu'est-ce qui me procure l'avantage de votre visite? demande le feuilletoniste.

— Je viens vous annoncer que j'ai l'intention de vous rendre un grand service demain matin.

— Désirez-vous m'avoir à déjeuner?

— Non pas précisément. Je veux vous offrir une jouissance dix fois plus vive et vous débarrasser d'un de vos rivaux, IV

mant de mademoiselle Mars, M. Brown, en lui logeant demain matin entre cinq et six heures une balle dans la poitrine.

— Est-ce que vous voulez vous battre avec lui ?

— Le pauvre diable m'a provoqué. Papa Geoffroy, vous serez mon second.

Le feuilleton a reculé de trois pas.

— Mon cher Griraod, dit l'abbé, épargnez-moi de pareils désagréments. Je suis un vieillard, et d'ailleurs j'ai des affaires plus importantes que celle d'être l'oiseux témoin de votre bravoure.

— Mon respectable papa, je crois que vous avez peur...

— De votre plume? demande le critique.

— Non, de ma sonnette, qui est tout au#moins aussi aiguë que votre plume. En refusant d être mon second, vous m'offensez; et en m'offensant vous me placez dans la nécessité de vous demander raison sans désemparer.

Le critique devient blanc comme la craie .

— Choisissez, papa; préférez -vous être mon second ou mon adversaire?..

ET SA cour.

— Mais vous êtes donc endiablé? demande le feuilletoniste, qui aimait mieux n'être ni l'un ni l'autre .

— En affaires de cette nature, papa, je n'entends pas plaisanterie; ne me laissez donc pas davantage dans l'incertitude.

— Non ! Jamais de ma vie et même h l'heure de ma mort , je ne vous pardonnerai cette dure exigence, cette horrible contrainte ! reprend l'abbé pâle comme un trépassé.

— Décidez- vous ! s'écrie M. Grimod.

M. Geoffroy, à qui l'odeur de la poudre

était aussi désagréable que la vue du sang, se décide, après de longues hésitations, à choisir le moindre des deux maux.

— Allons, je serai votre témoin. Mais je vous en préviens d'avance , si ce duel m'occasionne la plus légère contrariété, j'abîmerai tellement la prochaine livraison de votre alinanach, qu'il ne sera pas bon à jeter aux chiens !

— . Nous verrons ! dit le gourmand, et il quitte son ami.

Le pauvre papa Geoffroy essuie les perles de sueur qui inondent son large i. 14

front, pousse deux énormes soupirs et se dit ensuite tout bas :

— Je saurai bien me venger de lui !

Le lendemain matin, à l'heure indiquée, deux fiacres se rencontraient à la barrière de Neuilly. Dans l'un se trouvait Jérôme avec son oncle, le bijoutier de Genève; dans le second, Grimod de la Reynière avec papa Geoffroy.

Pendant que les adversaires se dirigent vers Monceaux, nous ferons une courte halte, pour dire ici quelques mots sur la mode du duel.

Qui pourrait énumérer tous les ouvrages qui se sont prononcés les uns pour, les autres contre le duel? Une vieille et savante perruque du grand* duché du Mecklenbourg, le conseiller Gaspard Thurmann a recueilli dans un seul ouvrage tous les livres publiés sur cette matière depuis Fan-

née 1700 (1). A partir de cette époque la littérature du duel est devenue un Chimboraço. Nous devons l'un des ouvrages les plus intéressants des temps modernes à la plume gracieuse de M. Anthelme Brillât-Savarin, de ce même homme qui, par sa Physiologie du goût , a mérité le titre de classique français. Son Essai historique et critique sur le duel n'est pas moins piquant. Ce travail fournit la preuve que cet aimable esprit s'est montré tout aussi consciencieux comme historien que comme gastronome.

Quelques lignes suffiront pour donner à nos lecteurs un aperçu du développement historique par lequel le duel a passé en France. Les plus anciennes traces du combat singulier se retrouvent dans le milieu du treizième siècle. Le premier combat de ce genre eut lieu en 1250 entre Gausselin^de Lunclle et Guillaume de Bouvil. Le chevaleresque François I er , protecteur déclaré du duel, délivra sept mille lettres de grâce à des gentilshommes qui avaient tué leurs adversaires. Le der-

(1) Bibliotheca dudliai, she de barbard et beUuhtd duelfaudi iOHsuetndluc.

nier duel autorisé arriva sous Henri II, le 10 septembre 1547 à St-Gerniain-en-Laye, entre François de Vivonne, seigneur de la Châteigneraie, favori du roi, et Guy de Chabot-Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Etampes, à la suite d'une insulte adressée à une dame ; le premier de ces personnages fut tué. Sous Charles IX l'usage du duel parmi les gentilshommes prit une telle extension, que presque chaque soir, dix ou douze combats singuliers laissaient leurs traces sanglantes au Pré-aux-Clercs, dans ' le voisinage du Louvre. Le successeur de Charles , Henri III , se vit ainsi contraint de défendre cet usage barbare et de décréter le supplice de la roue contre les duellistes. Sous Henri IV, qui avait établi la peine de la décapitation contre les délinquants, plus de quatre mille gentilshommes perdirent la vie dans des duels accomplis en secret. Louis XIII, pour donner un exemple terrible, fit trancher la tête à trois coupables , Montmorency , Bouteville et Deschapelles, le 22 juin 1627. Cela n'empêcha point que sous son successeur , Louis XIV, cette funeste mode devint si

générale que dans certaines compagnies on n'acceptait plus que les gens en état de prouver qu'ils s'étaient déjà battus en duel et qu'ils avaient tué au moins un de leurs antagonistes. Louis le Grand, espérant opposer une digue à cette folie, publia en 1679 un édit qui déclarait que le duel était une lâcheté. Mais cet édit avait porté si peu de fruits, que Louis XV se vit obligé de renouveler la loi de Henri III, et de faire rouer en 1767, sur la place publique de Grenoble, le sénateur Duchelois qui avait tué en duel le soldat Béguin. La révolution avait aussi fixé des peines contre le duel; néanmoins une loi du 17 septembre 1793 autorisa cette coutume. Le code pénal de Napoléon se tait sur le duel, et depuis lors on ne sait pas encore jusqu'à cette heure si le duel est permis ou défendu. Les cours d'appel de Besançon, Montpellier, Toulouse, Metz, Nancy et Colmar, se fondant sur les articles 295, 304, 319 et 326 du code Napoléon, l'ont déclaré coupable, il est vrai; mais la cour de cassation de Paris et la plupart des jurisconsultes ont infirmé cette sentence

à diverses reprises ; ce qui fait que jusqu'à présent en France le duel est sinon permis, du moins toléré. Selon nous, le duel est une extravagance, que la loi ne devrait permettre, comme dans quelques Etats de l'Amérique du Nord, que dans le cas où le meurtrier prend rengagement de nourrir la famille de la victime. Si la loi stipulait que le vainqueur devrait payer les dettes du vaincu, les duels cesseraient bientôt d'eux-mêmes. Anciennement on se battait en duel — notamment en Espagne et en Italie — pour des discussions religieuses, pour la conception immaculée de la Vierge Marie, pour la trinité divine, etc. Notre siècle de lumières en a fini depuis longtemps avec ces babioles, mais il est encore assez arriéré en France et ailleurs pour échanger une couple de balles au sujet de questions politiques ou littéraires. Ceci est le nec plus ultrà du ridicule. Dans tout combat on doit se servir d'armes égales.

Quiconque est attaqué par la plume, peut aussi se défendre avec la plume. Celui qui a recours à l'épée et aux pistolets révèle son impuissance morale , et se conduit

comme un lièvre littéraire qui reconnaît la supériorité de son antagoniste. Voilà notre avis sur le duel. Peu importe que d'autres ne le partagent pas; nous persisterons à dire que le duel n'est qu'un aveu d'incapacité pour se défendre d'une manière permise, une lâcheté sous le masque de la bravoure, et en y regardant de près, un suicide déguisé.

Peut-être nous demandera-t-on si M. Jérôme Brown avait le droit de provoquer M. Grimod à cause de ses expressions insultantes au regard de mademoiselle Mars.

Malgré l'opinion que nous venons d'émettre, nous répondons affirmativement. Le seul cas où le duel nous paraisse moins répréhensible et moins coupable, c'est lorsqu'un outrage injuste est adressé a une femme qui ne peut se défendre. En pareille circonstance le devoir de tout homme d'honneur est d'exiger une rétractation et d'exposer ses jours, si on la refuse obstinément. Sans doute l'honneur offensé de la femme n'est pas sauvé par là, mais elle obtient ainsi une satisfaction plus glorieuse pour son protecteur que tout exploit d'un

autre genre. Jérôme savait cela : c est pourquoi il avait provoqué l'insolent calomniateur de celle qu'il aimait.

Arrivés sur le terrain, les témoins mesurèrent vingt pas. D'après les conventions les deux adversaires devaient tirer en même temps. L'impétueux Jérôme se plaça en face de l'apathique Grimod. Ils abaissèrent leurs armes et l'on entendit aussitôt le sifflement de deux balles. Jérôme avait atteint son adversaire au bras, Grimod avait frappé son vis-à-vis à la cuisse gauche. Brown tomba par terre silencieusement, sans proférer une plainte. Grimod resta debout, tira de sa poche un mouchoir de soie et dit tranquillement à son second:

—Nous en sommes quittes à bon marché, pansez-moi.

Les deux autagonistes se saluèrent du geste et montèrent dans leur voiture respective pour retourner à Paris.

Pendant le trajet, Jérôme s'aperçut que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait cru d'abord. La douleur devenait plus intense, et la perte du sang, presque insigni-

fiante dans le premier moment, augmentait de plus en plus. Le pauvre oncle, qui observait son neveu avec une attention toute paternelle , s'inquiéta én voyant Jérôme pâlir d'une manière effrayante. Il le secoua par le bras et lui dit en tremblant :

— Jérôme, réponds-moi ; est-ce que tu vis encore ?

Le jeune Suisse rassembla toutes ses forces pour ouvrir les yeux et sourire à son témoin en signe de reconnaissance.

— Jérôme , je t'en conjure , reprit l'oncle, dis-moi comment tu te trouves !

Brown lui serra la main en silence.

— Un mot, rien qu'un mot ! pria le bijoutier.

Mais Brown resta muet. Fidèle à son serment même au milieu des souffrances les plus aiguës, il ne murmura pas une seule parole, pâlit de plus en plus et tomba enfin sans connaissance sur l'épaule dé son parent. Le bijoutier était en proie à une anxiété inexprimable; il ne savait si son neveu avait rendu l'âme ou s'il vivait encore. Il essuya tout en soupirant la sueur glaciale qui coulait du front du

blessé, le pressa avec effusion sur son cœur, cria au cocher de fouetter ses chevaux, et répéta dix fois de suite :

— Ah ! que ne sommes-nous arrivés !

Dans le fiacre qui suivait, la conversation était beaucoup plus animée et plus gaie.

— Le pauvre garçon me fait de la peine à présent, disait M. de la Reynière. Je ne voulais que lui faire une légère blessure; mais hélas! mes balles ont l'habitude de manquer rarement leur but. Pourvu que le coup qu'il a reçu ne soit pas dangereux!... il est vrai que je n'ai rien à me reprocher, car enfin c'est lui qui m'a provoqué.

— La malheureuse Hippolyte sera inconsolable en apprenant que Jérôme s'est battu pour elle.

— • C'est possible ! mais sans le vouloir je serai venu diablement en aide à la sotte inclination du jeune homme. Les femmes sont capables de s'éprendre de l'homme qui se bat pour leur honneur, au point de ne rien lui refuser. Mars va le soigner, le dorloter. . .

— Quel bonheur pour lui ! se dit papa Geoffroy.

— Elle pansera elle-même sa blessure, et lui en fera une autre plus grave peutêtre. Quant à vous , abbé — que Jérôme en revienne ou non — elle ne vous pardonnera jamais de m'avoir servi de témoin, vous, son ami et son plus chaleureux partisan.

— Vilain garnement que vous êtes, pourquoi n'avoir pas dit cela plus tôt?

— Parce que vous auriez mieux aimé vous battre avec moi. A présent qu'il n y a plus rien à changer aux événements accomplis, je vous en montre les conséquences afin de vous taquiner un peu ; voilà tout.

— M. Grimod , vous êtes un démon !

s'écria l'abbé.

— Est-ce que vous ne vous en apercevez que d'aujourd'hui, papa Geoffroy?

— Au lieu de doigts, vous avez des griffes...

— Absolument comme Satan, interrompit le vaurien, qui se sentait on ne peut plus flatté de cette allusion. Mais tranquil-

lisez-vous, cher abbé ! Ce petit duel m'a ouvert l'appétit, et s'il vous plaît d'être mon convive aujourd'hui, nous irons directement chez Véry nous régaler d'un excellent déjeuner.

— Comme ce diable-là sait vous tenter !

exclama M. Geoffroy, qui à l'instar de presque tous les critiques, était non-seulement corruptible , mais encore tant soit peu parasite.

— Acceptez , vous me ferez plaisir.

Après un duel, l'estomac a beaucoup plus d'élasticité. Il sent qu'il a échappé à un danger, et se venge de l'inquiétude à laquelle il a été soumis , en fonctionnant et en digérant mieux que jamais. Abbé, j'éprouve une faim de cannibale, une faim qui me rend capable d'absorber tous les plats étalés sur la carte de Véry.

— Ma foi, va pour le déjeuner! s'écria le feuilletoniste en frottant amoureusement son énorme abdomen.

Un moment après , ils descendaient chez le célèbre restaurateur.

Trois heures plus tard, mademoiselle Mars apprenait par l'oncle de Jérôme la première nouvelle du duel et de sa sanglante issue. Elle fut près de s'évanouir d'effroi, et dut rassembler tout ce qui lui restait d'énergie pour résister à cette secousse inattendue. Elle sentait à présent plus clairement que jamais que le dévouement de cet homme obscur avait fait sur son cœur virginal une impression plus profonde et plus forte que tous les hommages réunis de son brillant entourage.

C'était à cause d'elle qu'il avait été la risée de son adversaire ; c'était pour elle qu'il avait bravement exposé sa vie et versé son sang !

Une fois remise du premier choc, des larmes de joie vinrent baigner les longs cils de ses yeux. Elle comprenait que ce jeune héros par son courage et la con-

stance de son attachement avait mérité d'être aimé d'elle ; que Jérôme était le seul homme de sa cour qui se fût montré complètement digne de sa tendresse; qu'en accomplissant son serment , il lui avait fait un sacrifice presque incroyable et donné la plus belle preuve de son inaltérable affection; qu'enfin il avait acquis de justes droits à sa reconnaissance.

Toute préoccupée de cette pensée unique qui imposait silence à toutes les autres, elle jette un châle par-dessus sa toilette du matin, monte dans la voiture de l'oncle qui cherche en vain à la retenir, et arrive à la maison de celui qu'elle aime.

A son entrée dans la chambre, dont les jalousies baissées donnent à peine accès à la lumière, elle se précipite vers le chevet du blessé étendu sur son lit, à moitié privé de sentiment.

— Jérôme ! Jérôme ! s'écrie-t-elle avec des milliers de larmes dans la voix, en saisissant sa main glacée et la pressant sur ses lèvres brûlantes. Jérôme, vivez-vous encore? continue-t-elle avec un accent qui mirait ressuscité un mort.

Brown, dont la vie allait s'éteindre, se ranime à ce doux écho de l'amour; il rouvre les yeux et regarde l'idole de son cœur avec un air de joie indicible.

— Il vit ! Il vit ! s'écrie-t-elle en serrant convulsivement sa main et la couvrant d'ardents baisers et de larmes de bonheur.

Jérôme, mon cher Jérôme, c'est moi...

votre Hippolyte qui vous aime, qui vous adore. Je vous dégage de votre serment et vous adjure de rompre le silence. Ditesmoi si vous me reconnaissez encore... si vous entendez ce que je vous dis... si vous comprenez ce que je ressens pour vous.

Jérôme, parlez!... Il faut que vous parliez, si vous m'aimez et si vous voulez apaiser ma douleur.

Brown soulève de nouveau ses paupières et fixe sur elle un regard mélancolique.

— Jérôme ! recommence-t-elle tout égarée, tu entends la prière de ta pauvre Hippolyte, et tu te tais encore? Oh! c'est que la vi.e t'a abandonné, c'est qu'il n'y a plus de salut ni pour toi ni pour moi !

— Prenez courage, mademoiselle; ne perdez pas espoir tout à fait. Jérôme est

jeune, Dieu est miséricordieux et toutpuissant ; il exaucera le vœu de votre noble cœur, et l'assurance de votre amour fera revenir cet infortuné à la vie. Près de vous il guérira. Les médecins qui l'ont quitté, il y a une heure, m ont affirmé qu'il peut être sauvé encore.

— Ont-ils dit cela réellement? Oh ! alors je vais courir chez eux, me jeter à leurs genoux et les supplier, au nom de mon amour et de mon éternelle reconnaissance, de l'arracher aux étreintes de la mort. Jérôme, Jérôme, un mot, de grâce, rien qu'un mot ! Ne prononce que mon nom ; laisse-moi entendre le son de ta voix, afin que j'y puise une lueur d'espérance !

— N'insistez pas, je vous en prie. Je connais mon neveu; nulle puissance au monde, pas même la vôtre, ne lui fera rompre son serment.

— Oh ! mon Dieu ! s'écrie Hippolyte en se tordant les mains ; et c'est moi-même qui l'ai voulu ainsi ! . . . c'est moi qui ai enchaîné sa langue, et qui l'ai impitoyablement condamné au silence ! Ah ! monsieur, le ciel me punit bien cruellement, sanglote

ET SA COL'R

mademoiselle Mars ; puis elle couvre son visage de ses mains et se met à fondre en pleurs.

— Ne pleurez pas, mademoiselle ! Chacune de vos larmes retombe comme de Thuile bouillante sur la blessure de mon neveu. Consolez-le par la musique de votre voix, parle baume de votre sourire, par le charme de votre regard où brille en traits de feu le mot magique d'amour.

— Vous avez raison, monsieur! Je ne pleurerai plus ; j'essaierai de l'égayer et de soulager les souffrances qu'il endure à cause de moi. Je resterai jour et nuit à son chevet, je le soignerai avec toute la tendresse d'une mère pour son enfant, et je ne le quitterai que lorsqu'il aura repris une vie, une force nouvelle !

— Près de vous, sous le soleil de vos yeux, il se rétablira plus vite qu'avec tous les secours de la médecine. L'amour est le meilleur des remèdes.

— Oh ! je l'aimerai comme personne n'a jamais aimé !

Au même instant Jérôme lui saisit la main et la pressa légèrement dans la sienne.

— ■ Mon Dieu, je vous remercie ! Ce serrement de main me dit qu'il guérira et qu'il me pardonnera! s'écrie-t-elle avec transport, et elle dépose un baiser sur le front de l'heureux blessé.

L'oncle, vivement ému, sent monter àses yeux deux grosses larmes , plus brillantes que tous ses diamants. La larme est aussi un joyau que le Créateur a donné aux yeux de l'homme pour exprimer la joie de la douleur et la douleur de la joie. La larme aussi est une pierre précieuse dont le prix l'emporte souvent sur tous les trésors du monde.

Les larmes sont le carillon de lame.

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