‹ Mademoiselle MignonChapitre 10 sur 32 · DEMOISELLE DU CAFÉ CHOSE · texte numérisé non relu

DEMOISELLE DU CAFÉ CHOSE

J'arrivais à l'étape. Rangés en bataille sur la place de la mairie , par un joyeux soleil qui s'accrochait, étincelant, aux plastrons d'acier, mes cuirassiers étaient entourés de la population entière , peu habituée à ,voir passer dans le pays les « hommes de fer ».

Comme je dictais l'ordre, je vis sortir du cercle des curieux et s'avancer vers moi un grand vieillard décoré , à trogne vermeille , que ses moustaches blondes taillées en brosse , son col rigide , et sa redingote boutonnée jusqu'en haut , désignaient à l'œil le moins exercé comme un ancien militaire.

Il me demanda la permission de regarder de près ma troupe.

— Je suis le capitaine Bagolin , me dit-il , j'ai trente-cinq ans de coquille! (C'est ainsi que , dans la cavalerie de réserve , on désigne familièrement la cuirasse.) Ça fait plaisir , voyez-vous, de retrouver la famille !

Il alla parler à chaque homme, caressa les chevaux, examina le harnachement, toucha tout, expliquant les différences qui existaient entre l'équipement moderne et celui de son temps , heureux de se retremper dans le passé , et regardant avec orgueil les armures éclatantes qu'il avait si longtemps portées. Il se replongeait avec volupté dans un bain de vie militaire.

— On dira ce qu'on voudra , fit-il en revenant à moi , et étendant , d'un geste enthousiaste , la main vers les cuirassiers , il n'y a encore que la coquille !. . .

— Vous ne logerez pas ailleurs que chez moi , ajouta-t-il en enlevant le billet de logement que me tendait le fourrier , et j'espère bien que vous ne me ferez pas l'injure de refuser mon dîner, non plus que les officiers de votre escadron. Il y a huit jours que je sais votre passage , et j'ai réuni tous les vieux de la vieille pour fêter les gros frères ! . . .

Nous allâmes dîner chez lui. Le brave homme avait dû horriblement écorner son trimestre , pour nous servir le festin pantagruélique qui nous

Page 1