LA DEMOISELLE DU CAFE CHOSE. I
attendait dans la petite salle à manger proprette et confortable dont la porte vitrée s'ouvrait sur un délicieux jardin , véritable forêt de rosiers, de lilas et de chèvrefeuilles qui embaumaient.
— Eh ! mais , lui dis-je , voici une installation qui ne doit pas vous faire regretter beaucoup le métier.
— Le métier ! répondit-il , ne m'en parlez pas , je l'ai toujours exécré ! et je me suis fait un devoir d'élever mon fils à le détester ! A preuve , venez voir !
Il m'emmena dans un petit salon. Là j'aperçus, sabre en main , un cuirassier en grande tenue.
— Mon cher camarade, m'expliqua-t-il , quand je suis sorti du service, j'ai emporté toute ma défroque ; j'ai acheté un mannequin de ma taille et l'ai habillé , tel que vous pouvez le voir ici ; c'est moi-même qui l'astique tous les dimanches , comme pour une revue ; je suis son brosseur ! Je vous ferai remarquer qu'il est monté sur un pivot. Tant que Georges a été ici , tous les matins je l'emmenais devant le cuirassier : — Veux-tu savoir ce que c'est qu'un soldat? lui disais-je. Alors, je prenais le bras du mannequin , comme cela , et lui imprimant un mouvement violent, je commandais : Tourne ! Et il tournait , comme de fait il tourne en ce moment ! — Voilà ce que c'est qu'un soldat ! ajoutai-je. Eh bien ! ça n'a pas
réussi ! Ce garçon-là avait du sang de coquillard dans les veines ; malgré vents et marée il a voulu en goûter. Il est à Saint-Cyr à présent. C'était le rêve de sa pauvre mère , que j'ai perdue il y a cinq ans , et qui , du reste , ne connaissait rien au-dessus du pantalon garance ! Une crâne femme, allez , Mme Bagolin ! . . . Vous verrez son portrait dans la salle à manger ; je l'ai fait mettre là , parce que c'est l'endroit où je passe le plus de temps , et je l'ai ainsi presque toujours sous les yeux ! . .
Malgré son aversion pour son ancien état , il était facile de voir que le brave homme nageait en plein bonheur à se retrouver dans une société d'officiers , qui lui rappelait les bons jours d'antan , et qu'il devait consumer sa vie en regrets, étant atteint de cette nostalgie de la cocarde dont souffrent tous les retraités.
Car c'est pour eux qu'a été modifié dans ces termes l'aphorisme du poète :
L'ennui naquit un jour de l'uniforme été.
Au dessert , quand les langues furent déliées , commença le chapitre des souvenirs.
— Vous devez bien avoir , logé dans un coin de votre mémoire , dis-je au capitaine, quelque fredaine de jeunesse , quelque aventure galante ;