LA DEMOISELLE DU CAFE CHOSE
car vous n'aviez pas froid aux yeux non plus, vous !. . .
— Eh ! eh ! répondit-il en clignant de l'œil, je me suis laissé dire que déjà , dans ce tempslà , Vénus n'entretenait pas de mauvaises relations avec Mars; pour ma part, je déclare que j'aurais été désolé de n'avoir pas pour elle les égards qu'elle mérite ! Il y a longtemps de cela ! ajoutat-il avec un soupir : aujourd'hui , elle ne me reconnaîtrait pas! Mais alors, ah! dame !. . .
— Racontez-nous une de vos aventures, capitaine ! demandèrent plusieurs voix.
— Je vous l'accorde! fit-il. D'abord, jeunes gens , je ne serai pas fâché de vous dire. . . Ah ! pardon , s'il vous plaît ! . . .
Il se leva et se dirigea vers un tableau pendu au mur qui lui faisait face. C'était un portrait de femme. Il retourna la peinture contre le mur.
— Il ne faut pas que Mme Bagolin entende ces choses-là , dit-il en revenant s'asseoir ; ça lui ferait de la peine ! Quoique ça se soit passé avant notre mariage ! . . .
Nous fûmes tous émus de cette inspiration si honnête et si délicate ; pour les plus sceptiques , ce respect poui la compagne , toujours honorée dans le souvenir comme elle l'avait été dans la vie , avait un côté touchant qui allait droit au cœur. .
— Ne pourrions-nous aller prendre le café dans le jardin? lui demandai-je.
Il me comprit et me serra la main.
Un instant après, nous fumions d'excellents cigares sous une tonnelle , et Bagolin reprenait son récit. B
— Je ne serais donc pas fâché de vous dire , jeunes gens , qu'à l'âge de vingt-cinq ans j'étais
tout braise! Oui, tout brrraise!... Nous
étions, à l'époque, en garnison à Moulins, en Bourbonnais. Connaissez-vous Moulins? Il y a un diable de pont à traverser ; quand on est de semaine , en été , on est obligé , en arrivant au quartier , de tremper ses bottes dans les abreuvoirs, parce que les semelles flambent. Les saisons ont changé depuis ; il doit y faire moins chaud. Bref, j'étais march'gis , à l'époque , et j'allais au café Chose, parce qu'il y avait au comptoir une demoiselle. . . ah ! potence ! quand j'y pense ! . . .
Figurez-vous une brune de vingt ans avec des cheveux noirs assez épais pour faire trois queues de casque de cuirassier! Des yeux!.. Quand ça vous regardait , ça fondait la cuirasse à l'endroit du cœur!.. Et puis des dents... on aurait dit qu'elle les blanchissait tous les matins , comme un ceinturon pour la parade! , . Et puis... permettez-moi de vous celer le reste des avantages ; si je vous dis que c'était complet, vous pouvez vous en
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rapporter à moi! Elle avait aussi un joli nom; elle s'appelait Aglaé.
Sa mère était la propriétaire du café ; elle , tenait le comptoir.
La mère Chose était une femme qui représentait bien ; elle avait un air vénérable qui honorait la maternité; un peu forte, mais bonne femme ; elle me comblait de prévenances , versait toujours le bain de pied , et me disait qu'elle voulait remplacer ma famille. Moi , je voulais bien.
Pas besoin de vous dire que j'en pinçais pour Aglaé.
Mais elle était si modeste , avec ses yeux toujours baissés , travaillant sans relâche à son comptoir , et la mère me semblait si bien le tabernacle des vertus maternelles , que je me disais : — Bagolin, mon vieux , tu en seras pour ton incendie, il n'y a rien à gratter dans cette famille; c'est trop vertueux pour toi ! Que veux-tu? C'est trop vertueux!. .
Cependant , je m'apercevais quelquefois que lorsque la mère était partie et que je m'aventurais dans un discours chauffé à blanc , Aglaé souriait en dessous, et quand je ne la regardais pas, elle détournait les yeux de sa broderie et les attachait sur moi ; je sentais ça ; c'était comme un rayon de soleil à travers une lentille; mon cœur brûlait
comme de l'amadou. Et, dame, ça m'encourageait, parce que je sentais que je faisais du chemin.
Pour lors , voilà que j'amène un jour un de mes camarades, un nommé Poilu, du 25e. C'était encore une vraie braise , celui-là : charmant garçon, mais vraie braise ! Pas plus haut que ma botte , mais bon camarade tout de même ; nous nous aimions comme deux frères.
Bon ! voilà mon animal de Poilu qui s'enflamme. Il n'y a rien de tel que ces moitiés d'homme pour avoir du toupet. 11 fait son échauffé auprès d'Aglaé, il vient quand je n'y suis pas , et tout ce que j'ai fait le matin , il le défait le soir. Ça marchait pourtant , mais quand j'allais obtenir quelque chose, crac ! la porte s'ouvrait ; qui est-ce qui entrait? C'était mon Poilu. Et voilà tout remis.
Ça ne pouvait pas durer ; je lui dis :
— Poilu , je t'aime comme un frère , mais un de nous est de trop ici ! Espères-tu , par hasard, obtenir l'amour de M!le Aglaé?
— J'en ai comme une espèce de soupçon! répondit-il effrontément.
— Eh bien , comme j'ai le même espoir d'avancement dans son cœur, repris-je, il faut pourtant qu'un de nous deux s'en aille , parce que nous nous nuisons l'un à l'autre. Quoique j'aie pour moi l'ancienneté , comme tu es pour moi un frère, je veux bien encore courir les chances ; nous allons