LA DEMOISELLE DU CAFE CHOSE. Ï
bruit. Je rouie mon ceinturon autour de mon sabre , j'ôte mes bottes et les prends à la main , et me voilà grimpant l'escalier. Un roitelet ne l'aurait pas monté plus légèrement.
Je trouve la porte entr'ouverte , je m'introduis dans le temple, et là , seulement, je crains d'être entendu. Mon cœur battait le roulement.
Quelle faction , messieurs , jusqu'à l'arrivée d'Aglaé!. . . Deux heures ! Enfin la voici :
— Oh ! me dit-elle en se jetant dans mes bras, ne me feras-tu pas repentir de ma faiblesse ?. . . Si tu allais ne plus m'aimer , me mépriser , et me laisser déshonorée ! . . .
Le maire aurait été là , j'aurais signé le conjungo séance ienante. Mais je n'en avais pas sous la main. Je vous laisse à penser les protestations , les serments.
Je ne vous dissimulerai pas qu'elle ne fut pas longtemps sans être complètement rassurée.
A cinq heures du matin , je lui dis :
— Cher ange !. . .
Mais je fus interrompu par un coup frappé à la porte. Dans quel moment , mon Dieu !
— Entends-tu ? demandai-je à voix basse à Aglaé.
— Tais-toi !
Nouveau coup.
— Je suis perdue, dit Aglaé.
Je me maudissais. Pauvre jeune fille ! Je sautai à bas du lit avec une légèreté de gazelle , pris tous mes effets sans le plus petit bruit , cachai le tout dans la ruelle et m'y glissai moi-même.
— Réponds maintenant, dis-je, et du toupet!... on ne verra rien.
Troisième coup. Nous tremblions tous deux comme des feuilles de peuplier à la brise.
— Il est cinq heures, dit du dehors la maman Chose; vous êtes de semaine, dépêchez-vous si vous voulez arriver pour la botte!
Que voulez-vous faire à des choses pareilles? Je répondis :
— Je vous remercie bien, madame !
Je continuai mes relations. Mais, dame, que voulez-vous? je n'ai pas épousé !...
D'ailleurs , un peu plus tard , je trouvai un bonnet de police dans la chambre d'Aglaé.
Je cherchai le numéro matricule.
C'était celui de Poilu !...
Le capitaine Hector de Villers se mettait en tenue pour aller au rapport.
Tout en agrafant son col et en passant sa capote, il causait et jouait avec un charmant bébé rose couché dans son berceau.
Près du nid de l'enfant , une jeune femme regardait d'un œil attendri le joli petit être qui commençait à murmurer : Maman.
— Voulez -vous bien ne pas me regarder comme cela , effronté ! disait le capitaine ; si c'est une querelle que vous me cherchez , descendons , insolent !
Et le dernier bouton de sa capote étant mis, il
s'escrima u doigt contre M. Bébé qui riait aux éclats, et 1 le prit dans ses bras pour lui donner un gros baiser.
En ce moment, une voix rauque se fit entendre dans l'escalier, chantant faux sur l'air du bouteselle :
A cheval, dragons . vite en selle, A cheval , formez vos escadrons ; Que chacun embrasse sa belle , Achevai, dragons, nous partons.
Puis la voix cria près de la porte :
— Villers, es-tu là? Ouvre-moi!
— Tiens ! c'est l'organe de Chalindrey, dit M. de Villers ; que peut-il avoir à m'annoncer de si giand matin ?
La porte du salon ayant été ouverte, et celle de la chambre à coucher fermée, le capitaine Chalindrey se précipita comme un ouragan , sautant , chantant, donnant des signes non équivoques d'aliénation mentale.
— Déguignonnés ! vive la France ! . . . Mme de Villers n'est pas là?. . . Tant mieux 1 II y a du bruit dans Landernau ! Amour, mystère et bombance ! Vie ondoyante et parfumée, comme disent nos bons auteurs!... Mais réjouis-toi donc, sacrebleu ! Tu as l'air de recevoir cela comme une dénonciation de protêt ! . . .
— De recevoir quoi? demanda deVillers ahuri.
— Ah! je ne te l'ai pas dit? Eh bien, nous partons. . .
— Pour où?
— Pour Paris, parbleu! Un rêve... Et une route ! . . . Séjour à Dijon. . . . hein ! . . . Séjour à Dijon
M. de Viilers mit un doigt sur sa bouche en indiquant la chambre a coucher voisine.
— Bon , bon, on comprend, reprit tout haut
Chalindrey ; on est muet comme une carpe
Dijon , mon ami , Dijon ! . . .
— Mais, malheureux, tu oublies ma femme!... dit M. de Viilers qui était sur des charbons ardents.
— Ah! ta femme!... Eh bien, quoi? ta femme?. . . Après huit kilomètres et une rivière...
De Viilers se jeta sur lui et lui ferma la bouche.
— Maudit bavard ! faudra-t-il donc te bâillonner?. . .
MM. les officiers du 24" dragons ne s'amusaient pas à Huningue. Plusieurs autres corps se sont trouvés dans le même cas.
Aussi y avait-il tumulte au Café de la Place, depuis que l'ordre de départ était arrivé.
Et comme aux jours de grande agitation, sur les tables, les choppes en rangs pressés formaient des escadrons.
Suant et trottant, le cafetier Scheffer, renommé pour sa voix de haute-contre qui semble étrangère aux passions humaines, le cafetier Scheffer, dis-je, avait peine à répondre aux appels multipliés de ses clients ; l'émotion avait desséché les gorges.
Les jeunes officiers étaient ravis.
Seuls , quelques patriarches ayant atteint leur maximum d'avancement et de droits, grommelaient.
— Cinquante et un à cœur! annonça le capitaine Catogan ; quinze et cinq, vingt ; voulez-vous de trois dix?
— Pas pour tout au monde ! . . . Trois valets , pour me servir ! grogna le capitaine Maboulot. C'est fait pour moi ces choses-là ! . . . Paris 1 . . . je m'en fiche pas mal de Paris ! . . .
— Nous y étions en 1846.
— Ça fait vingt-deux ans... A vous défaire!... Est-ce que ça vous va Paris?...
— A moi?. . . C'est-à-dire que si je trouve un permutant ! . . . Ah bien oui , Paris ! . . . Du service, des revues, les pensions hors de prix, des
effets bourgeois, des faux-cols, et tous les gros bonnets sur le dos ! . . . Merci ! . . .
— Et la choppeà huit sous!
— Tandis qu'ici eile en coûte trois ; cinq sous les deux; en en buvant dix, on a économisé cinq sousî. . .
— Il n'y a pas de petites économies ! . . . Si ma tierce est bonne, vous êtes ratissé !
— Et cette quatrième qui ne doit rien à personne?
— Scheffer, de l'eau !
— Pourquoi faire, Maboulot? demanda Catogan d'un air de reproche.
— Pour mettre dans mon café , donc !
— Si l'on a idée de cela ! . . . de l'eau ! . . . Quand vous en avez dans vos bottes , ça vous donne des rhumes de cerveau et vous vous plaignez!. . . Jugez de l'effet que ça doit faire dans l'estomac!. . . De temps en temps pour se laver les mains, je ne dis pas !. . . Vous n'êtes pas gardé à pique ? Alors, écrivez à vos parents ! Vingt-cinq, vingt-six et la dernière vingt-sept et dix trentesept, et cent vingt antérieurs, domino !. . . Voyez donc comme ils jubilent, là-bas ! . . . Et pourquoi ? je vous le demande !
— Parbleu! des sauteurs qui croient qu'ils vont
tous être décorés parce qu'ils auront défilé devant le Pouvoir !. .'.
— Enfin, qu'est-ce qui leur manque ici !.. . Voyons, Chalindrey, qu'est-ce qu'il te manque? Tu as le Rhin pour pêcher, la Harth pour chasser, la Suisse pour te promener ; à tes portes, Bàle, qui est éclairé au gaz ! la choppe à trois sous , pas de service. . .
Mais Chalindrey prit le vieux capitaine parles deux mains et, l'oeil inspiré :
— Ah! Catogan, s'écria-t-il avec des intonations théâtrales , connais-tu le pays où fleurit la cocotte , l'enfer où bouillonnent toutes les passions humaines, toutes, toutes !!... où la vie marche au galop, emportée dans un tourbillon éperdu , où l'or roule , roule , roule à vous faire verser, où des jeunes filles non vêtues de lin emplissent vos coupes de Champagne et couronnent vos fronts de... roses?... Connais-tu le pays des amours dévorantes de douze à trente-six heures , de la soie, du velours, des chignons annexés et des cages à oiseau de paradis?. . . Ah ! je la sais par cœur ta Suisse, et ton Rhin aussi, et ton Bàle; et ton café de la Place !. . . Et les crustacés aussi,
je les connais ! ... et je les plains ! Mon cœur
d'homme réclame les agitations, mes artères aspirent à battre violemment, et c'est pourquoi je vous quitte avec bonheur, ô neiges éternelles,
ô pics sourcilleux , ô nature superbe et convulsionnée , ô rochers de granit escaladant la nue, torrents écumeux , pays charmant où tout est montagneux, même le billard du café Scheffer, et je vous abandonne aux extases et aux enthousiasmes des naïfs voyageurs ! . . . Scheffer, honnête Scheffer, ajouta-t-il en pressant le cafetier sur son cœur, vous êtes pur, votre voix l'indique; eh bien ! non, ce phénomène ne me retiendra pas I Je vous baise au front, ange, et je pars pour Paris, ris, ris, ris, sur mon petit cheval gris ! . . .
Et prenant la main d'un sous-lieutenant qui s'empara de celle de son ami, ce dernier entraînant les autres , une ronde d'une dizaine d'officiers se forma et dansa frénétiquement autour de l'aimable et blond Scheffer, qui, de sa voix non altérée par les passions humaines , chantait dans les gammes supérieures la plainte de saint Antoine :
Messieurs les démons, Laissez-moi donc!
Puis Chalindrey sortit bras dessus, bras dessous avec de Villers , avec lequel il avait à s'entretenir du voyage.
— Et pourtant, murmura encore Catogan, ils ont ici la chope à trois sous, cinq sous les deux!... ma parole d'honneur, je ne sais pas ce qu'il leur faut ! . . .
— Eh bien, non, là, vraiment, dit Chalindrey, je n'ai encore rencontré nulle part d'aussi jolies filles que Rose et sa sœur !
— Charmantes, en effet ! répondit de Villers.
— Rose surtout! Tu me l'avais soufflée, ayant le choix par rang d'ancienneté; enfin je n'étais pas trop à plaindre ; Berthe était un joli pis-aller. Les beaux cheveux noirs de Rose! Et la toison blonde de Berthe!... C'était un éblouissement!
— Et des petites dents si blanches sous des lèvres si fraîches!...
— En avons-nous fait, des jaloux!
— Il y avait de quoi!. . .
— Sapristi! le bon temps!... Mais voilà ; on est en plein bonheur ; patatras ! un coup de trompette et il faut passer à d'autres divertissements !... C'est triste, tout de même!... Si triste, que pendant les trois premières étapes, en quittant Dijon, j'en avais perdu la faim et la soif. Et puis, ma foi , la douleur ne saurait être éternelle ; le temps , ce grand consolateur, a mis son baume sur ma blessure à partir du quatrième jour. Mais tu n'as pas idée du plaisir que j'aurai à la rouvrir, cette blessure!...
— Est-ce qu'elles sont encore à Dijon?
— Parbleu !
— Cette pauvre Rose a eu un fier chagrin quand je me suis marié !
— Heureusement pour elle, il s'est trouvé un fantassin pour sécher ses larmes.
— Ah?...
— Tu ne le savais pas?
— Je n'ai pas cherché à le savoir.
— Est-ce que cela te contrarie ?
— Moi?... Non!
— C'est que tu as fait tout à l'heure une singulière grimace !...
— Son veuvage a-t-il duré longtemps !
— Jusqu'au jour même de ton mariage , à ce qu'il paraît.
— Elle n'exagère pas le deuil , l'infante ! . . .
— Dame , aussi , tu vous lâches cela avec un sans-façon ! . . . Pauvre fille , en voilà une qui avait un béguin pour toi !.. . Les délicieuses parties que nous avons faites là-bas ! . . . Est-ce qu'il ne te passe pas parfois , à travers ta vie plantureusement régulière et calme , comme une bouffée des temps passés?. . . Le cas m'est fréquent , à moi ! Et alors, c'est une chaleur qui me pénètre, un parfum qui m'enveloppe , des voix animées qui
m'appellent , et je me donnerais au diable pour revivre quelques heures encore dans ce paradis ! . . . Et toi !.. . ■
— Moi, mon ami, je suis très-heureux, sans rêves ; j'aime ma femme ! . . .
— Tu as fichtre bien raison. Mais moi qui ne suis pas retenu par ces chaînes. . . oh ! de fleurs , j'entends!. . . je compte bien, en passant par Dijon, me reprendre pendant vingt-quatre heures au bonheur passé ! . . . Il paraît qu'elles n'ont fait qu'embellir depuis nous ! C'est pourquoi j'ai salué notre départ et notre route avec tant d'enthousiasme ! . . . Tu iras bien dire un petit bonjour à Rose?
— Et ma femme?/
— Oh ! oh !.. . pas si puritain que cela , l'ami de Villers!... Et puis, enfin, après huit kilomètres et une rivière , c'est connu cela ! . . .
— Oui , le mari est libre , nous avons décrété cela dans notre morale familière ; mais c'est léger , il faut bien l'avouer ! . . .
— Au fait , tu as peut-être raison. Laisse le fantassin jouir en paix de son bonheur et venir se pavaner, triomphant, devant toi, te narguer, t'humilier ! . . . Sacrebleu ! à ta place , je voudrais bien établir ceci: que, dès que je parais, je reprends mes droits, et que quiconque remplit mes fonctions en mon absence , ne fait qu'un intérim ! . . . Ah mais ! . . .
— Tu crois qu'elle aurait l'impudeur. . .
— Je crois que le fantassin se fera une joie cruelle de te la montrer voyageant sous son pavillon ! . . .
— Je voudrais bien voir cela !. . .
— Tu le verras !
— A moins que je ne m'y oppose !
— C'est ce que je te conseillais de faire , pour l'honneur de la cavalerie !
— Hum ! . . . Après tout , il est vrai que personne n'en saura rien ! Et puis , il y aura tant de fois huit kilomètres , et tant de rivières ! . . .
— Les anges eux-mêmes t'absoudraient ! Et comme ça s'arrange! Nous arrivons à Dijon le dimanche ; les princesses ont leur journée libre.
— Pauvre petite Rose, je serai heureux de l'embrasser, tout de même! Je n'en disais rien, mais j'y pensais diantrement fort ! Nous allons passer deux jours charmants! Çàme rajeunira!
— Et le fantassin en vieillira ! Ce qui n'est pas un résultat à négliger. . .
— Comment faire, à présent? Comment les prévenir?
— C'est fait ! c'a été ma première occupation , dès que j'ai su notre itinéraire.
— A la bonne heure , tu es plein d'attention , toi ! merci!.
— Tu me remercieras le mardi suivant !
— Quand part-on ?
— Après demain.
— Diable! douze jours encore! Ça va être rudement long !
A partir de ce moment, le consciencieux et fidèle M. de Villers fut dévoré d'impatience. Douze jours avant de revoir Rose ! Douze siècles !
Pendant ce temps Mme de Villers pleurait, appuyée au berceau de son baby.
De la chambre à coucher elle avait entendu la conversation de Chalindrey , et les chut ! discrets de son mari. « Dijon ! — huit kilomètres et une rivière ! . . . » Que pouvaient signifier ces mots ? — Quels souvenirs éveillaient-ils? Elle avait la prescience d'une catastrophe; la mystérieuse divination de toute femme qui aime lui révélait que son bonheur était en danger.
De Villers , fort pressé d'entraîner son loquace ami , était sorti avec tant de hâte qu'il avait oublié sur la table une clef de secrétaire qui ne le quittait jamais. Pour rien au monde, avant cette matinée, Mme de Villers n'eût eu l'indiscrétion de fouiller dans les meubles de son mari : mais ,
quand le doute est entré dans le cœur , tout devient matière à soupçons , et la jalousie a bientôt raison des délicatesses et des scrupules habituels.
Pourquoi cette précaution que prenait M. de Villers , de porter toujours cette clef sur lui ? Quel mystère renfermaient donc ces tiroirs fermés avec un soin si constant ?
Elle mit le verrou aux portes et ouvrit le secrétaire.
Et elle ne fureta pas longtemps à travers les papiers sans rencontrer un paquet de lettres qu'elle ouvrit sans aucun souci des convenances. Les suscriptions , d'une fine et élégante écriture de femme, le parfum du papier, le soin avec lequel le paquet , serré par une faveur rose , était dissimulé au fond du tiroir qui renfermait les papiers de famille , tout lui dénonçait cette correspondance comme une épave religieusement conservée d'un amour passé.
La première lettre qu'elle lut portait le timbre de Dijon , et contenait ceci !
« Mon coco , Bertheet moi avons annoncé à la maison que nous passions la nuit à l'atelier pour un travail pressé. Si le Bibi chéri à sa petite femme n'est pas une bête , il se trouvera à huit heures , ce soir , au rendez-vous ordinaire dans le Parc ,
avec le fidèle Chalindrey , et nous irons de compagnie souper au cabaret, etc., etc. Que ces et cœtera lui donnent à réfléchir ! On a absolument besoin de le voir pour lui remettre de nouveaux échantillons de baisers qu'on tient , depuis quatre mortels jours, en réserve pour lui.
» Rose. »
Cinq ou six autres contenaient des protestations d'amour à température sénégalienne.
La dernière était ainsi conçue :
« J'ai été folle de croire que vous valiez mieux que les autres , monsieur , et de vous sacrifier ma jeunesse et toutes les primeurs de mon cœur. Si j'avais pu songer qu'un jour viendrait où vous me lâcheriez pour vous adonner au pot-au-feu conjugal , pensez-vous , par hasard , que j'eusse abandonné pour vos beaux yeux mon amant , qui était un peu plus huppé que vous , mon cher , car il était général, libre et riche? Je vous ai aimé avec trop de confiance et de sotte candeur , voilà ma faute; mais vous ne porterez pas votre ingratitude en Paradis. Un temps sera , — mais trop tard, — où vous regretterez amèrement d'avoir laissé la clef à la porte d'un cœur depuis deux ans fermé à tout autre qu'à vous. Vous savez : tout passe , tout casse, tout lasse; même le pot-au-feu dont vous allez faire vos délices. Je pleure aujourd'hui , mais
les consolatious ne me manqueront pas ; faute d'un moine l'abbaye ne chômera point. Vous l'aurez voulu , tant pis pour vous ; vous vous mariez probablement parce que vous sentez venir les douleurs : c'est une occasion. Je souhaite à votre femme beaucoup de succès dans les cataplasmes. — Celle qui vous a bêtement aimé , et qui vous hait.
» Rose. »
Et c'est à cause de ces lettres que Mme de Villers pleurait près du berceau de son enfant.
Cependant, entendant son mari qui rentrait, elle se hâta de remettre les lettres à leur place et la clef à l'endroit où elle l'avait trouvée , et chercha à dissimuler ses larmes.
Mais elle n'y parvint pas , ses yeux rougis la trahissaient.
— Qu'as-tu donc? demanda de Villers.
— Rien , répondit-elle.
— Tu as pleuré !
— Non , je t'assure ! J'ai le sang à la tête. . .
Mais ses lèvres tremblaient , et de nouvelles larmes perlaient au bord de ses cils. Elle ne fut pas maîtresse de les retenir.
IÔO RACONTARS MILITAIRES.
— Eh bien , oui ! dit-elle à une nouvelle interrogation de son mari. J'ai du chagrin !
— Du chagrin? Toi?. . , Voyons, chérie, reprit de Villers en l'attirant sur ses genoux, dis-moi bien vite la cause de cette grande douleur 1 . . .
— Je ne sais. . . un chagrin vague!. . < C'est la première fois que nous nous quittons pour si longtemps depuis notre mariage. J'ai peur !. . . Il me semble qu'il va m'arriver malheur !
— Folle ! . . . quel malheur as-tu à redouter , grand Dieu ?. . .
— Ce sont les nerfs sans doute qui me tourmentent et me donnent des idées noires ; ce ne sera rien!... Dis-moi seulement si tu m'aimes bien?. . .
— Peux-tu me le demander?. . .
— Comme au premier jour?
— Parbleu!...
Elle alla vers le berceau , embrassa le bébé et revint près de son mari.
— Si je te priais bien de me rendre un service, me le rendrais-tu ?
— Même sans me faire prier ! . .
— Promets-moi donc de m'accorder ce que je vais te demander !
— Encore faut-il savoir !
HUIT KILOMÈTRES ET UNE RIVIÈRE. l6l
— Non ! sans savoir !. . . Si tu le veux , tu me rendras bien heureuse !. . .
— Mais c'est que vous autres femmes , si vous vous mettez dans la tête d'avoir une étoile, vous prétendez qu'on ne vous aime pas parce qu'on ne peut aller vous en décrocher une !
— Je t'assure qu'il n'y a aucune étoile à décrocher ! . .-. Me promets-tu ? . . . Pour m'empècher de pleurer ! . . .
— Allons , oui !
— Eh bien , laisse-moi te suivre à cheval pendant la route ; cela m'amuserait tant , de voyager en amazone près de toi , à la tête de ton escadron!...
— Grosse bébête!... Y penses-tu ?... Est-ce que le colonel le tolérerait?...
— Je me charge d'obtenir la permission , par sa femme !...
— Eh bien? Et Bébé?...
Ce dernier motif de refus était sans réplique.
— C'est vrai! dit tristement Mme de Villers ; pauvre petit! Dieu me pardonne de l'avoir oublié! . ..
Et elle alla prendre l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers.
Puis , tout d'un coup , comme par une inspiration soudaine, elle revint vers son mari.
— Vois donc comme il est gentil et comme il vient bien!... lui dit-elle ; y a-t-il rien au monde qui vaille un sourire de ces anges?... Regarde
cette petite bouche; est-ce frais et charmant !... Et ces jolies fossettes dans les joues!... Des nids à baisers !... N'est-ce pas que cela remplace tout, absorbe tout ? Plaisirs , ambition , satisfactions de richesse, de luxe, d'orgueil, souvenirs caressés, désirs assouvis, rêves réalisés , le passé, le présent, tout s'efface , tout s'oublie devant ce ^pur bonheur de voir croître et de caresser ces chers êtres qui sont l'âme de votre âme , le sang de votre sang, votre vie tout entière !...
— C'est bien vrai ! fit de Villers ému , embrassant à son tour le baby; rien ne vaut cela !
— Et quand je pense , ajouta Mme de Villers , que Dieu vous les reprend quelquefois !... Oh! non , jamais je ne croirai qu'il soit assez cruel pour les faire mourir, ces chérubins qui sont tout pureté , si ce n'est pour punir quelque faute des parents. Je suis convaincue que lorsqu'il frappe ainsi un pauvre enfant , c'est que le père ou la mère a armé sa vengeance et s'est montré indigne d'en posséder un ! Aussi , cette croyance-là me retiendra toujours dans la vie , si jamais j'étais assez malheureuse pour avoir de mauvaises pensées. Il me semblerait qu'aussitôt la faute commise , mon pauvre petit Gaston me serait ravi !...
— Oh ! l'interrompit de Villers qui se sentait venir les larmes aux yeux , ne dis donc pas de choses semblables ! C'est horrible à penser!
Et , en lui-même , il se dit en regardant sa femme :
— Voilà le vrai, voilà le bon!... Décidément, Mlle Rose se passera de ma visite !
La veille du départ , il y avait grande réunion au Café de la Place. MM. les officiers manifestaient leur joie par des libations abondantes , selon la coutume , et faisaient leurs adieux définitifs au Schefler à la voix suave.
Un billard antique, datant des traités de 1815 et lacéré comme eux , ce fameux billard accidenté de la maison Scheffer , où les billes ne procèdent que par sauts désordonnés, suivant les directions les plus inattendues, était transformé en un immense plateau où manœuvraient des colonnes profondes de récipients de tout ordre.
Le punch flambait ; les détonations du Champagne faisaient un feu de file si nourri , que dans la cave , les bouteilles , effrayées de ce carnage impitoyable , devaient se dire entre elles : Mes sœurs , il faut mourir !
On ne saurait trop célébrer un départ d'Huningue.
Les toasts , les chansons et les rires de se succéder et de faire un beau tapage. C'était très-gai.
Seuls , à une table éloignée , mornes et dédaigneux, Catogan et Maboulot protestaient contre l'allégresse générale en buvant de simple bière ; suivant leurs principes d'ordre bien connus , le prix delà chope diminuant en raison de l'augmentation de la consommation , ils en avaient absorbé une assez grande quantité pour réaliser une économie notable.
Dans un coin, Chalindrey , qui était la bonté même , songeait aux malheureux du 19e hussards qui allaient remplacer à Huningue le 24e dragons , et écrivait à leur usage un papier bizarre.
Ce papier, calligraphié avec soin et tracé par colonnes comme une pièce administrative , portait pour titre :
« Etat signalétique des demoiselles sans scrupules de Huningue , Saint-Louis , NeudorfT, Bourgfelden et pays environnants , avec la manière de s'en servir , à l'usage de MM. les officiers du 19e hussards. »
Dans les différentes colonnes étaient indiqués les noms et prénoms , l'âge , le signalement , les marques particulières , le domicile , et toutes sortes de renseignements précieux et puisés aux meilleures sources , qui devaient éviter aux nou-
veaux venus le souci de longues et fastidieuses recherches, de déclarations superflues et de factions galantes ridicules.
Il avait complété sa quinzième inscription et se disposait à escalader pour la seizième fois le mur de la vie privée que M. deGuilloutet n'avait pas encore garni de tessons de bouteilles , lorsque de Villers vint se réunir à la joyeuse compagnie.
— Ah! ah! fit Chalindrey à voix basse en l'apercevant, plus que onze jours, mon vieux !
— Ma foi, répliqua de Villers d'un air dégagé , ça m'est bien égal !
— Comment ! tu ne comprends donc pas?
— Parfaitement , au contraire ; mais j'ai fait des réflexions.
Chalindrey, stupéfait de ce revirement, allait répondre , mais la voix suraiguë du Teutonique Scheffer appelant : « Monsié Jalintrey ! » suspendit sa réplique.
Un employé du télégraphe apportait la dépêche suivante :
« Moi sûrement. — Bien contente. — Pas facile » pour Rose. — Gardée à vue. — Tyran farou- » che savoir votre passage et menacer tuer rival. » Rose bien chagrine. — Faire possible. — » Berthe. »
Chalindrey tendit le télégramme à de Villers.
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— Cela s'arrange à merveille , dit celui-ci après l'avoir lu.
— Ah ça ! voyons , que veux-tu dire?
— Eh parbleu ! que le tyran farouche n'a que faire d'aiguiser son sabre! Qu'il reste en paix, le pauvre homme ! je ne troublerai pas son bonheur.
Chalindrey rit sous cape et hocha la tête en manière de doute , parce qu'il pensa que tout n'était pas dit à ce propos , et que , si les grâces trèsréelles de Mme de Villers avaient eu assez d'empire sur son mari pour le faire prendre si subitement ces grandes résolutions de sagesse, le charme cesserait dès que l'aimable femme ne serait plus près de lui.
— Nous recauserons de cela en route , dit-il.
— Et je te répondrai alors comme aujourd'hui.
— Oh! mon Dieu , ce que je t'en disais, c'était à cause de cette espèce de menace du fantassin , qui n'est pas drôle. Je n'aime pas ça , moi !... Mais, après tout , tu fais bien ! Tu es plus calme que moi , voilà tout !
Le lendemain matin , les escadrons se mirent en marche , la musique jouant l'air : Roule ta bosse; alias ; Bon voyage monsieur Dumolet.
Sur le seuil de la porte , au moment où de Viliers allait mettre le pied à l'étrier , Mme de Villers se jeta à son cou pour lui donner le baiser d'adieu.
— Écris-moi tous les jours , je t'en prie , lui dit-elle; au moins je serai sûre que, pendant une demi heure tous les jours , tu penseras à moi:
— Et puis , ajouta-t-elle lorsque le capitaine lui rendit son petit Gaston , qu'il avait dévoré de caresses, crois- moi , pendant la route , ne fais rien que ta conscience puisse te reprocher! Cela nous porterait malheur ; notre pauvre petit tomberait malade !...
Quand de Villers fut en selle et rejoignit son escadron , il se hâta d'essuyer , du revers de sa main , ses yeux, qui, quoi qu'il fît pour se roidir contre l'émotion , — ne laissaient pas que d'être un peu humides : et il se dit encore :
— Non ! non ! certainement non ! je n'irai pas voir Rose !...
Pendant les premiers jours de route , il ne fut pas question de Mlle Rose.
Chalindrey , qui n'était pas un ami de la morale et n'avait qu'un faible respect pour les contrats , ne perdait cependant pas l'espoir de faire lacérer de coups de canif celui du ménage de Villers. D'autant moins , que la menace .contenue dans le télégramme de Berthe , lui échauffait les
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oreilles , et qu'il lui tardait de s'assurer si l'on ne pourrait avoir raison du grand pourfendeur de galants.
— Voici ce que j'ai arrangé , dit-il à son ami , sauf approbation de ta part. Tu conçois que nous ne pouvons rester sous le coup des rodomontades de ce monsieur. On dirait que nous sommes des lièvres , et la cavalerie tout entière en serait profondement ébranlée. Toi , tu es hors de cause , tu as perdu le culte de la bonne gaîté , tu te fais vieux, n'en parlons plus. Mais il ne faut pas pour cela que le fantassin farouche se croie vainqueur sur toute la ligne. A tout prix , il sera dépossédé. Toi manquant , un autre accomplira ce grand acte de justice : j'en vais parler à Corbinon , qui se prêtera volontiers à cette haute combinaison ! Et la cavalerie ne sera pas déconsidérée !
De Villers ne répondit pas , mais il fit une moue significative.
— Eh bien , que dis-tu de mon projet ? demanda Chalindrey.
— Je dis... je dis... fit de Villers de fort mauvaise humeur , que tu traites bien mal cette pauvre Rose qui ne t'a rien fait pour que tu la jettes ainsi au premier venu. Elle n'est pas tombée à ce degré de honte , et certes , quelqu'indifférente qu'elle me soit à présent , il m'est pénible de la savoir dans ce
danger. Et il est au moins singulier que tu me choisisses pour confident de cette jolie infamie !...
Chalindrey eut un sourire de satisfaction qui voulait dire : — Bravo ! j'ai touché juste !
Le fait est qu'il n'avait jamais songé à faire remplacer, de Villers parCorbinon.
Le joint étant trouvé , il y fit entrer la séduction comme un coin , si bien qu'en arrivant à Dijon , de Villers , résolu à jeter son contrat par-dessus les moulins , cherchait avidement , parmi le flot de curieux qu'attirait le passage de la colonne , les grands yeux noirs de Mlle Rose.
Chalindrey, du bout de son sabre , lui indiqua un point dans la foule.
Berthe était là , qui envoyait sous cape des baisers à son seigneur et maître d'autrefois.
Derrière elle , se cachant le plus possible , jetant autour d'elle des regards inquiets , était Rose , plus belle que jamais , qui , elle aussi , envoyait des signaux amis.
Mais , tout d'un coup , elle disparut et on la vit se glisser , comme une anguille , à travers la foule.
Un officier d'infanterie, noir et trapu, était apparu à l'horizon , perçant du regard les rangs épais des spectateurs.
— Le voilà , c'est lui ! Je le reconnaîtrais entre mille! dit Chalindrey en riant, le vois- tu , l'Othello ?
— Je vois Sganarelle !... répondit de Villers en se frottant les mains.
On distribua des billets de logement , et les deux officiers se séparèrent pour aller chacun à son gîte.
— Rendez-vous au Café après le fourrage? dit Chalindrey, je vais prévenir Berthe.
C'était chez un médecin qu'était logé de Villers.
Il sonna ; une bonne en larmes vint lui ouvrir , et l'introduisit dans un salon pour attendre son maître. Il entendit des sanglots qui partaient d'une chambre voisine.
Un instant après , un homme pâle et défait par les veilles vint et lui dit :
— Je vous demande pardon , monsieur, de ne pouvoir vous offrir l'hospitalité; une circonstance bien douloureuse me prive de cet honneur, et je vous serai reconnaissant d'accepter un gîte à l'hôtel.
— Oh ! monsieur, répondit de Villers , pardon à mon tour de venir troubler votre douleur!...
— Tenez, voyez ! ajouta le médecin en portant la main à ses yeux et lui indiquant la porte entrebaillée.
De Villers regarda et vit une femme affaissée près d'un berceau, suffoquée par les pleurs. Dans le berceau un petit enfant d'une blancheur de cire , la lèvre décolorée , l'œil atone et mi-clos , dormait son dernier sommeil.
Il sentit un flot de larmes envahir ses yeux , pressa les mains du docteur et , sans pouvoir articuler une parole, sortit comme un fou, navré par le lugubre spectacle et aussi par une pensée déchirante.
La prédiction de sa femme lui montait soudainement au cœur et à la tète.
— Mon pauvre Gaston ! murmura-t-il en s'enfuyant.
Il se rendit à un hôtel et s'y enferma. Le soir on frappa à la porte , et un domestique lui dit :
— Monsieur, une dame demande à vous voir ! . . .
Mrae LAURE DE VILLERS , NEE DE CHAMPCOURTEY , A Mme DE CHAMPCOURTEY.
« Je suis heureuse, ma bonne mère chérie, bien heureuse , si heureuse que je n'ai même plus souvenir de mes angoisses qui , pourtant , ont été cruelles, je te l'assure ! Déchire la lettre que je t'ai écrite ; mes craintes étaient chimériques ; mon mari m'aime, et j'en suis à me reprocher mes doutes comme un crime. Oh ! s'il savait que ma
confiance en lui , en son cœur, en sa parole, a pu être ébranlée par d'indignes soupçons, comme il souffrirait ! Tu ne lui diras rien , n'est-ce pas ? Voici ce qui m'a rendu la joie et la paix du cœur. Tu sais quels tourments me faisaient éprouver la conversation entendue , que je t'ai racontée , et la lettre trouvée , coïncidant avec les mots prononcés par M. Chalindrey. Tu sais aussi la frayeur que j'avais des conseils perfides de cet ami qui est un débauché de la pire espèce. Je ne vivais plus depuis le départ du régiment. Ce péril à longue échéance suspendu sur moi , me tuait. Je résolus de connaître tout d'un coup l'étendue de mon malheur, et d'en finir immédiatement avec mes doutes et mes terreurs.
Je me rendis à Dijon la veille du jour où Hector devait y arriver, et ne sortis pas de mon hôtel , décidée à tomber le lendemain comme la foudre en plein roman adultère , dût la certitude de cette trahison me faire mourir sur place. J'eus de la peine à savoir où était logé mon mari. Plusieurs domestiques, dont j'avais acheté chèrement la discrétion , avaient couru la ville sans pouvoir recueillir un renseignement. Un plus habile ou plus zélé, m'apprit enfin qu'Hector, logé d'abord chez un médecin , était allé à un hôtel qu'il m'indiqua. Je m'y rendis le soir, à l'heure où je pensais devoir sûrement troubler un tête-à-tête. Le garçon d'hôtel,
interrogé , me regarda en souriant d'un air narquois , et me dit que l'officier que je demandais était chez lui. Je le suivis jusqu'à la porte. J'étais tellement émue que je chancelais et étais obligée de m'appuyer au mur pour marcher. Quand j'arrivai à la porte, mes jambes se dérobaient sous moi. — Monsieur , dit le garçon , une dame demande à vous voir ! — Oh ! que la réponse fut longue à arriver à mes oreilles! Quelle éternité de supplice ! Et cependant , Hector n'hésita pas, et d'une voix brusque : — Je n'y suis pour personne ! répondit-il. — Tu ne saurais t'imaginer la bienfaisante impression que je ressentis de ce refus; il me sembla qu'on desserrait tout à coup un étau prêt à me broyer le cœur. Le domestique se tourna vers moi et je lui fis signe de renouveler sa demande. — Monsieur, reprit-il donc , cette dame insiste beaucoup pour être admise ; elle ne veut pas partir sans vous voir! — Hector se leva furieux, et, s'avançant vers le garçon : — M'avezvous entendu? fit-il d'une voix impérieuse. — Mais, monsieur, voulut objecter l'autre. — Allons, assez ! Dites à cette dame, que je n'ai pas l'honneur de connaître, que je suis en famille, et ne puis la recevoir ! Et qu'on me laisse tranquille ! — C'est bien, monsieur ! — Le domestique sortit et laissa la porte entr'ouverte. Je me fis la plus petite que je pus, et j'aperçus par l'entrebâillement mon
Hector qui était retourné s'asseoir à un secrétaire et écrivait. De temps à autre il s'interrompait pour regarder quelque chose que je ne pouvais reconnaître de la distance où je me trouvais. Puis il restait absorbé dans sa contemplation, et, parfois, portait à ses lèvres l'objet que je ne distinguais pas, mais que je soupçonnais bien être un portrait. Un instant , je le vis porter son mouchoir à ses yeux , il appuya sa tète dans ses mains sur la tablette du meuble. Il était si absorbé , si absorbé , que je pus me glisser à pas de loup jusque près de lui , et devine ce que je vis ! Oh ! non, de ma vie je ne serai si heureuse ! Devant lui, étaient les deux photographies de Gaston et de moi , qu'il a fait faire à notre dernier voyage à Paris. C'était ces portraits qu'il portait à ses lèvres ! Il y avait aussi une lettre commencée dont je pus lire la première ligne : « Ma bien aimée Laure. » J'étouffais ; mais , cette fois , c'était le bonheur qui me serrait la gorge. — Hector, dis-je alors de derrière lui, c'est moi ! — Il se releva comme mû par une secousse électrique, et, me prenant les mains avec une expression d'angoisse impossible à décrire : — Gaston? me cria-t-il. Je répondis en appelant ma femme de chambre qui apporta le bébé endormi dans ses bras. Où je fus bien étonnée et presqu'effrayée , ce fut lorsqu'Hector , qui me tenait les mains sans pouvoir prononcer une parole, s'élança
vers l'enfant, le secoua et le réveilla brusquement. Gaston, ainsi bousculé, pleura en ouvrant à demi ses bons yeux; mais en apercevant son père, ses cris cessèrent comme par enchantement, et il se mit à sourire en lui tendant les bras , le cher petit ange. Hector poussa alors un long soupir de soulagement , il rit , il pleura , et par mots entrecoupés : — Ouf ! me dit-il ; tu m'as causé une frayeur !... Je faisais un mauvais rêve... le sommeil ressemble tant à la mort !... Tiens, je t'écrivais !...
— Et alors il fut fou de joie, et nous embrassant tous les deux avec frénésie : — Oh ! disait-il, vous êtes bien mes chers anges , vous deux ! Que je vous aime, et que tout en moi est bien à vous !....
— Ah ! bonne mère , ce sont là des heures bénies dans la vie! Dans quelques jours nous serons près de toi , et j'espère que tu vas l'embrasser et le mettre dans du coton, ce bon Hector par qui ta fille est si heureuse ! A bientôt donc , et mille baisers en attendant. Laure.
Quoi qu'en eût Chalindrey, l'infanterie remporta ce jour-là une victoire dont la cavalerie fut longue à se relever.
Mais la morale ne s'en plaignit pas.